I . John Djibango
Elisabeth aime les dimanches. Le dimanche est le seul jour à la robe différente des autres. La sienne est bleue comme un ciel de printemps. Un ciel balbutiant mélange de blanc et de cyan, qui tire vers le clair, le bleu ou le vert d'eau, encore incertain. Elle y a cousu des morceaux de dentelles aux manches et au col. Une coquetterie. Des bouts de nuages effilochés.
Elle monte à l'avant de la carriole, aux côtés de son géant de père, sa grande barbe couleur de feu sur sa chemise d'un blanc immaculé. Costume sombre. Un chapeau à bords larges avale son regard. La beauté chamanique d'un dieu nordique, la force aussi. Les hu et les ho, bras arqués, la poussière orange de la route de terre qui vole et se colle à la croupe musclée des chevaux, les cris de Louise et des jumelles, calées contre Louise, à l'arrière, faussement apeurées aux gros cailloux, aux écarts, aux soubresauts. Des ballots de paille sous les fesses des princesses amortissent les rebonds, des éclats de rire retenus plein la gorge, leurs cris redoublent comme un jeu à se faire peur. Les fétus volètent et se piquent à chagriner leurs boucles parfaites. Les joues rosissent.
Il y a un temps, c'est elle qui nichait ses petites sœurs contre ses flancs. Les garçons aux privilèges à l'avant, avec le père, et puis un temps encore plus lointain c'étaient Louise et Elisabeth blotties contre le ventre rond de leur mère, leurs nez dans les replis de son cou, cette odeur de savon au lait à jamais l'odeur d'un chez soi. Ils lui manquent, ses gaillards de frères dignes descendants de leur père géant, partis louer, depuis six mois, leurs mains et leurs bras bûcherons un peu plus au nord. Encore une semaine, quatre mois ou un an, on ne sait guère ni même si ils en reviendront vraiment, mais tant que rien ne vient prouver le contraire on les attend. On en parle aux veillées, aux événements. Des attentions, des pensées et de Louise la fervente, des prières en chapelets. Eux demeurent chez les vivants. De sa mère on ne dit plus rien pour ne pas faire le vide plus grand.
Dès les abords de la ville, la carriole ralenti. La vitesse, d'un coup, devient aussi raisonnable que pesante. Bjorg et ses filles attirent les regards. Ce pauvre homme ou ce si bel homme disent ceux des femmes qui s'émoustillent un tantinet, folie ceux des hommes qui préféreraient n'importe quel malheur à celui d'élever seul quatre filles. Les bouches et les mains saluent, sourires. Les femmes, les hommes, les enfants, les chevaux, les chariotes, tout du long de la route, tous unis dans un même mouvement qui mène à la grande croix blanche. Tous ou presque.
Au dernier carrefour, devant sa grande échoppe en bric à braque, John Djibango attend assis sur son banc, le père ralenti et laisse Elisabeth s'échapper d'un bond souple. Les deux hommes se saluent, sans un mot, la main qui frôle le chapeau, Bjorg dit encore à midi pile, midi tout rond, et Elisabeth de répéter midi pile, midi tout rond, claquant malicieuse la langue et un œil à demi, et la carriole d'emporter la mine fière et les sourcils froncés de Louise qui désapprouve du haut de ses dix ans. Aussi les menottes agitées de coucous sans fin des jumelles, auxquels il faut répondre longuement, jusqu'à ce que ne reste au loin qu'un petit pois cahotant parmi d'autres petits pois sur la route de l'église.
John Djibango dit bonjour mon enfant, une formule qui n'en est pas une, car la petite déesse pâle, femme en devenir mais pas encore femme pas tout à fait, son soleil comme sa chair, battements fragiles de papillon accrochés à son cœur, pareille à son enfant propre. Comme si lui, l'homme noir aux cheveux blancs, le tout vieil homme aux binocles d'argent s'était lié à elle par le sang d'un simple élan, de sa seule volonté. Peut-être bien, oui. Ces derniers dimanches Elisabeth oscille, de Bonjour monsieur John à haussement d'épaules/ soupir/yeux levés au ciel/ bonjour tout court et bien sec claquant l'air ou dans son penchant moins cryptique mais pourquoi, pourquoi encore, pourquoi pas bonjour Elisabeth car je ne suis plus une enfant, ça non ! John Djibango de répliquer très sérieux Bonjour Elisabeth, mon enfant, si tu veux. Et Elisabeth qui cherche colère, qui essaie de la puiser quelque part sans trouver, d'éclater de rire et de le lui propager. Voilà pourquoi elle, pourquoi ce sentiment, cette filiation certaine.
Il le lui dit souvent, les cœurs toujours se reconnaissent, et nos âmes, ces choses bien plus vieilles que nos existences, nos âmes communiquent entre elles bien mieux que nous, avant même parfois que nos yeux ne se rencontrent, au-delà du langage, bien au-delà de ce qui raisonne...
Ils ont instauré leurs rituels, sous le porche de l'échoppe, assis sur le banc de bois, ils prennent le temps de se donner des nouvelles de la semaine. John Djibango de bourrer et fumer sa pipe de tabac sucré, devenu l'odeur d'un autre chez soi, boire une limonade parfois, puis faire le tour des travaux en cours. L'arrière boutique en atelier, sa forge, sa chaleur, ses métaux qui luisent. John Djibango est l'homme qui façonne, les pioches, les faux, les couteaux, les fers des chevaux. En un sens, il est celui qui fait marcher toute la ville, il fabrique aussi les semelles, les cuirs, les bottes, les bottines, les sabots. Aux jours plus froids, mais pas assez pour renoncer, quand la route est encore pratiquable, ils se mettent à l'abris de l'atelier. lIs sont plus taiseux, mais tout aussi complices, et Elisabeth aime rester dans le presque silence juste à le regarder faire travailler ses mains, le bois, le cuir, le métal. D'une vague esquisse tracée dans la poussière du bout d'un bâton, il tombe pile, dépasse les attentes de ces clients. Ses prix sont justes, presque trop généreux. Un jour qu'il sentait le regard d'Elisabeth peser sur lui, s'interroger en silence, il a dit des mots qui continuent de lui trotter en tête, elle ne sait plus trop exactement à force de se les repasser, qu'au fond il resterait toujours le client, que la liberté, contrairement à ce qui se dit, a toujours un prix. Un truc dans le genre, les divagations d'un vieil homme sans doute.
Parfois à midi pile, midi tout rond, il arrive que son père invite John Djibango à se joindre à eux pour le repas dominical, et quelques fois plus rares, une ou deux l'an, il arrive que John Djibango accepte. Elisabeth aimerait que ce soit ainsi tous les dimanches, et qu'elle tente de presser l'un ou l'autre ne sert à rien, au pire à l'agacer car alors l'un ou l'autre lui font une même réponse énigmatique, qui la ramène toujours et encore à ce statut de petite enfant, d'ignorante des choses, et des larmes rageuses lui viennent, des spasmes violents sous les côtes, qu'elle doit retenir, car non ce ne sont pas des caprices, mais une vague d'impuissance terrible qui la submerge.
Une impuissance pareille à ce premier dimanche, de saut au hasard, où plus l'église se rapprochait, et plus cette impossibilité se faisait en elle. Un élan brisé, une croyance disparue, morte avec la mère, l'impossibilité à le dire, à former des mots, le refus du corps, la douleur, poitrine broyée, souffle court. Quelque chose que l'œil de John Djibango avait saisi, ou plutôt son âme, quand Elisabeth s'était réfugiée sur le banc, aussi muette que figée, et il avait dit alors au père, allez tranquille je veille sur elle, et son âme savait aussi que celle de Bjorg acquiescerait , puis le père avait ajouté je reviendrai à midi pile, midi tout rond. Et encore un je vous remercie monsieur Djibango.
Deux personnes dans cette ville lui donnait du vous et du monsieur, quand il y pensait c'était étrange. Et c'était Elisabeth encore qui lui avait fait remarqué, sans rien dire comme a son habitude, certainement pas avec des mots, ou des évidences, mais à sa façon de se tendre, de regarder ailleurs, de se gêner quand elle entendait John Djibango tu pourrais m'affuter cette lame, John Djibango je t'ai passé commande il y a trois semaines, tu ne pourrais pas ... et ceci, cela, sans monsieur, sans distance, nom prénom indistincts, comme un tout collé, une forme générique Johndjibango. Et peut-être sans cela Elisabeth lui donnerait du John sans monsieur, car il était son ami. Son meilleur ami. Les gens auraient dit Ada, la fille aînée de la ferme voisine, ou encore Peter, le fils de l'épicier car ces trois étaient dans la légende commune comme les doigts d'une seule main, inséparables, liés par l'enfance, mais aurait-on demandé à Bjorg ou à Louise, eux seuls auraient dit ce qui était. John Djibango, l'ami cher d'Elisabeth, son grand, son très précieux et très respecté ami. Monsieur John, Elisabeth s'était appliquée à lui rendre quelque chose, consciemment ou non, et ça lui était resté comme une habitude, et le serait sans doute toujours pour tous les dimanches qui leur restaient.
Les dimanches étaient pains bénis, oui. Au début, elle avait demandé, tiraillée quand même entre deux inclinaisons, sa volonté à elle, et qu'elle était la sienne à lui, et l'idée terrible de perdre ce refuge, mais est-ce qu'elle ne privait pas monsieur John de quelque chose? Elle avait demandé du bout des lèvres, des mots chuchotés et rares, de ma solitude ? je la retrouve toujours, et si je ne la trouve pas, elle, sait me trouver. Monsieur John parlait toujours ainsi, ça faisait bizarre au début mais on s'habituait au bout d'un temps, et même on finissait par apprécier. C'étaient des mots qui vous restaient, s'ancraient, revenaient en tête comme des refrains, des poèmes, et auxquels vous pouviez donner tout un tas de sens et d'interprétations nouvelles. Et puis, quelques semaines plus tard, elle était revenue à la charge, dans un sursaut de courage qui prenait source à sa curiosité aiguisée, n'allait-il donc lui non plus jamais à l'église, et monsieur John avait parlé de son église, différente, à trois villes d'ici, une église de joie et de chants qu'Elisabeth tentait souvent d'imaginer sans succès et en se demandant si monsieur John n'inventait pas cette histoire d'église comme d'autres histoires qu'il aimait à lui conter. Peu importait, tant qu'il était là, fidèle parmi les fidèles, à l'attendre elle, et à lui faire la conversation.
Et personne ne dirait rien. Non, personne ne disait rien, à cette jeune fille blanche qui n’allait plus jamais à l'église, et qui restait sur le banc du maréchal-ferrant-cordonnier-bidouilleur, à parler de la pluie et du beau temps et d'on ne savait quoi d’autres.
Une fois, une seule, s'était échappé une allusion, un murmure, un test du bout des langues vipères, et il avait suffit d'un tremblement de géant du père pour faire silence. Aux veillées, les maisons closes, portes tirées, à la lueur des lampes à huile, sans doute disait-on très vite et très bas quelques messes basses, faisait-on du laid sur du beau, suivit de mais Giulletta sa pauvre mère, déjà le disait, Elisabeth est différente, trop pure, trop sensible, les mots d'une mère pour dire simplette, c'est évident... Moi je pense que ça n'y a pas arrangé, sa mère morte entre ses mains, en couches, il parait qu'elle était seule, avec l'autre petite, la Louise, qu'Elisabeth a extrait les bébés, encore des filles, bleues elles étaient, les cordons de vie enroulés l'une l'autre, presque mortes et ç'aurait été mieux, mais oui, je le dis... c'est pas ma fille qui, ... et son père brisé il se laisse aller,laisse faire...
Le vrai, le faux, détricoté ici, rebrodé par là, réarrangé, inventé, les coutures épaisses, l'élastique lâche, tant que ça restait des murmures, on s'en fichait bien, ils étaient si loin du compte. Si loin. Et si l'un s'en prenait à Elisabeth il finirait comme cet autre qu'on n'avait plus jamais revu.
Un dimanche, un an plus tôt. Il en était venu un, à lui tourner autour, l'air de rien mais surtout l'œil vicelard. John Djibango avait un flair pour ça, le vice lui chatouillait désagréablement les poings. Au début, Elisabeth avait trouvé l'homme sympathique, puis le sentiment avait tourné, ce sourire prédateur, regards appuyés, des éclats à sa ceinture, revolvers en bandoulière. Il était midi pile, midi tout rond, la carriole était arrêtée, le regard ombragé du père, mais ses petites sœurs, les revolvers, monsieur John, Elisabeth pensait mourir, mourir de peur sans rien tenter, l'air figé dans ses poumons, monsieur John l'avait houspillée, aller file ne fait pas attendre ton père, j'ai à parlé affaires avec mon nouvel ami, John djibango avait alors échangé un regard avec Bjorg qui avait hoché la tête, attrapé Elisabeth d'une main, lancé les chevaux de l'autre. Elisabeth avait été inquiète, la trouille au ventre, jusqu'au dimanche suivant, et puisque monsieur John n'en avait plus parlé, et était là, souriant, bonjour mon enfant, et même agaçant, alors ce n'était rien.
Rien ou presque. Son enfant, sa chair, comme un lien tissé d'un seul geste, d'un seul élan, un fer brûlant incrusté dans la poitrine, comme un règlement de compte, pour son père et le père de son père marqués avant lui, pour tous les autres, pour la mémoire, pour Elisabeth, pour les vivants, pour la justice, et pour tous les dimanches à venir. Elisabeth n'en saurait jamais rien, John Djibango ignorait la suite, il avait laissé le père se charger du corps. Bjorg le géant, avait creusé pelleté, fouillé jusqu'aux entrailles de la terre pour y reloger le démon, la grande pince accrochée au fer, le fer à la chair fondue, figé à jamais dans les entrailles de l'homme qu'on n’avait jamais revu.
Presque midi pile, midi tout rond, Jhon Djibango demande à Elisabeth si elle passera la journée avec ses amis à la rivière, il commence à faire assez beau pour cela, qu'en penses-tu ? Elisabeth fait silence, réfléchit, puis monsieur John je crois que trois n'est pas un bon chiffre, ou alors trois est un chiffre qui évolue mal avec le temps, alors je crois que je vais plutôt rester avec mes petites sœurs, ou aller cueillir des fleurs, compléter l'herbier de maman. Croyez-vous que l'on puisse un jour finir un herbier ? Moi je crois qu’il y aura toujours une nouvelle herbe, une nouvelle fleur...parfois je me dis que c'est la meilleure chose à commencer, on devrait toujours faire ainsi, choisir des activités sans fin, des activités comme des flambeaux à transmettre de mains en mains, à poursuivre toujours...
Annotations
Versions