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Mare se redressa d'un seul coup, criant à s'en déchirer les cordes vocales. Elle n'avait pas le moindre souvenir relatif à ce qui avait pu se produire, se rappelant seulement la vision déroutante de l'homme lui parlant dans ce dialecte inconnu avant qu'elle ne perde connaissance. Après cela, son esprit semblait avoir effacé toute trace des évènements qui auraient pu se produire, la laissant totalement démunie face à une profonde sensation de vide, de manque, qui la paralysait toute entière. Elle sentait qu'il lui manquait quelque chose, mais elle ne parvenait pas encore à déterminer quoi.

La jeune femme percevait que son corps avait subi des modifications irréversibles, relevant presque de l'ordre chirurgical, comme si on lui avait ouvert l'abdomen avant de le recoudre, le tout sans jamais qu'elle n'en puisse en prendre conscience. Pourtant, elle ne ressentait plus aucune douleur : son organisme qui criait à l'agonie il y a encore quelques minutes, malmené par la lumière stellaire, était désormais enveloppé dans un équilibre parfait, lui procurant une douceur intérieure à laquelle elle n'était pas habituée - et qu'elle n'avait pas ressentie depuis probablement de longues, très longues années. Qu'avait-il bien pu se passer durant ce laps de temps pour que son état subisse un changement aussi drastique ? Comment cette affliction - que même les remèdes sophistiqués préparés avec amour par If n'avaient été en mesure de soigner - avait-elle pu disparaître aussi soudainement et ce, sans laisser la moindre trace ?

Ses sensations revirent alors petit à petit, et, tandis que chacun de ses sens reprenaient leurs fonctions respectives - excepté celui de la vue bien sûr - Mare put glaner quelques informations en prêtant l'oreille au son des disputes qui résonnaient autour d'elle. La première voix qu'elle reconnut fut celle d'If - lui donnant immédiatement envie de pleurer de joie, de tristesse et de culpabilité. Il semblait s'égosiller à la face de quelqu'un - dont elle l'identité lui demeurait encore opaque - à propos de "risques inconsidérés" et de "mise en danger inutile" dont elle devinait être l'objet.

Elle s'en voulait d'être une telle source de souci pour If, de le pousser à de telles explosions émotionnelles lors de chacune de ses maudites crises : elle aurait tant souhaité qu'il puisse profiter d'une existence paisible au cœur de sa forêt adorée plutôt que de consacrer son pauvre esprit à s'inquiéter constamment des "risques inconsidérés" que courait Mare quotidiennement. Elle plaignait la pauvre victime des cris d'If : cet inconnu ne méritait certainement pas d'être l'objet du stress qu'elle causait à son pauvre esprit forestier et, par conséquent, elle se sentait responsable d'être à l'origine de ce conflit. Alors, faisant appel à ses forces retrouvées, elle se redressa lentement sur les coudes, prête à affronter les deux belligérants afin de leur rappeler que - bons dieux ! - la vie état bien trop courte et complexe pour perdre leur précieux temps à se chamailler à propos de pareilles bêtises.

- Je vais bien, s'écria-t-elle, alors taisez-vous !

Un silence stupéfait tomba - apportant un repos providentiel aux tympans mis à rude épreuve d'une Mare tout juste réveillée et donc d'une humeur massacrante car, après tout, qui pouvait être assez fou pour apprécier d'être sorti de cette bénédiction appelée sommeil ?

Après cet instant suspendu légèrement gêné, un toussotement timide brisa la chape de plomb qui s'était abattue et Mare reconnut la voix inconnue - à la fois glaciale et mélodieuse, une combinaison particulièrement déroutante pour son oreille - lorsqu'elle s'éleva dans l'air nocturne.

- Pardon pour ce retour brutal à la réalité. C'était nécessaire. Nous n'allions pas vous laisser dormir durant des heures et il fallait que nous nous assurerions que ma procédure avait été concluante.

- Votre procédure ? Mais vous n'avez rien fait d'autre que la plagier, s'insurgea ce qui semblait être la voix éraillée d'If. C'était le fruit de mes années de travail. Vous n'êtes rien d'autre qu'un gamin insensé et exécrable doublé d'un copieur et d'un meurtrier ! Vous auriez pu la tuer !

L'inconnu laissa échapper un soupir exaspéré, laissant deviner à Mare que ce n'était pas la première fois que les deux énergumènes avaient cette discussion et qu'If portait ce genre d'accusations depuis déjà un bon bout de temps - elle savait à quel point il avait tendance à radoter sur l'objet de son agacement lorsqu'il entrait dans ces fameuses colères. L'incertitude quant à la raison qui pouvait pousser If à entrer dans un pareil état, au point de traiter un inconnu de « copieur » et de « meurtrier », demeurait malgré tout complète et Mare trépignait d'impatience à l'idée de pouvoir enfin comprendre ce qui avait bien pu se produire au cours de son coma et causer un chaos aussi impressionnant.

- S'il vous plaît arrêtez de crier, souffla-t-elle .

Elle sentit alors que l'inconnu se tournait vers elle pour poser une paume rassurante sur son thorax. Cela partait certainement d'une intention honorable visant à l'apaiser, malheureusement, c'était sans compter sur l'aversion profondément ancrée de Mare envers les contacts physiques - que ses pairs semblaient pourtant continuellement vouloir partager avec elle. L'unique personne pour laquelle cette haine faisait exception était If, et ce, pour la simple et bonne raison qu'il tenait bien plus du végétal que de l'être de chair et de sang, ce qui lui obtenait une dérogation spéciale dans le cœur de Mare. Il lui alors fallut mobiliser une volonté monumentale afin de se retenir de repousser l'étranger de toutes ses forces à l'instant où elle perçut son contact et se contenter d'un simple mouvement de recul - ce fut suffisant pour faire passer le message car l'homme qui envahissait son espace personnel la relâcha aussitôt.

- Je suis désolé, glapit-il de son étrange voix toute penaude, je voulais juste vérifier que votre opération avait correctement cicatrisé. J'ai été maladroit, pardon !

Mare tiqua.

- Quelle opération ? Mais de quoi est-ce que vous parlez bon sang ?

Elle commençait sérieusement à paniquer : ce qui avait commencé comme l'une de ses banales crises habituelles paraissait avoir pris une tournure inattendue et fort peu rassurante, introduisant un homme étrange - qui parlait subitement sa langue alors que, peu de temps auparavant, il ne s'exprimait que par des sons dépourvus de sens évoquant des piaillements d'oiseaux -  et une hypothétique opération qui aurait eu lieu au cours de son coma. Voilà qui ne lui inspirait pas confiance, n'éveillant en elle qu'un seul et unique désir : prendre la fuite, partir le plus loin possible de cette clairière et de cet inconnu qui lui faisait éprouver une intense sensation de malaise comme elle n'en avait jamais ressentie.

Mare ne souhaitait rien d'autre que de retrouver son quotidien auprès d'If, de continuer à décoder les Signes de la Fin, pelotonnée au creux de ses branches tandis qu'il préparait inlassablement des dizaines de boîtes d'onguents en prévision du jour où ils devraient prendre la route aux côtés du Prophète - « mieux vaut être préparé à affronter le plus de blessures possible,  quitte à être suréquipé, plutôt que de se mordre les doigts après avoir fait preuve de négligence » répétait il lorsque Mare le taquinait à propos de ses minutieuses préparations.

La simple idée de devoir être confrontée aux potentielles horreurs chirurgicales auxquelles son corps avait été soumis lui inspirait une peur incontrôlable et irrationnelle, réduisant ses capacités de réflexion à l'instinct de survie le plus fondamental, lui hurlant sans cesse que sa seule planche de salut - son seul espoir de retourner à sa routine quotidienne avant que les révélations que s'apprêtaient à lui fournir If et l'inconnu ne le chamboulent irrémédiablement - consistaient en une pure débâcle.

Et, pour cette exacte raison, Mare fit le choix de rester.

En effet, s'il y avait bel et bien une leçon qu'elle était parvenue à tirer des échecs jalonnant son existence, c'était qu'à chaque fois qu'elle avait pris la poudre d'escampette, poussée par la peur d'affronter la réalité des faits, aussi répugnante soit-elle, la situation n'avait fait qu'aller de mal en pis, la poussant à fuir toujours plus, toujours plus loin. Or, cette fois-ci lui paraissait bien trop importante pour qu'elle ne prenne le risque de commettre à nouveau cette erreur en laissant la peur prendre le dessus sur sa réflexion : elle pressentait que quelque chose de fondamental s'était produit et qu'il était absolument nécessaire de tirer cela au clair.

Alors elle posa la main sur son thorax, à l'endroit exact où l'homme l'avait placée il y a quelques secondes, s'apprêtant à y découvrir une longue cicatrice roulant sous ses doigts noueux.

Au lieu de quoi, sa paume ne rencontra que du vide.

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