Chapitre 12
Assise sur un banc face au commissariat, Amaya fixait le bâtiment sans vraiment le voir. Ses doigts tremblaient, mais elle les serrait fermement autour de ses poignets meurtris en appuyant sur les bandages déjà tachés. La douleur était devenue son ancre, la retenant dans une réalité qu’elle aurait voulu fuir. Cette souffrance physique, bien qu'insupportable, lui était plus supportable que le gouffre béant de la tentation qui la poussait à replonger dans la drogue.
Elle ferma les yeux et laissa les larmes tracer des sillons sur ses joues. Les images de Jake envahissaient son esprit, chacune plus douloureuse que la précédente. Il avait toujours été là, une constante dans sa vie chaotique. Son absence creusait un vide incommensurable qui la dévorait de l’intérieur.
Son souffle devint irrégulier. Si seulement elle pouvait échanger cette douleur psychologique contre quelque chose de tangible, comme s’arracher un membre. Cela lui semblerait presque plus supportable.
Une brise légère effleura son visage, mais elle n’y prêta pas attention. Le monde autour d’elle continuait de tourner, indifférent à son chagrin.
***
Amaya se tenait près de la fenêtre de sa nouvelle chambre, les bras croisés contre sa poitrine, observant l’extérieur avec une expression vide. La pièce, pourtant lumineuse et chaleureuse, lui paraissait oppressante. Son reflet dans la vitre lui renvoyait l’image d’un visage marqué par des cernes sombres, des yeux ternes et une maigreur inquiétante qu’elle refusait de reconnaître.
Quatre mois s’étaient écoulés depuis son extraction de la fosse, mais son esprit restait piégé dans ce cauchemar. Ses nuits étaient hantées par des cris et des ombres et ses jours marqués par un mutisme obstiné.
Sa famille adoptive, pleine de bonnes intentions, n’avait jamais cessé de lui tendre la main. Elle était aimante, patiente, bienveillante, mais chaque tentative de rapprochement se heurtait à un mur invisible. Une barrière qu’elle avait elle-même érigée pour se protéger. Les pédopsychiatres avaient tenté de fissurer cette forteresse, mais Amaya n’avait jamais ouvert la bouche ni exprimé quoi que ce soit, même par le dessin. Elle n’osait pas en parler, de peur que les monstres ressurgissent et prennent vie devant elle. Le procès de ses tortionnaires avait commencé et lorsqu’elle avait dû témoigner, le mutisme l’avait submergée avant qu’elle ne prenne la fuite hors de l’audience. Son lien au monde et aux autres était brisé, peut-être irrémédiablement.
Amaya se colla un peu plus contre la vitre, cherchant presque à se fondre dans le paysage extérieur.
— Amaya ? murmura une voix douce derrière elle.
Elle ne bougea pas, son regard toujours fixé sur l’horizon. Meredith, sa mère adoptive s’approcha lentement, ses pas à peine audibles sur le tapis moelleux.
— Cela fait plusieurs semaines que tu es ici… Je sens que tu souffres beaucoup, continua-t-elle, la voix tremblante. Tu ne manges pas, tu ne parles pas… Tu te mutiles… Et tu fais des cauchemars terribles.
Un frisson imperceptible parcourut le dos d’Amaya, mais elle resta immobile, figée comme une statue.
— J’ai cru que notre amour pour toi te permettrait de remonter la pente, reprit la femme, la voix brisée. Mais chaque jour, j’ai l’impression que tu t’enfonces un peu plus dans les ténèbres.
Meredith pleurait, mais ses larmes ne touchaient pas Amaya.
— Je veux ton bonheur, Amaya… Je veux juste voir un sourire sur ton visage…
Un silence pesant s’installa. Sa mère adoptive inspira profondément avant de poursuivre.
— Alors, j’ai fait des recherches.
Ces mots attirèrent enfin l’attention d’Amaya. Elle fronça légèrement les sourcils sans se retourner.
— J’ai appris que tu avais un meilleur ami dans cette fosse… Un certain Jake… C’est bien ça ?
Le nom résonna comme un coup de tonnerre dans son esprit. Ses mains se crispèrent contre la vitre, son cœur s’emballa soudainement. Les yeux grands ouverts, elle oscilla entre panique et espoir.
Amaya se retourna lentement, le visage figé dans une expression de stupeur. Meredith lui adressa un sourire triste, les joues encore mouillées de larmes.
— On l’a retrouvé, murmura-t-elle doucement. Et on lui a parlé.
Le cœur d’Amaya sembla rater un battement.
— Il était tellement heureux qu’on lui parle de toi… Il n’a cessé de demander comment tu allais… Il aimerait vraiment te revoir.
Les jambes d’Amaya menaçaient de céder, mais elle resta debout, agrippée à ces mots comme à une bouée de sauvetage.
— On a décidé d’organiser une rencontre chez nous, ajouta sa mère adoptive. Est-ce que ça te plairait, Amaya ?
Les lèvres d’Amaya tremblèrent, mais aucun mot ne franchit le seuil de sa bouche. Elle était submergée par une vague d’émotions contradictoires. Pourtant, au cœur de cette tempête, une lueur d’espoir venait de naître.
***
— Je t’ai cherché partout.
Clyde s’assit à ses côtés et posa sa veste en cuir sur les épaules frêles d’Amaya. Le froid s’infiltrait jusqu’à ses os et il remarqua que ses doigts malmenaient les cicatrices sur ses poignets. Un soupir lui échappa et il captura sa main pour stopper ses mouvements agités. Son geste n’était ni brusque ni intrusif, juste assez ferme pour calmer la tempête en elle. Peu à peu, ses doigts cessèrent de trembler et elle baissa les yeux sur leurs mains jointes, comme si ce simple contact pesait plus lourd qu’elle ne l’avait imaginé.
— Comment tu te s… , commença-t-il en caressant doucement le dos de sa main du pouce.
— Tu as réussi à convaincre la commissaire ? l’interrompit-elle en rompant le lien d’un geste brusque.
Clyde s’adossa au banc et alluma une cigarette d’un geste mécanique. La fumée s’enroula autour de son visage fatigué.
— Elle réfléchit, répondit-il après une longue inspiration. Elle pense que tu vas foirer l’enquête.
Amaya tourna brusquement la tête vers lui.
— C’est ce que tu crois aussi ?
Clyde soutint son regard.
— Je pense que tu ne devrais pas t’y greffer. D’une, parce que tu es encore trop fragile avec ton sevrage et de deux, parce que ton mec a été très certainement assassiné.
— Tu oses me dire ça alors que tu n’as pas fait ce choix pour notre dernière enquête ! s’indigna-t-elle.
Il expira lentement une volute de fumée.
— Je dis juste ce que je pense. Mais je te comprends, j’aurais fait pareil.
Amaya serra les poings.
— Je veux trouver celui qui a fait ça, murmura-t-elle pour elle-même. Si la commissaire refuse, j’enquêterai seule. Peu importe le danger.
Clyde la fixa, la fumée s’évanouissant entre eux.
— Je sais…
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