Chapitre 13
Dès qu’Amaya posa les yeux sur Jake, une lueur rare illumina son regard. Malgré la distance qui les séparait, elle grava chaque détail de son visage dans son esprit. Ses yeux verts, empreints d’une mélancolie familière, son nez fin, son sourire triste, ses cheveux longs tirés en arrière par un élastique… Tout en lui ravivait les souvenirs douloureux et indélébiles de leur passé commun.
— Je suis très content de te voir, Maï, dit-il avec un sourire sincère.
Sans hésiter, Jake accourut vers elle et la serra dans ses bras. La chaleur et la fermeté de son étreinte dissipèrent un instant le voile de douleur qui enveloppait constamment Amaya. Ce contact avait le pouvoir de la ramener à ces rares moments de répit qu’ils avaient volés dans la fosse. Elle ferma les yeux et laissa son corps se détendre. Lui seul avait ce don : la retenir au bord du précipice.
— J’ai cru que ce moment n’arriverait jamais, murmura Jake, desserrant légèrement son étreinte pour plonger son regard dans le sien.
Les larmes qu’Amaya retenait coulèrent librement. Elle s’accrocha à lui, comme si elle craignait qu’il disparaisse. Pourtant, même dans ce soulagement, des flashs violents la submergèrent : la fosse, les cris, les humiliations, les monstres… Le passé, brutal et insistant, refaisait surface.
Jake sentit son corps se raidir. Il encadra doucement son visage entre ses mains et l’obligea à le regarder.
— Hey… souffla-t-il, peiné.
Sous le regard vigilant de Meredith, il murmura.
— C’est terminé, tout ça. C’est derrière nous maintenant. Tu me fais confiance, hein ?
Amaya hocha la tête, incapable de répondre par la parole. Elle se sentait en sécurité avec Jake, mais la présence de Meredith et l’immensité du monde extérieur, trop vaste et trop lumineux, faisaient vaciller cette sensation de répit.
Jake se tourna alors vers Meredith, dont le visage trahissait de l’inquiétude.
— Est-ce qu’on pourrait faire un tour du pâté de maisons ? Juste pour parler, rien que nous deux. Ça fait si longtemps qu’on ne s’est pas vus…
Meredith hésita, son regard oscillant entre Jake et Amaya, qui semblait à deux doigts de s’effondrer.
— Je… je ne sais pas… Ma fill… Amaya est très fragile et…
— Je vous en prie, madame. Maï et moi, on a besoin de se retrouver. Je vous promets que je veillerai sur elle. J’ai toujours pris soin d’elle.
Un silence lourd s’installa avant que Meredith ne soupire et acquiesce.
— D’accord… Mais soyez prudents.
Jake lui adressa un sourire reconnaissant et prit doucement la main d’Amaya. Ensemble, ils arpentèrent les rues de la petite ville. Les maisons, toutes identiques avec leurs façades immaculées et leurs jardins soigneusement taillés, créèrent chez Amaya un malaise grandissant. Cette perfection en surface lui rappelait la froide douceur de la matrone de la fosse, une femme obsédée par les apparences et cruelle dans l’ombre.
— Ta mère adoptive m’a dit que tu te faisais du mal depuis ton arrivée ici, lâcha Jake pour briser le silence. Tu te mutiles, tu ne manges pas, tu ne parles pas… Tu ne peux pas faire ça, MaÏ !
Elle détourna les yeux, sa mâchoire se crispant.
— Je n’ai pas de parent, rétorqua-t-elle sèchement.
— Elle a l’air gentille, pourtant.
Amaya fronça les sourcils, surprise.
— Gentille ? Personne ne l’est vraiment.
— Moi, je le suis pourtant.
— Tu n’es pas eux.
— Tout le monde n’est pas un monstre.
— Si. Sauf nos frères et sœurs.
Jake baissa les yeux un instant, puis les releva vers elle. La revoir le rendait si léger qu’une pointe de bonheur s’immisçait dans sa douleur.
— Et ta famille d’accueil ? Comment ça se passe ?
Un sourire triste étira les lèvres de Jake.
— Personne ne m’a adopté.
— Quoi ? Personne ? Mais pourquoi ?
— Je vis dans une famille d’accueil, avec des adultes… étranges.
— Ils te font du mal ? demanda Amaya, alarmée.
— Ils essaient, mais plus rien ne m’atteint. Je suis vacciné contre ça.
Le cœur d’Amaya se serra. Voir Jake souffrir lui était insupportable. Elle resserra sa main dans la sienne. Doucement, il se tourna vers elle et déposa un baiser sur sa joue. Il n’avait jamais osé lui avouer ses sentiments, mais il l’aimait profondément. Pourtant, leur lien, tissé dans l’horreur, rendait toute déclaration périlleuse.
— Tu pourrais venir vivre ici… avec moi, non ? suggéra-t-elle, hésitante.
— Tu crois que ce serait possible ? Ta famille…
— Ce n’est pas ma famille.
— Pardon. Mais, tu penses qu’elle accepterait ?
— Si cette femme est sincère, elle dira oui. Parce que si tu n’es pas avec moi, j’irai te retrouver.
Jake vit dans ses yeux cette lueur de détermination qui ne soufflait aucun refus.
— Alors, on fera tout pour qu’elle m’adopte.
***
Amaya chassa ce souvenir, en sanglotant. Cet instant avait marqué le début de leur amour intense, mais également le point de bascule vers leur descente aux enfers. Si elle avait pu remonter le temps, elle aurait tout fait pour l’éloigner d’elle, convaincue qu’il aurait eu une vie plus belle, plus équilibrée, loin du chaos.
Frigorifiée et incapable de trouver le sommeil, Amaya posa ses pieds nus sur le sol glacé et quitta son lit. Le visage cadavérique de Jake dansait dans son esprit, la rendant folle. Incapable de rester seule, elle décida de sortir de sa chambre pour se réfugier dans le salon. Mais, en arrivant, elle découvrit Clyde, assis sur le canapé, parlant à voix basse au téléphone.
— Je pourrai pas passer te voir pendant un bon moment, Chest’.
— Je m’en doutais un peu, répondit Chester à l’autre bout du fil.
— Ça ira quand même ? s’inquiéta Clyde.
— Oui, ne t’en fais pas pour moi.
— Bien sûr que je m’en fais pour toi, surtout quand tu me dis que Chase te parle dans ta tête. Ne le laisse pas prendre le contrôle. T’es plus fort que lui, tu le sais ça, hein ?
Chester ricana nerveusement.
— Je n’en suis pas convaincu…
— Mais si, petit con. Tu vas tenir sans moi, hein ?
— Oui, parce que tu es toujours avec moi dans mon cœur. Tu m’appelleras même si tu es loin, n’est-ce pas ? Tu me le promets ?
Clyde sourit doucement.
— Ouais, ouais. T’es un vrai casse-couilles, Chest’. Mais je le ferai. Tu sais que je tiens toujours mes promesses.
En entendant des pas, Clyde releva la tête et découvrit Amaya sur le seuil de la porte, le visage pâle et les yeux rougis par les larmes.
— Chest’, je dois te laisser. Je te rappelle plus tard.
Il posa son téléphone sur la table et, d’un geste doux, invita Amaya à le rejoindre sur le canapé. Après une longue hésitation, elle s’installa à côté de lui en fixant un point invisible droit devant.
— Quand ces gens m’ont adoptée, je n’ai pas réussi à oublier ce qu’on m’avait fait subir dans la fosse… J’ai arrêté de manger, de parler, et j’ai commencé à me scarifier. Personne ne comprenait mes actes, mais moi, ça m’apaisait… Ça me permettait de ne pas me tuer…
Le cœur en miettes, Clyde resta silencieux, craignant qu’un mot de travers ne referme Amaya comme une huître. Elle laissa couler ses larmes sans bruit et lorsque Clyde voulut lui offrir un geste de réconfort, elle recula légèrement. Pourtant, une partie d’elle brûlait de se blottir dans ses bras et de se laisser bercer par sa présence. Était-ce une manière de se punir pour s’être rapprochée de lui, alors que Jake était au plus bas ? Ou savait-elle qu’elle ne pourrait jamais se laisser aller avec un autre homme après lui ? Peut-être voulait-elle simplement souffrir jusqu’à l’oubli, pour ne jamais trahir le souvenir de Jake.
— Meredith n’arrivait pas à me sauver de moi-même… Alors, elle a retrouvé Jake. Il est resté plusieurs mois avec moi, là où je vivais. C’était un vrai bonheur… On avait l’impression de vivre pour la première fois. Jake et moi, on a tout essayé pour qu’il soit adopté par ma famille d’accueil, mais ils ont refusé…
Sa voix se brisa.
— Ils savaient ce qu’on ressentait l’un pour l’autre. et ça ne cadrait pas avec leur vision de la famille…
Amaya essuya rageusement ses larmes, son corps tremblant.
— Jake a toujours été rejeté par tout le monde… Pourquoi personne ne lui a jamais laissé sa chance.
Alors qu'Amaya s'apprêtait à poursuivre son récit, le téléphone de Clyde vibra dans le silence. Surpris par cet appel tardif, il jeta un coup d'œil à l'écran et découvrit le nom du commissaire Harper. Son regard se durcit tandis qu'il montrait le nom à Amaya, dont le visage se ferma aussitôt. D'un geste lent, il décrocha.
— Inspecteur Green, répondit Clyde.
— Bonsoir, inspecteur. Pouvez-vous venir au commissariat avec l'inspectrice Griffin ? J'ai pris ma décision concernant l'enquête.
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