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Tout s'était passé en un instant.

Un moment il y avait Mare et If et, en l'espace d'un battement de cœur, il n'y avait plus qu'If, le Prophète et le corps de Mare. Une vie s'était imposée dans cette clairière pour en enlever une autre, pour retirer le peu de bonheur et de paix qu'If trouvait en la personne de son Oisillon.

Sa gorge lui brûlait, ses oreilles sifflaient et le bas de son corps était devenu immobile. Ce ne fut que lorsqu'il sentit de lourdes gouttes d'eau s'infiltrer dans les rainures de son écorce faciale qu'il prit conscience d'être en train de pleurer. Qu'il compris que sa douleur à la gorge et le bruit constant qui lui envahissait les oreilles n'était rien d'autre que ses propres hurlements désarticulés, des échos caverneux de son désespoir, aussi creux et inutiles qu'une vieille souche colonisée par les champignons. Il n'avait rien pu faire. Et il aurait beau crier du plus profond de son cœur ou déchaîner le peu de forces qu'il lui restait, il savait que cela ne l'aiderait en rien à récupérer sa Mare, sa protégée, celle qu'il aimait plus que tout et qu'il avait fini par abandonner par son cruel manque de compétence. Il se faisait l'effet d'un monstre, abandonnant à leur malheur chacun de ceux qui mettaient leur existence entre ses branches, insensible à la douleur que ses victimes pouvaient ressentir.

Car, après tout, c'était exactement ce qu'il avait fait : il n'avait pas réagi, il n'avait pas même tenté de sauver la femme dont il jurait pourtant d'assurer la protection depuis qu'il avait posé les yeux sur elle, acceptant simplement la tragique destinée en direction de laquelle celle-ci se dirigeait inexorablement. Et voilà où sa passivité l'avait finalement mené : il avait perdu son Oisillon sans même avoir pris le risque de l'écarter de cet atroce chemin pavé de mort et de destruction auquel elle s'était résignée. Il s'était laissé aveugler par le pouvoir promis, le rêve idiot et absurde d'utiliser celui-ci afin de tout arranger une fois leur quête menée à son terme.

Or, ce n'était qu'à présent, une fois confronté aux conséquences de ses choix égoïstes, en tête-à-tête avec le cadavre exsangue de l'amour de sa vie qu'il réalisait exactement où il avait fait fausse route, où son attrait maladif pour les récompenses et le pouvoir avait pris le pas sur sa relation et la volonté ancrée au plus profond de lui de protéger cette petite fille. Il aurait dû se camper sur ses positions, maintenir sa promesse en dépit des trésors merveilleux qu'on lui avait fait briller : il aurait dû choisir la protection immédiate de Mare plutôt que la possibilité de réparer les dommages qui lui auraient été faits une fois son devoir accompli. S'il avait choisi l'amour pour cette fillette et non son envie maladive de gagner toujours plus de pouvoir, alors peut-être serait-il parvenu à empêcher la désastreuse rencontre avec cette entité se faisant appeler le Prophète. Mare serait encore à ses côtés.

If leva un regard rempli de haine en direction de l'homme qui venait de réduire sa vie à néant, se préparant à devoir affronter le visage satisfait de ce dernier, réprimant de toutes ses faibles forces la haine violente qui prenait lentement racine en lui. Il n'avait jamais eu l'envie dévorante de mettre fin aux jours de qui que ce soit avant cette nuit fatidique. Et pourtant, il n'y avait désormais plus qu'une seule pensée qui tournait encore et encore dans sa tête : faire subir à l'étranger une lente et longue torture, en représailles de ce qu'il avait fait subir à Mare.

Mais, alors que sa vision brouillée par le sang et les larmes s'éclaircissait, ce fut une scène tout autre que ce qu'il aurait jamais pu imaginer à laquelle l'esprit forestier se retrouva confronté. En effet, le Prophète avait retiré son poignard de l'abdomen de Mare et plongeait à présent ses mains au beau milieu de la plaie béante, comme s'il cherchait à récupérer quelque objet qui serait tombé au sein de la chair blessée de la jeune femme. Pourtant, si au premier abord cette scène répugnante pouvait sembler s'apparenter à une profanation pure et simple, If comprit rapidement qu'il n'en était rien. Il reconnaîtrait les gestes frénétiques qu'effectuait l'homme entre mille - après tout, il n'avait été autre que leur créateur il y a des siècles de cela. Et ces manipulations répugnantes étaient tout sauf faites pour tuer.

Leur rôle était de guérir.

If n'aurait jamais cru un jour être témoin d'une application dans la vie réelle des théories concernant le difficile art de sauver et modifier les organismes : les longues décennies qu'il avait consacrées à l'étude de ces pratiques s'étant soldées par un échec cuisant, il avait finalement fait le choix de les abandonner à l'état de simple recherches non-abouties. Et pourtant, voilà que ce soi-disant Prophète les appliquait avec une aisance surnaturelle, donnant presque l'impression qu'il en avait lui même été le créateur - plutôt que la misérable créature qu'il avait envoyée valser contre un arbre.

Ce fut alors qu'If comprit.

Tandis qu'il analysait les différents mouvements dotés d'une précision toute chirurgicale du meurtrier de Mare, les intentions de ce dernier devinrent limpides aux yeux de l'esprit forestier : le Prophète paraissait non pas avoir agi sur un coup de tête comme il l'avait supposé, mais plutôt suivre un rituel extrêmement précis, digne des pratiques anciennes étudiées par les plus grands scientifiques de leur ère. En effet, la litanie incompréhensible qu'il avait récitée juste avant de poignarder sa victime, son apparition d'entre les ombres, l'aspect si particulier de la lame du poignard ou encore la manière dont il avait extrait celui-ci des plis de son manteau comme s'il le sortait de quelque espace invisible à l'œil humain, tout cela lui s'apparentait étrangement à une forme de pouvoir particulière, à un enchaînement d'actions nécessaires que peu d'être vivants sur cette planète étaient encore assez forts pour accomplir.

Le Prophète avait tué Mare. Mais il était justement en train de lui rendre la vie.

Tiraillé entre une sensation de soulagement intense et une profonde haine pour ce que cet inconnu avait fait subir à sa protégée, If commença lentement à dérouler le fil des derniers événements dans son esprit, récoltant et analysant chacun des minuscules détails qui lui avaient échappé dans le feu de l'action. La vision de Mare, le déchirement des ombres, la taille et la matière caractérisant la lame de son arme, l'étrange langue qui ne correspondait à aucun des dialectes mercuriens : toutes ces petites choses auraient dû lui mettre la puce à l'oreille, lui faire réaliser plus tôt ce qui allait se produire.

Le jeune homme avait parfaitement effectué ce rituel, respectant presque religieusement chacune des étapes, du meurtre de la femme qui lui était destinée, à la complexe et fastidieuse méthode qui devait la ramener à la vie, s'apprêtant ainsi à réaliser ce qu'aucun homme n'était parvenu à faire auparavant - c'est-à-dire permettre à autrui, à sa Compagne même, de renaître une seconde fois. Les raisons qui l'avaient poussé à faire cela restaient encore baignées dans une incertitude insoutenable, mais If sentit une vague d'espoir à l'idée de peut-être pouvoir retrouver sa Mare. Et cette fois, il ne l'abandonnerait pas.

Alors, plongeant ses racines dans la terre meuble de la clairière afin de s'aider dans ses déplacements ainsi que de retrouver quelques forces, il se propulsa en direction de l'étranger, bien décidé à lui apporter son aide en dépit de ce qu'il avait fait. La revanche attendrait : pour l'instant, il ferait passer la vie de Mare avant tout le reste. Il refusait de faire à nouveau l'erreur de prioriser autre chose que l'existence de son plus précieux trésor et de prendre le risque de la perdre encore, et ce, même si cela signifiait de pactiser avec quelqu'un qu'il haïssait.

Il se planta fermement aux côtés du Prophète, dont la peau pâle maculée par le sang de sa victime émettait une étrange lueur semblant provenir de l'intérieur de ses veines - les mains toujours plongées dans la plaie béante qu'il avait lui-même créée - et se dressa de toute sa stature au-dessus du jeune homme, dans l'espoir de lui inspirer ce qui pourrait s'apparenter plus ou moins à de la peur.

- Bon, dites-moi, comment est-ce que je peux vous aider ?

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