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Assise face à face avec If, les traits déformés par un effort quasi surhumain, Mare tentait de ravaler sa douleur. C'était l'une de ces soirées atroces : celles où les étoiles brillaient un peu plus fort qu'à l'accoutumée dans le ciel violacé, dessinant des arabesques qui auraient pu paraître de toute beauté si - en dehors du fait qu'elle ne pouvait les voir - ces astres démoniaques ne lui déclenchaient pas de telles souffrances. Ainsi, lors de ces nuits honnies, tout l'organisme de Mare se révoltait : ses articulations grinçaient, ses muscles s'atrophiaient, son sang bouillait et sa peau se desséchait. Et pourtant, bien que spectacle de sa déchéance momentanée soit des plus répugnantes à observer, If restait face à elle, lui enveloppant les mains dans ses longues branches moussues, comme au premier jour. Il n'avait cessé de l'accompagner depuis, à chaque fois que l'intolérance à la lumière stellaire de Mare refaisait surface, seule constante dans le déchaînement de douleur qui déchirait la jeune femme.
Un râle s'échappa des lèvres de celle-ci, auquel réagit immédiatement l'esprit forestier du mieux qu'il le pouvait. Il l'entoura alors de ses rameaux à la surface desquels il fit fleurir une multitude de fleurs dont l'odeur - il le savait - apaisait toujours sa protégée, dans l'espoir que, même si cela ne ferait pas disparaître la douleur, cela lui apporterait au moins un semblant de réconfort.
Il se sentait si dépassé par les événements. Il voulait tant l'aider, lui épargner cette torture mensuelle qui la détruisait un peu plus chaque année. Il craignait qu'un jour les soins qu'il lui prodiguait après que la crise se soit terminée ne finissent par devenir insuffisants, poussant le corps de son Oisillon, mis à rude épreuve depuis trop longtemps, à lâcher définitivement. Il avait peur de tant de choses.
- Allez c'est bientôt fini, s'il te plaît accroche-toi, souffla-t-il bien qu'il soit parfaitement conscient que ses encouragements étaient inutiles.
La souffrance rendait Mare totalement sourde à ce qui se produisait autour d'elle. Ce n'était pourtant pas le cas auparavant mais plus le temps passait, plus ses crises devenaient violentes et moins les remèdes d'If - qui jusqu'à présent étaient parvenus à limiter les dégâts - parvenaient à faire effet et à guérir ce qui restait de l'organisme de la jeune femme.
Pourtant elle ne cessait de s'accrocher, années près années, ressortant à chaque crise plus déterminée que jamais à anéantir cette malédiction qui la poursuivait depuis si longtemps. Ce qui n'empêchait pas If de se faire un sang d'encre et de mourir de peur lorsqu'il voyait la date d'une Nuit Pourpre approcher.
Maître, murmura alors Mare coupant court aux préoccupations de son protecteur, je sens que ça va mieux.
Elle mentait, c'était évident. Et cela déchirait le cœur de l'esprit - bien qu'il sache qu'il ne devrait pas être en mesure de ressentir une chose pareille. Il avait beau lui répéter que cacher sa souffrance n'arrangerait rien, la jeune femme s'obstinait à tenter de camoufler ses symptômes jusqu'au dernier moment. If se demandait souvent ce qui avait bien pu la pousser à renier de telles sensations mais à chaque fois qu'il tentait d'aborder le sujet, Mare se contentait de lui toucher la joue avec un petit sourire triste. Elle refusait systématiquement d'aborder sa vie précédant leur rencontre, au point où - en dehors des quelques informations qu'il avait pu grappiller à son sujet auprès d'autres voyageurs qui se perdaient régulièrement dans leur forêt - la femme qui vivait sous son toit depuis plus d'une dizaine d'années maintenant restait une feuille vierge, aux origines nébuleuses. Elle lui rappelait une rivière : magnifique, dorée et chantante mais dont la source était difficile d'accès et encore plus complexe à trouver.
Pourquoi y a-t-il un homme à côté de toi ? s'enquit-elle soudain, ses yeux aveugles complètement écarquillés.
If lui serra doucement la main, le cœur déchiré par une profonde tristesse : il savait que Mare percevait des choses - trop de choses, des choses supposées échapper au commun des mortels - mais parfois ses sens surdéveloppés la trahissaient et elle était persuadée de la présence d'entités ou d'objets qui n'étaient pas là. Si If avait versé dans la religion, il aurait certainement cru qu'elle était une sorte de prophète capable d'invoquer des visions issues d'un autre monde, mais il savait que ce n'était pas une possibilité envisageable.
Certes, il connaissait le rôle que Mare devrait jouer dans la destruction de la planète qui avait abrité les restants de l'humanité durant ces derniers siècles interminables - en effet, elle avait toujours été honnête avec lui vis-à-vis de cela, et ce, malgré sa tendance maladive au mensonge - or, son rôle n'était pas celui du Prophète de la Fin. Elle était supposée aider ce dernier, c'est-à-dire lui faire office de Compagne, incarner la légendaire figure de la Femme qui hantait les légendes des Hommes, mais en aucun cas elle n'était destinée à porter une charge aussi lourde que celle de recommencer le monde.
Les visions qui la hantaient n'avaient donc jamais la moindre signification - étant d'ailleurs bien souvent sans queue ni tête - et celle-ci ne devrait pas faire exception.
Pourtant, en voyant de regard paniqué de sa protégée, le doute s'insinua sournoisement en lui.
- Il n'y a personne, lâcha-t-il sûr un ton hésitant.
- Si si. Il est là. Il nous observe.
If fronça les sourcils. À l'accoutumée, les hallucinations de Mare étaient bien plus violentes qu'un homme se contentant de les observer : elles avaient tendance à commencer comme un événement anodin, avant de bien vite dégénérer en une crise de panique monumentale.
- Il te parle ?
- Oui. Maintenant oui. Avant non. Là oui. Oui.
Un frisson parcourut l'écorce d'If. Ce n'était pas une hallucination normale. Soit l'état de la jeune femme empirait sérieusement, soit cela cachait quelque chose qui lui échappait. Il regrettait amèrement de ne pas avoir effectué plus de recherches concernant les affectations dont étaient victimes les gens issus de son engeance : peut-être aurait-il été plus à même de gérer cette étrange situation au lieu de faire face a son Oisillon démuni, incapable de lui apporter le moindre réconfort. Et il se détestait pour cela.
- Puis-je savoir ce qu'il te dit ? balbutia-t-il.
Pourvu que je ne fasse de bêtise. Pourvu que je n'empire pas son état, pria-t-il en son fragile fort intérieur.
Mare prit une profonde inspiration - laissant échapper au passage un douloureux sifflement issu de ses bronches malmenées par la lumière stellaire.
- Comprends pas. Pas ma langue. Pas ta langue. Pas notre langue. Jolie voix. Ressemble à celle d'un oiseau. Les canaris de notre jardin.
Ces amas de mots, en apparence déconnectés les uns des autres et dépourvus de tout sens, firent alors leur chemin dans l'esprit d'If à une vitesse fulgurante. En l'espace de quelques secondes et avec pour seuls indices ces vagues explications de visions brouillées par la douleur qui torturait son plus précieux trésor, il comprit la signification de ce qu'il se produisait.
Ce n'était pas - ou plus - les hallucinations délirantes causées par la lumière des étoiles qui causaient à Mare la visite inattendue de cet homme dont elle seule parvenait à percevoir la présence : c'était quelque chose de bien plus profond, de bien plus ancien et menaçant. C'était l'avènement de ce dont ils s'étaient toujours douté, de ce dont ils attendaient le déclenchement depuis des siècles, de ce qui planait au-dessus de l'existence périlleuse des derniers survivants appartenant l'un des multiples projets - ou plutôt d'échecs - de colonie humaine de Mercure. C'était le début de la Fin, la venue du Prophète et le moment tant attendu où ce dernier rendrait à sa planète mère son aspect d'origine, accomplissant ainsi ce pourquoi même il avait été conçu : mettre fin aux ersatz d'humanité qui pourrissaient encore à la surface scarifiée de sa terre mère.
Cette figure mythologique, à laquelle peu d'êtres vivants accordaient encore du crédit - poussés qu'ils étaient par l'espoir incongru que cette légende n'avait pas plus de fondements qu'un conte de fée utilisé afin d'effrayer enfants comme adultes à l'idée d'une hypothétique fin quasiment apocalyptique - prenait vie, s'animait, sortant enfin en pleine lumière pour réaliser le grand schéma interplanétaire dont il constitue l'un des rouages majeurs. Il allait accomplir la Fin.
Et pour cela, il lui fallait utiliser l'esprit à moitié détruit de sa Mare.
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