Chapitre 1

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Novembre 2003

Amaya s'élançait à travers les allées de la forêt. Ses petites foulées rapides trahissaient une urgence désespérée, comme si le diable la pourchassait.

Les brindilles cassaient sous son poids et faisaient écho avec les battements de son cœur. Des chuchotements à peine audibles s’échappaient des coins les plus sombres et la poussaient à ne pas se retourner. Dans cet endroit, les ombres, les craquements et les murmures réveillaient ses frayeurs enfouies. Amaya regrettait de s’être réfugiée dans ce bois. L'odeur de la terre humide et de l’écorce pourrie par l’humidité imprégnait l'air et ajoutaient une dimension surnaturelle à son anxiété.

En jetant un coup d'œil par-dessus son épaule pour vérifier ses arrières, sa cheville se tordit, la projetant violemment sur une pente raide. La chute fut brutale, laissant des égratignures brûlantes sur sa peau, tandis qu’un goût métallique envahissait sa bouche. Une grimace tordit son visage. Elle avait toujours détesté la vue de son propre sang. Allongée dans la boue, elle tenta de reprendre ses esprits. Alors qu’elle se redressait péniblement, son regard accrocha une silhouette humaine qui s’approchait à toute vitesse.

— Te voilà enfin, petite garce ! cracha l'homme.

— Je… je veux juste partir d’ici… souffla-t-elle. J’ai besoin de savoir ce qu’il y a après tous les arbres.

— On vous l’a déjà dit ! Il n’y a rien ! Absolument rien ! Quand est-ce que vous allez l’imprégner dans vos crânes, hein ?

— Laissez-moi aller voir, pleura-t-elle.

Son agresseur la frappa au visage avec une telle violence que sa tête bascula et frappa un rocher.

— Pourquoi ? Qu’est-ce que ça va t’apporter ? Tu crois que tu pourras te faire la malle, s’il y a quelque chose en dehors de cette forêt ?

À demi-consciente, Amaya était incapable de bouger. Le coup qu’elle avait reçu résonnait encore en elle, amplifiant les bruits environnants et la plongeait dans une confusion totale. Seuls des gémissements faibles franchissaient ses lèvres. Satisfait de son inertie, l’homme la souleva sur ses épaules et disparut avec elle dans l’obscurité.

— On va te faire passer l’idée de t’enfuir à nouveau. Tu verras! lâcha-t-il en ricanant, sadique.

Il la conduisit vers une vieille ferme délabrée. Les murs de pierre, rongés par le temps, portaient les stigmates de décennies de négligence. Les fenêtres, fendillées, semblaient raconter les scènes de violence entre ces murs. Tout autour, la terre était dépourvue de végétation, comme si la maison elle-même avait vidé le sol de toute vie.

— Le bétail doit être obéissant.

Amaya ferma les yeux avec force, redoutant les conséquences de son acte de trahison.

— Quand est-ce que tu vas imprimé ça, dans ta petite cervelle d’idiote ?

L’homme poussa une grande porte en bois défraîchie, qui laissa échapper un long grincement plaintif. Armé d’une lampe torche, il balaya l’obscurité d’un faisceau lumineux et révéla peu à peu l’intérieur des lieux. Ils pénétrèrent dans un vaste hall où l’air était chargé de poussière et d’humidité. Les meubles imposants et les tableaux accrochés aux murs étaient recouverts de draps jaunis.

Soudain, une femme d'une soixantaine d'années fit irruption dans la pièce. Son visage, marqué par le poids des années et sillonné de rides profondes, conservait néanmoins une harmonie naturelle et une beauté intemporelle.

— Tu l’as retrouvée où ? demanda-t-elle avec froideur.

— Elle se barrait vers le nord.

La femme s'approcha d'eux et écarta doucement les mèches collées au visage d'Amaya. Sa chevelure, maculée de sang, dissimulait en partie une plaie profonde. Elle attrapa une trousse de secours rangée dans un placard et commença à lui prodiguer des soins avec minutie.

— Descends-la avec les autres, mais il faudra la surveiller dans la nuit, je n’aime pas trop cette blessure, avoua-t-elle.

— Et si elle se met à délirer ?

— J’appellerai le médecin. Et il me dira s’il faut que je m’en débarrasse ou pas. J’espère juste qu’on n’en arrivera pas là, parce qu'elle me rapporte le plus d’argent.

— T’inquiète, on va prendre soin d’elle. Elle doit être prête pour quand ?

— Le client a payé pour demain 10 heures.

Terrifiée, Amaya sanglotait à chaudes larmes et se débattait avec le peu de force qui lui restait. La douleur et l'épuisement la submergeaient. L’homme, imperturbable et moqueur, resserra son emprise sur son bras pour la maintenir fermement malgré ses supplications désespérées.

— Et pour sa punition, demanda-t-il.

— Plus tard. Je ne veux pas que le client n’en veuille plus avec ses blessures sur son corps. On cachera celles qu’elle a déjà avec du maquillage.

— Ça marche.

Des murmures indistincts résonnaient à travers les murs et rappelaient à Amaya qu’elle n’était pas seule dans cette bâtisse sinistre. D'autres prisonniers, comme elle, partageaient son calvaire.

— Allez, rentre dans ce trou ! exigea la femme en soulevant une trappe.

Amaya obéit et plissa le nez en pénétrant dans la fosse. L'atmosphère y était saturée d'une odeur nauséabonde de moisi, d'excréments et d'urine stagnante. La pièce, insalubre, ne possédait que trois grands matelas en piteux état, sur lesquels étaient entassés une vingtaine d'enfants de tous âges.

— On reviendra demain soir pour ta punition, lança la femme avec dureté en refermant derrière elle.

Encore sous le choc de ce qui venait de se produire, Amaya se recroquevilla sur elle-même et laissa échapper de nouvelles larmes. Être ramenée dans cette prison après avoir touché du bout des doigts la liberté était un véritable traumatisme.

— Maï ? Qu’est-ce qui s’est passé en haut ?

Amaya releva la tête et distingua la silhouette de Jake qui se rapprochait d'elle. Malgré la faible lueur qui perçait dans leur prison souterraine, elle reconnut les visages tristes et fatigués de tous ses camarades.

— Mais tu es blessé, reprit-il avec panique.

— Je… je suis désolée de ne pas avoir réussi. À cause de moi, vous allez être punis, vous aussi.

Jake secoua la tête.

— Le plus important, c’est que tu sois revenue en vie… Parce que sans toi, Maï, je ne peux pas tenir. Tu le sais, hein ? se confia-t-il.

— Oui, je sais, souffla Amaya en lui touchant la joue.

— J’aurais dû venir avec toi pour te protéger d’eux.

— Tu ne pouvais pas… Tu as la jambe cassée parce que tu as voulu me défendre.

— Et je le referai à chaque fois qu’un gros porc veut poser la main sur toi.

Amaya se blottit contre lui avant d’échapper de nouvelles larmes.

— Je suis vraiment fatiguée, Jake… Je veux juste partir loin d’ici ou partir tout cours…

— On retentera notre chance, Maï. Et tu verras, on arrivera à quitter la fosse.

— Pour toujours ?

— Oui, pour toujours.

Un autre enfant s'approcha lentement d'eux. À mesure qu'il se rapprochait, la faible lumière révéla les marques bleutées et violacées qui parsemaient son cou et son visage.

— Alors, Maï ? C’était comment dehors ? demanda Noé avec curiosité.

— Il n’y avait que des arbres, répondit-elle.

— Tu veux dire qu’il n’y a pas de gens ?

— Non… Il n’y a personne. Les monstres ont raison, dehors, il n’y a absolument rien.

— Donc, on ne peut pas être sauvé ?

— Personne peut nous sauver, dit-elle, abattue.

Une larme salée roula sur la joue d’Amaya en traçant de nouvelles lignes claires à travers la poussière et la boue qui souillaient son visage. Ses pleurs déclenchèrent chez certains de ses camarades un flot de sanglots incontrôlés. Mais ces épanchements de douleur étaient une grave erreur. Le moindre bruit attirait immédiatement la colère de leurs tortionnaires.

Amaya se figea en percevant des murmures de voix. Elle savait qu'ils se rapprochaient, prêts à punir toute manifestation d'émotion. Pour éviter de nouvelles violences, la fillette serra fermement les lèvres et se forçait à rester silencieuse malgré la peur qui lui nouait l'estomac. Soudain, des coups de pied retentirent contre la trappe qui les retenait prisonniers. Le son résonna dans l'obscurité et accentuaient davantage leur terreur.

— Bon sang, vous allez la fermer ! Vous avez intérêt à vous tenir correctement avant que je décide de vous défoncer ! s'écria un de leurs bourreaux.

— Qu'est-ce qu'ils ont encore ? lança un second homme.

— Ils braillent ! J'ai demandé du bétail silencieux et voilà ce que je récolte !

— Tu veux leur donner une leçon ? Prends-en un au hasard et utilise le pistolet à clou pour lui défoncer le crâne comme les porcs. Ça va les calmer.

— Si la patronne l’apprend, on est morts.

— On n'a qu’à dire que c’est un accident. Y’en a tous les jours, non ?

— Surveille-les. Je vais le chercher.

Ils ricanèrent tous les deux avant qu'un des deux ne s'éloigne. Le second, pour patienter, s'amusa à les effrayer en grattant la trappe. Ce jeu sadique était si terrifiant qu’Amaya finit par s’uriner dessus. Cette humiliation, devenue si fréquente dans sa vie, lui donnait l'impression d'être insignifiante et réduite à n'exister que pour satisfaire leurs moindres désirs sadiques.

Grelottante de froid, malgré la chaleur étouffante de la pièce, Amaya n'essayait même pas de frictionner ses bras pour se réchauffer. Cela n'aurait fait qu'attirer encore plus l'attention sur elle et elle ne pouvait pas risquer de provoquer davantage leur cruauté.

— Tu as trouvé la machine à clous ?

— Ouais. Regarde cette belle bête.

L’un d’eux siffla pour montrer sa surprise.

— Tu me la donnes pendant que tu choisis ?

— Je sais déjà celui que je veux.

— Qui est l’heureux gagnant ?

— Celui qui protège toujours sa femelle… Ce Jake.

De nouveaux pleurs d’enfants déchirèrent le silence oppressant des lieux. Ils savaient qu’un d’entre eux allait mourir sous leurs yeux. Une seule pensée obsédait Amaya pour échapper à ce calvaire sans fin : être choisie, pour que la souffrance prenne fin.

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