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Le Prophète était enfin là. Se tenant droit derrière If, il dardait une magnifique paire d'yeux d'un noir piqueté d'or sur Mare, la jaugeant du regard comme s'il cherchait à vérifier si l'âme en lambeaux qui lui faisait face appartenait bien à celle qui devait devenir sa Compagne - si c'était bien cette pauvre créature agonisante qui porterait sur ses épaules la responsabilité de le guider à travers sa destinée. Ce regard insistant glaça Mare jusqu'au plus profond de son cœur, la laissant un instant démunie, incapable d'effectuer le moindre mouvement vers celui qui devait bientôt devenir son futur tout entier.

Elle avait cru s'être préparée pour affronter ce jour fatidique, - ou du moins avoir acquis une certaine confiance en la manière dont ce qui était inscrit dans la grande tapisserie du destin devait s'accomplir - juste assez pour parvenir à conserver son calme et un esprit clair lorsque cet homme lui apparaîtrait. Tant de fois, roulée en boule aux côtés d'If, la tempe reposant délicatement au creux de l'entrelacs de branches qui lui faisaient office d'épaule, l'étrange duo qu'ils formaient avait tenté d'imaginer ce moment précis. Jamais ils n'avaient cessé de faire des suppositions chaque fois plus abracadabrantesques les unes que les autres quant à la façon dont le Prophète se présenterait à elle, à l'apparence que revêtirait ce dernier ou encore à la manière dont il réagirait lorsqu'il ferait la découverte de la pathologie rongeant sa future compagne - pourtant dépeinte par les légendes comme une créature merveilleuse et invincible, voire même proche du divin.

Mare ne se faisait donc pas d'illusions : elle savait que son apparence, sa maladie et le fait qu'elle ait été privée de vue la rendait bien plus proche de quelque mendiante abandonnée aux rues, soumise aux caprices stellaires qui détruisaient inévitablement l'organisme de ceux appartenant à son « espèce », plutôt que du rêve mystique promis par les rumeurs prévenant les Hommes de leur Fin inéluctable. Elle supposait que le Prophète serait étonné, choqué et - inévitablement - dégoûté. Peut-être même se sentirait il trahi par ce que le destin lui avait promis. Et, pour être tout à fait honnête, cela ne l'angoissait pas outre mesure : bien qu'elle ne soit pas fière de l'état dans lequel son corps la piégeait ni de la déchéance physique ridiculement exagérée qu'elle impliquait, Mare se moquait bien de ce que pouvait ressentir cet étranger. Après tout, tant qu'elle remplissait sa fonction de guide auprès de lui - et ce, en dépit de sa santé mentale et physique des plus défaillantes - alors cela signifierait qu'elle accomplissait correctement ce pour quoi elle avait été créée et cet homme n'aurait donc rien à lui reprocher - si ce n'est un manque évident de « magnificence ».

Certes, elle ne correspondait pas le moins du monde à la description grandiose que dépeignaient ces maudites « légendes de la Fin », en dépit de quoi, Mare savait - ou du moins se persuadait - qu'elle avait les compétences nécessaires pour être la guide promise, compensant ainsi largement la déception qui pourrait assaillir cet homme qu'elle devrait orienter à travers les terres dévastées de Mercure afin de l'accompagner dans sa quête de « renouveau ». Selon elle, cette description n'était rien de plus qu'un bien bel euphémisme pour désigner un barbare dont l'unique objectif était de réduire à néant des civilisations entières - si quelqu'un voulait son avis.

Mais, mettant son mépris de côté, elle se consolait en se répétant que le Prophète n'aurait d'autre choix que de lui rendre la pareille une fois leur quête accomplie. En effet, une fois délivrée du fardeau que représentait la charge de lui faire office de guide, elle obtiendrait le droit de lui soutirer une infime partie du pouvoir qu'il aura alors accumulé tout au long de leur quête destructrice.

Par conséquent, si Mare accomplissait correctement sa destinée, voir même excédait les attentes du Prophète, ce dernier deviendrait ainsi bien plus puissant que ne le laissaient présager les rumeurs. Le pourcentage de pouvoir qu'il se trouverait alors dans l'obligation de lui offrir à l'issue de leur périple n'en serait que plus important. Et s'il y avait bien une chose pour laquelle Mare se sentait prête à n'importe quoi, quitte à supporter le regard méprisant d'un inconnu, c'était bien la puissance que celui-ci était en mesure de lui offrir.

If rêvait avec elle depuis si longtemps de parvenir à mettre la main sur une manne de pouvoir de pareille ampleur - une denrée rare en ces terres -  qu'ils avaient passé ces interminables dernières décennies à la préparer du mieux possible afin qu'elle soit en mesure d'extraire le maximum de cette figure légendaire. Ils étaient plus que conscients que ce projet représentait fort probablement une ambition des plus impossible à atteindre, cependant, l'espoir de parvenir à récupérer quelque chose - n'importe quoi - en retour du dévouement et des sacrifices qui leur étaient imposés par cette légende méprisée de tous leur procurait un certain sens du réconfort. Plus que tout au monde, l'idée d'accéder à une telle puissance les poussait à se surpasser, dans l'objectif de réaliser la Fin du mieux possible.

Car bien que le pourcentage de force accumulée par le Prophète qu'ils espéraient se voir accorder puisse sembler en apparence dérisoire - 5 ou 6% peut-être, pas bien plus - cet ersatz de pouvoir serait tout de même suffisant pour leur octroyer un avantage indéniable qui les placerait alors au-dessus des restants du Système Solaire, une fois la Fin menée à son terme. Ainsi, ils n'auraient plus rien à craindre de rien ni personne. Peut-être pourraient-ils même quitter cette forêt dans laquelle ils vivaient reclus depuis bien trop longtemps déjà et choisir une autre planète, plus douce et accueillante, afin de s'y installer. Et surtout, dans l'hypothèse où ils réussiraient à mener leur mission à bien, If couvait le rêve insensé - à l'abri de son cœur recouvert d'écorce et de mousse - d'utiliser leur récompense dans le but de guérir son Oisillon. Il pourrait mettre fin à ses souffrances, la délivrer de ces crises mensuelles et même - s'il était particulièrement optimiste - trouver un moyen de lui rendre la vue, ou, dans le cas où il ne possèderait pas la puissance nécessaire, au moins lui offrir une nouvelle paire d'yeux fonctionnels.

If ne voulait rien d'autre que le bonheur de son Oisillon, la minuscule Mare qui - bien que désormais adulte - restait et resterait toujours à ses yeux la fillette fragile qu'il avait récupérée dans les bois et promis de protéger contre les atrocités hantant le monde. Rien que pour cela, il était prêt à la laisser écouter ce que cet étranger souhaitait lui dire à travers cette vision étrange.

C'était un mal pour un bien après tout.

Et alors que les minutes s'égrenaient dans un silence désormais lourd de sous-entendus - uniquement entrecoupés par la respiration sifflante de Mare - le Prophète apparut enfin, déchirant les ombres comme s'il repoussait un rideau derrière lequel il se tenait tapi jusqu'à présent. If le vit. Sa protégée ne délirait pas : elle avait simplement perçu la présence de l'homme avant qu'il ne se dévoile officiellement à leur vue.

Le cœur d'If se mit a battre la chamade tandis qu'il serrait de plus en plus fort la main de Mare, de peur que le nouveau venu ne tente de la lui arracher. Il ne les laisserait pas partir seuls : il se refusait à rompre la promesse qu'il s'était faite et comptait bien rester aux côtés de la jeune femme coûte que coûte - aussi mal en point soit-elle - et ce, jusqu'à son dernier souffle. Il avait peur. Il pensait s'être préparé en vue de ce moment fatidique mais à présent qu'il devait y faire face, il prenait conscience de son impuissance, de sa panique débilitante et de l'infériorité de sa condition. Comparé à cet homme, il n'était rien et il ne pourrait rien faire si celui-ci décidait de lui retirer sa protégée.

Finalement, il était bien incapable de la protéger non seulement contre la maladie, mais également contre celui qui allait la détruire - il était l'esprit forestier le plus incompétent que cette planète n'ait jamais portée. Et en cet instant plus qu'en aucun autre, il se haïssait pour cela, serrant toujours plus sa mourante dans ses longues branches noueuse avec l'énergie désespérée d'un homme devant se confronter à un inéluctable cauchemar, à ses peurs les plus atroces, à la fin de tout ce qu'il avait connu jusqu'alors.

Pourtant, contre toute attente, ses craintes se révélèrent totalement infondées. En effet, le Prophète se contenta d'approcher de l'étrange duo à pas de velours, l'air craintif, incertain quant à la marche à suivre, pour finalement s'accroupir aux côtés d'If et dévisager la jeune femme toujours étendue sur le sol boueux qui le fixait avec de grands yeux écarquillés, comme si elle tentait de l'apercevoir malgré sa cécité. Ce qu'elle aurait pu voir toutefois, l'aurait certainement laissée pantelante : l'homme qu'elle se préparait à affronter depuis si longtemps n'avait de trait en commun avec aucun des multiples visages qu'If et elles s'étaient amusés à imaginer à leurs heures perdues.

Si son apparence était des plus banales - grandes oreilles pointues recourbées, long cheveux pâles rassemblés en une chose supposée s'apparenter à une queue de cheval et pâleur maladive laissant apercevoir les veines qui couraient sous sa peau - il se démarquait par une présence écrasante, rendant l'atmosphère étouffante de par sa simple proximité. Peut-être n'exsudait-il pas violence et atrocités comme il était supposé le faire et comme If le lui avait dépeint au cours d'une de leurs rêveries, mais la manière dont son pouvoir écrasait les alentours, compressant chaque organisme vivant à proximité, compensait amplement ce déficit d'ordre physique et ne l'en rendait que plus inquiétant - excédant tout ce qu'ils auraient pu envisager.

C'était justement ce décalage flagrant entre leur apparence rachitique et les impensables capacités que recelaient leurs organismes - pourtant durement affaiblis par les difficiles conditions de vie à la surface de Mercure - qui faisait de Mare et de cet étranger des êtres de premier choix dans le grand schéma du Système solaire. Et c'était probablement pour cette même raison - ce même équilibre ridicule - qu'ils étaient tout désignés pour mener une planète tout entière à sa fin.

Du moins telle était la théorie d'If - sans quoi, s'il se trompait, alors les raisons qui auraient pu pousser les décisionnaires du destin du Système à choisir ces deux êtres - manifestement malades - le dépassaient complètement. Et alors, la présence de ce grand épouvantail prophétique n'aurait aucun sens à ses yeux.

Soudain, un mouvement violent tira If de ses élucubrations intellectuelles, le faisant sursauter.

Le Prophète avait sauté sur ses pieds, marmonnant des phrases dans une langue inconnue - celle-là même que Mare ne parvenait pas à comprendre - le visage habité par une expression de concentration intense. C'était une scène particulièrement déroutante, presque mystique, qui ne disait rien qui vaille à If : qu'allait donc faire cet être ?

Mais, avant qu'il ne puisse plus se questionner quant aux intentions de l'étranger et la signification de ce lugubre comportement, le monde tout entier d'If bascula, ne lui laissant pas même ni l'espace, ni le temps de réagir.

D'un geste brusque qu'If ne vit pas venir, le jeune homme sortit des plis de sa cape un poignard d'une longueur anormale, récitant encore et encore son incompréhensible litanie. En un battement de cils, il avait déjà levé son bras opposé, dévoilant au passage les bandages sanguinolents enserrant son abdomen et, d'un revers doté d'une force vertigineuse, envoya valser l'esprit forestier à l'autre bout de la clairière.

Ce fut un tronc qui intercepta son vol plané et, au moment où son corps heurtait l'arbre, If entendit quelque chose en lui craquer, lui coupant la respiration et expulsant toute la sève hors de ses jambes. C'est alors, encore sonné, affalé contre l'écorce de son congénère et incapable d'effectuer le moindre mouvement, qu'il fut le témoin impuissant du Prophète plongeant sa lame au beau milieu du cœur de sa Mare.

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