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La question - pourtant d'une apparence des plus simple - fit sursauter le jeune homme, qui leva immédiatement de grands yeux remplis de panique vers son interlocuteur. Le Prophète, en dépit de la force écrasante qui se dégageait de lui, évoquait légèrement à If un animal craintif, surpris par son prédateur naturel, et se retrouvant ainsi entièrement paralysé par cette peur instinctive et universelle induite par l'arrivée inexorable de la mort. Cette peur panique contrastait étrangement avec l'image qu'If se faisait de l'attitude confiante, voire arrogante, qu'était supposée renvoyer une telle figure mythologique : à ses yeux, un personnage légendaire de son acabit était supposé être craint et non pas craintif.
Cependant, cet homme paraissait regorger de caractéristiques inattendues et particulièrement déroutantes - alors si celui qui devait réduire le reste des Hommes à néant assassinait sa propre Compagne, puis tentait frénétiquement de lui rendre la vie à l'aide de quelque rituel supposé inconnu du grand public - le tout en tremblant de tous ses membres - pourquoi ne serait-il pas en mesure d'exprimer une émotion aussi humaine que la peur panique ? Certes, cela créait un décalage particulier entre l'idée impressionnante que l'on se faisait de lui et l'écrasante puissance qu'il dégageait, mais, pour être tout à fait honnête, If se sentait rassuré à la perspective de faire face à un être capable d'émotions plutôt qu'à une créature invincible et dépourvue de toute empathie.
Il s'approcha alors du jeune homme avec la plus grande prudence, dans le but de mieux observer les manigances de celui-ci, avant de lui tendre les paumes de ses mains en gage de sa bonne foi.
- Je n'ai pas d'arme. S'il te plaît, laisse-moi t'aider.
Après un long regard suspicieux, l'homme hocha délicatement la tête puis arracha le cœur de Mare d'un seul coup de poignet avant de le jeter dans la direction d'If, qui s'élança pour le rattraper maladroitement. Ce dernier retint un violent haut-le-cœur lorsque l'organe qui avait permis à son trésor de vivre jusqu'à présent s'écrasa entre ses mains, maculant ses branches de sang ainsi que d'une étrange substance noire et visqueuse dont il ne parvenait pas à déterminer la nature. Il avait envie de hurler. Mais tout cela était nécessaire, aussi barbare et repoussant le processus soit-il - en effet, le coût qu'entraînait un rituel aussi risqué était bien trop grand pour que ceux qui y participaient puissent se permettre de rechigner à appliquer certaines étapes sous prétexte qu'elles étaient fort peu ragoûtantes. Ces pratiques ancestrales s'accompagnaient toujours de moments révulsants de cet acabit, où, afin de parvenir au résultat souhaité, les instigateurs se devaient de renoncer à leurs instincts premiers pour s'adonner à des manipulations d'ordre presque profanes.
C'est pour Mare, se répétait il inlassablement tandis qu'il assistait à la longue et lente dissection de son Oisillon par cet inconnu honni. Il va la sauver. Après seulement il paiera pour ces horreurs.
S'accrochant à ces fantasmes de vengeance, If parvint à supporter cet atroce spectacle, résistant à son instinct premier qui lui hurlait de repousser l'assassin le plus loin possible de sa victime. Le temps paraissait s'écouler à une lenteur exaspérante, le tout dans un silence des plus opaques, rythmé uniquement par les bruits de succion lorsqu'un organe, un os ou encore un muscle était retiré. Patiemment, If récupérait ces résidus uns à uns, les entassant dans ses bras, les serrant contre sa poitrine comme s'il avait pu s'agir de sa possession la plus précieuse, enfermant ses doutes dans un coin de son esprit, incapable d'envisager une autre solution que de suivre les ordres dictés sporadiquement par cet étranger. Après tout, le Prophète voulait sauver Mare aussi n'est-ce pas ? Sinon pourquoi se donnerait il tout ce mal ? Pourquoi aurait-il pris le risque de s'adonner à un rituel aussi complexe si ce n'était pas pour soigner autrui - c'est-à-dire la fonction même de ce rituel ?
Mais If eut beau tenter de questionner le jeune homme, celui-ci se contentait de lui tendre organe après organe, chair après chair, sans jamais daigner répondre à ses questions. Peut-être était-il trop concentré sur sa tâche. Peut-être était-ce simplement quelqu'un de détestable chez qui le pouvoir qu'il recelait avait fini par entraîner le développement d'un ego surdimensionné. Toujours est-il qu'il travaillait avec une précision des plus parfaite et, rien que pour cette raison, If était prêt à laisser la vie de sa protégée entre les mains de cet énergumène.
Enfin, après des heures interminables de dur labeur, le Prophète cessa de disséquer le corps de Mare, s'essuya les mains sur son manteau déjà sanguinolent et sortit une poignée de pierres de l'un de ses plis. If était toujours aussi fasciné par la facilité avec laquelle cet homme parvenait à invoquer objets du néant, donnant l'impression que ce n'était rien de plus qu'une manœuvre habituelle qui ne nécessitait pas le moindre effort - alors même que ces techniques étaient réputées pour demander une énergie immense. Sa curiosité piquée, il se rapprocha à petits pas afin de mieux voir - et analyser - la manière dont l'étrange garçon effectuait ce qui était supposé parvenir à sauver Mare. Cela lui coûtait de se l'avouer, mais, en dépit de sa colère, l'art que pratiquait le Prophète le fascinait, prenant le pas sur son désir de vengeance pour être remplacé par une envie dévorante de parvenir à effectuer les mêmes miracles.
- Qu'allez-vous faire ? demanda-t-il prudemment.
Nouveau regard glacial.
Et pas la moindre réponse.
Le Prophète se contenta de se retourner vers Mare, piocha l'une des pierres qu'il avait sorties précédemment et la serra entre ses doigts. Sa peau pâle émît alors une lueur plus douce et, lorsqu'il rouvrit la main, un minuscule cristal violacé avait remplacé le banal rocher qui s'y trouvait quelques instants auparavant. If se crispa. Puis, le jeune homme déposa sa pierre précieuse au creux de la plaie de sa victime avant de se reculer doucement. If connaissait parfaitement - en théorie du moins - ces dernières étapes : elles marquaient l'avènement du rituel, le moment où tout se jouait, où le cadavre allait ou reprendre vie ou prendre la forme d'une chose horrifique, au-delà de que l'esprit était en mesure d'imaginer.
- Éloignez-vous s'il vous plaît, lança le Prophète - ce à quoi If obéit avec empressement, sans oser poser plus de questions.
Un silence.
Son cœur battait la chamade, ne sachant si c'était de peur, d'espoir ou de colère. Il voulait que cela marche. Il voulait croire que les manipulations de l'homme allaient fonctionner. Il voulait que Mare vive.
Ce fut alors que la jeune femme poussa un cri atroce, déchirant les profondeurs de la nuit tout comme le cœur de l'esprit forestier.
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