Chapitre 11

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La commissaire Harper était appuyée contre le bord de son bureau, les bras croisés et le regard acéré fixé sur Amaya. Femme d’une cinquantaine d’années, ses traits étaient marqués par des années d’enquêtes éprouvantes. Ses hommes disaient d’elle qu’elle avait l’aura d’une cheffe qui ne laissait rien passer. Malgré sa dureté, elle restait juste et respectueuse des besoins d’autrui.

— Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée, lâcha-t-elle.


Face à elle, Amaya tenait bon, bien que ses poings crispés et la tension dans sa mâchoire trahissaient son agitation. Si elle ne se concentrait pas sur le moment présent, le cadavre de Jake l'assaillait et l’héroïne virevoltait dans son esprit, lui soufflant que la drogue était sa seule échappatoire.


— Je… je suis parfaitement qualifiée pour mener cette enquête en collaboration avec votre équipe, déclara-t-elle d’un ton posé, bien qu’une légère vibration dans sa voix la trahisse.


Harper esquissa un sourire mécanique.


— Je connais votre pedigree, inspectrice Griffin. Mais votre lien étroit avec la victime m'empêche d'accéder à votre requête. D’autant plus que votre chef m’a parlé de votre “pause” soudaine dans le métier, ajouta-t-elle, insistant volontairement sur le mot.


Amaya sentit sa gorge se serrer, mais elle se redressa.


— J'avais besoin de me recentrer sur ma vie, dit-elle d’un ton contrôlé, chaque mot lui coûtant un effort. Maintenant, je suis parfaitement apte à gérer cette affaire.


Harper arqua un sourcil, peu convaincue. Elle plissa les yeux et observa Amaya comme si elle cherchait à percer ses pensées.


— Vous ne m’avez pas l'air en forme, finit-elle par dire.


Amaya inspira profondément, ses doigts crispés sur les coutures de son manteau.


— C’est normal que je ne sois pas en forme. Je viens de perdre l’homme que j’aime. Qu’est-ce que je suis censée ressentir ? Du bonheur ? De la joie ? s’énerva-t-elle avec amertume.

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.


Harper finit par détourner le regard et se tourna vers Clyde, qui se tenait non loin d'Amaya.


— Et vous, inspecteur Green ? Où vous situez-vous dans le tableau ?


Clyde avait du mal à se contenir pour ne pas exploser devant cette femme qu’il connaissait à peine.


— Je veux moi aussi faire partie de l’enquête, déclara-t-il avec fermeté.


Amaya pivota brusquement vers lui, les sourcils froncés. L’incrédulité marquait ses yeux cernés.


— Me regarde pas comme ça, dit-il calmement.

— Je ne vois pas pourquoi tu veux faire une chose pareille. Tu le détestais, répondit-elle.

— Arrête tes conneries. Je ne le détestais pas… C’est juste que…

— Que tu ne le portais pas dans ton cœur, le coupa-t-elle.

— Peu importe si je l'aimais ou pas, ce que je veux, c'est t'aider.


Harper, exaspérée, soupira bruyamment.


— Vous voulez que je vous laisse discuter seuls peut-être ? lança-t-elle avec sarcasme, ses doigts tambourinant sur son bureau.

— Ouais, ce serait pas mal, rétorqua Clyde.


Harper écarquilla les yeux, choquée par son audace.


— Votre chef, le commissaire Dash, m’a parlé de votre sale caractère. Vous savez quoi ? Je vais me prendre un café, déclara-t-elle avant de tourner les talons et de sortir en claquant la porte derrière elle.


Le bruit résonna dans la pièce comme une détonation.


— Qu’est-ce qui te prend de vouloir m’exclure ? demanda Clyde.

— Je ne veux pas de ta surprotection, Clyde. Ce que je veux, c'est retrouver ce monstre… Pour… pour…, balbutia-t-elle, sa voix s’éteignant dans un murmure.


Clyde fronça les sourcils.


— Pour quoi exactement ? Pour faire justice toi-même ?


Amaya détourna les yeux.

— Ce n’est pas toi, ça, poursuivit Clyde.

— Et qu’est-ce que je suis d'après toi ? lança-t-elle, méfiante.

— Une femme juste qui sait où sont les limites, répondit-il sans hésiter.


Un rictus amer étira les lèvres d'Amaya.


— La preuve que non, vu que je suis une droguée.


Clyde esquissa un sourire tendre et posa une main légère sur son épaule.


— Une ex-dépendante, corrigea-t-il.


Il caressa doucement ses cheveux, mais Amaya se crispa, percevant ce geste comme une agression plutôt qu'une marque de soutien. Clyde le remarqua et coupa tout contact.


— Tu vois une différence ?

— Ouais. Et une grande, murmura-t-il.


Il s'approcha davantage.


— Maintenant, on va tout faire pour s’intégrer à cette équipe. Je ne te laisserai pas seule. Pigé ?

— Comment peux-tu être aussi sûr de toi après l’impression que tu lui as donnée ?

— Quoi ? J’ai été agressif ?

— Assez, oui.


Il haussa les épaules, un sourire en coin.


— Ouais, pas faux… Mais ça fait partie de mon charme, non ?


Amaya secoua la tête.


— Tu masques ta douleur, reprit-il, plus sérieux. Mais sache que cette souffrance finira par t'exploser en pleine gueule. Et ce jour-là, tu ne l'affronteras pas seule. Je serai là. Ok, Amaya ?


Elle détourna les yeux, une larme menaçant de rouler sur sa joue, et acquiesça doucement.


— Ok… murmura-t-elle.

— Tu veux me parler de ce que tu ressens ?

— Inutile, c’est indéfinissable.

— D’accord, mais je suis dispo à n’importe quelle heure. Maintenant, je vais arranger le coup. Fais-moi confiance.


***


Dans le couloir faiblement éclairé, les néons clignotaient par moments, projetant une lumière blanchâtre sur les murs d'un gris triste. Clyde aperçut Harper adossée à un distributeur de boissons, un gobelet en carton fumant entre les doigts. La commissaire le fixa dès qu'elle le vit approcher. Elle souffla doucement sur son café avant de parler.


— Vous avez fini de faire votre petite réunion dans mon bureau ? lança-t-elle.


Clyde s'arrêta à quelques pas d'elle, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon. Il redressa légèrement les épaules et répondit d'un ton posé.


— Ce n'était pas correct. Je m'excuse, dit-il en hochant la tête, comme pour souligner sa sincérité. Mais je reviens à la charge : on serait de très bons éléments dans votre équipe.


Harper haussa un sourcil et croisa les bras tout en tenant son café. Malgré son air détaché, elle semblait intriguée. Elle recula légèrement d'un pas, comme pour évaluer Clyde.


— Pourquoi ça ? Vous nous trouvez incompétents ? demanda-t-elle en plissant les yeux.


Clyde esquissa un sourire en coin, vite effacé.


— J'ai dit ça ? répondit-il.


Harper ne sembla pas amusée. Elle fronça les sourcils en serrant le gobelet entre ses mains comme pour contenir son agacement.


— Pardon, reprit-il après un bref silence. Ce que je veux dire, c'est qu'on est de très bons enquêteurs. On a déjà bossé ensemble et on n'a aucun problème à collaborer.


La commissaire inclina la tête, les lèvres pincées.


— Le problème, c'est qu'elle a un lien plus qu'étroit avec l'affaire, finit-elle par dire, la voix plus grave. Je ne peux pas me permettre qu'elle perde le contrôle. Son petit ami a été tué, et vous le savez très bien.


Le regard de Clyde se durcit, mais il garda son calme. Il hocha lentement la tête avant de répondre.


— Je la connais, dit-il enfin en pesant chaque mot. Et elle restera professionnelle.


Il fit un pas en avant, réduisant la distance entre eux et planta ses yeux bleus dans ceux de Harper.


— On serait des éléments neufs, capables d'apporter un regard extérieur et de proposer de nouvelles pistes. On est tous les deux dans la crim’ et je sais que ce genre de profil ne court plus les rues dans des petits patelins comme le vôtre. Deux de vos inspecteurs sont en arrêt, non ? L'un pour dépression, l'autre parce qu'il vient d'avoir un gosse. On tombe à pic, non ?


Harper fronça davantage les sourcils, piquée au vif. Ses doigts se crispèrent sur son gobelet, mais elle ne répondit pas immédiatement. Le silence fut seulement troublé par la sonnerie lointaine d'un téléphone dans le commissariat.


— J'ai lu vos dossiers, inspecteur Green, dit-elle enfin, le ton plus mesuré. Vous êtes compétent, c'est certain. Mais Amaya Griffin…


Elle marqua une pause, cherchant ses mots.


— Elle a des failles, et c'est humain. Mais dans une enquête aussi sensible, une faille peut coûter cher, conclut-elle, le regard planté dans celui de Clyde.


Il ne cilla pas.


— On a tous des failles, commissaire. La différence, c'est qu'Amaya sait les gérer, même si elle doute parfois d'elle-même. Je vous assure qu'elle est plus solide que vous ne le pensez, dit-il avec une sincérité qui fit vaciller Harper.

— Pourquoi vouloir à tout prix participer à cette enquête ? Votre partenaire a dit que vous le détestiez.

— Je ne le détestais pas.

— Mais vous ne l'aimiez pas non plus.


Clyde fronça les sourcils.


— Qu’est-ce que ça change ?

— J'en conclus que c'est pour elle. Vous l'aimez ?

— Je vois pas en quoi ça vous regarde.

— Ça me regarde parce que je ne veux pas que votre lien perturbe l'enquête. C'est si difficile à comprendre ?

— Notre lien ne la perturbera pas.


Le regard de la commissaire vacilla. Elle porta son gobelet à ses lèvres et prit une gorgée de café comme pour masquer son hésitation.


— Je vais y réfléchir, finit-elle par dire d'une voix neutre avant de tourner les talons.


Clyde la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse à l'angle. Il resta immobile un instant, réfléchissant à ce qu'il pourrait encore dire ou faire pour la convaincre. Puis il lâcha un soupir discret avant de faire demi-tour.

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