Gatekeeper
Suite à des vols de matériaux, l’entreprise a engagé Arnór, chargé de vérifier que les clients ont bien été facturés pour tous les matériaux chargés dans leur véhicule. En combinaison de travail jaune fluo, il déambule d’un bout à l’autre du parking, triturant la télécommande qui gère le portail de sortie. Son travail semble être terriblement ennuyeux, à compter les minutes du matin au soir qui le mèneront bientôt à la retraite. Aujourd’hui, Gunnar, nouvellement au poste de manager, me propose de remplacer Arnór parti pour deux semaines de congés. Je préférais continuer la mise en rayon et préparer des commandes, dis-je, en priant pour qu’il n’insiste pas. Gunnar a une tête de voyou, toujours léger, une blague pas drôle en bouche et cet air superficiel d’être ami avec tout le monde. Déçu par ma réponse négative, il s’en va proposer le poste à d’autres employés. Le lendemain, il revient me trouver alors que je suis plongée dans les cartons de la réserve.
— Miss Juliette ! Comment allez-vous ? S’enquit-il dans son meilleur accent, poing sur les hanches. Tu me rendrais un immense service si tu pouvais assurer au poste d’Arnór, juste pour la journée, le temps que je trouve une solution.
Je ne lui tiens pas tête, me disant que c’est l’affaire de quelques heures. Le printemps est là, synonyme d’une météo instable. En attendant les clients, je peux rester dans le bureau. J’y ai un bout de table à disposition, juxtaposé à la vitre par laquelle on peut voir les véhicules arriver. Gummi me donne une tape amicale sur l’épaule et me tend le paquet de réglisse salée. Les voitures se présentent toutes les dix à vingt minutes. J’ai donc beaucoup de temps à tuer. Je cherche quelque chose à écouter sur mon téléphone. Une nouvelle série de podcasts attire mon attention. Un écouteur dans l’oreille, je fais à mon tour les cent pas dans la cour goudronnée. Mon esprit s'aère, sort de l’enceinte de Timburland pour épouser la vie d’un ex-bandit de haute volée. Suivant le narrateur depuis l’enfance jusqu’à la fameuse dérive, j’embarque dans son camion, le corps enduit de vigilance, happée par le suspense et la volonté de comprendre. Je déguste ce récit tout au long de la journée, entrecoupé par quelques vérifications d’une clientèle qui ne se doute pas un instant de mon voyage en cours au-delà du ciel blanc et humide d’avril.
Le lendemain, j’ai hâte que Gunnar me propose à nouveau de faire le guet. Il est certain qu'il n’aura trouvé aucun remplaçant et je me réjouis d’avoir de quoi passer une nouvelle journée à écouter des histoires, plus instructive que celles passées dans les rayons de la boutique. Gunnar me remercie pour mon dévouement. Cette fois, je télécharge un roman audio. Entre deux vérifications opérées scrupuleusement, je plonge dans la vie d’une écrivaine islandaise des années soixante. Son récit me fait voir le pays autrement. Mon cœur palpite d’excitation.
Les jours passent, beaucoup plus stimulants que ce à quoi je pouvais m’attendre en acceptant la position de gatekeeper. Lorsqu’il pleut, je me réfugie à l’intérieur sur la chaise à roulettes devant mon coin de table. Variant les programmes d’écoute, je pique un stylo à Gummi et dessine au dos des factures. En France, je peignais à l'acrylique. J’avais une quinzaine de tableaux chez mes parents, puis tout s’était arrêté là, suite à mes péripéties intercontinentales et mon emménagement en Islande. Aujourd’hui, c’est comme si la vie venait me confronter avec la question que je fuyais depuis ces derniers mois, au profit de journées dédiées à un travail alimentaire et à la compagnie envahissante de Dalil : qu’est-ce que tu peux faire qui t'apporte de la joie et nourrit véritablement ton être ? Derrière la caisse de Gummi, je fais des croquis d’éléments et de personnes qui m’entourent. Je m'inspire, entre autres, des trouvailles de surnoms que Dalil et moi avions faites du temps de notre complicité. Ce dernier se fait de plus en plus rare au travail. Je crois que, sur l’exemple d’Anoush, il cherche à se faire virer, ce qui lui permettrait d’obtenir les allocations au chômage et de pouvoir se plonger à fond dans son association. Je me demande s’il y a la moindre chance que son projet aboutisse à quelque chose… Il est vraiment doué pour impressionner les gens qui ne le connaissent pas. Dans les couloirs de Timburland, je continue de l’éviter du regard, mais à vrai dire, il y a tout de même cette drôle de curiosité qui nous pousse à observer du coin de l'œil les actions de l’autre. Derrière nos attitudes indifférentes, chacun demeure attentif aux paroles de l’autre. Lorsque j’ébauche le portrait de Rúnar le tracteur, j’aurais presque envie que l’auteur de ce surnom tombe dessus. Le voir étouffer un rire me ferait du bien. Mais je m’en tiens à la distance, de crainte qu’il n’y voie une tentative de renouer le dialogue.
Pour ma deuxième semaine en tant que gardienne du portail, j’arrive au travail, armée d’un volume littéraire. Le soleil nous réchauffe le visage et à ce stade, je sais qu’on ne va pas me faire de reproche si je bouquine entre le passage des véhicules. Je me plonge dans la lecture d’un roman islandais qui raconte la vie d’un petit village isolé des fjords de l’ouest, écrit dans un style drôle et poétique. Les collègues me regardent interloqués, puis s'adoucissent dès qu’ils voient le nom de l’auteur national figurant sur la couverture. Ils semblent s’accorder sur le fait que j’ai raison de rentabiliser mon temps de façon studieuse. Grâce à ces lectures et aux cours d’islandais, je me rends compte que ma vision du pays jusque-là était très restreinte. Ça me donne soif de creuser davantage. Ce pays me charme toujours, et ce de différentes manières. Je crois bien que je ne suis pas prête d’en partir.
Une nuit, c’est dans ces dispositions, heureuse et amoureuse, que je laisse Qadir s’endormir sur mon sein tandis que j’accueille les phrases naissant dans mon esprit. Elles s’assemblent et se réagencent d’elles-mêmes, cherchant la musique, le ton pour raconter mes propres aventures. Cette folle histoire que je vis depuis mon arrivée sur cette île perdue au milieu du Nord Atlantique. Tant de choses se sont passées, beaucoup d’émotions fortes et de découvertes, de rebondissements. Maintenue éveillée par les mots qui cherchent à s’inscrire quelque part, je me relève pour saisir mon carnet de voyage. Je réponds à l’urgence appétissante du récit. Peut-être relirai-je ces quatre pages demain en les trouvant ridicules. Peu importe, je me couche une heure plus tard avec la sensation d’avoir fait quelque chose d’important. Je jubile de cet espace qui vient de s’ouvrir à moi de manière aussi naturelle qu’inopinée. Il m’est rarement arrivé d’écrire pour le plaisir, mis à part des prises de notes durant mes voyages, pour ne pas oublier et pouvoir partager avec ma famille à mon retour.
Lorsque Gisli rentre de vacances, je m’en retourne au département des clous, mais quelque chose en moi a bougé. Je conserve mes écouteurs lorsque je n'ai pas besoin d'interagir. Le soir, les stylos et les crayons m’appellent. Je vais dans un magasin d’art me racheter des pinceaux et des tubes de peinture. Il me semble que ma vie commence à retrouver un équilibre grâce au retour de la créativité et d’une stimulation intellectuelle par les cours d’islandais. Je dessine une pilote d’avion échevelée sur la couverture de mon carnet d'écriture.
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