Chapitre 16

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Jonah Cole regarda longuement Amaya avant de remplir une tasse de café qu’il lui tendit. Elle refusa poliment, impatiente qu’il lui dévoile tous les détails de l’enquête.

— Simplement que la victime est morte de faim et de soif.

— Morte de faim et de soif ? répéta Clyde, surpris.

— Exactement.

— Et malgré cette mise en scène macabre, ils se sont contentés de ça ? Sérieusement, ils n’ont pas jugé à faire des examens toxicologiques plus poussés ? insista Clyde.

— Non, intervint l’inspectrice Willson.


Clyde leva un sourcil, perplexe.


— Et la suite, ça donne quoi ? demanda-t-il.

— Je ne vois pas le rapport avec Jake, dit Amaya, perdue.

— J’y viens, répondit le lieutenant Cole en gardant son calme. Six mois après le premier meurtre, un couple a découvert un deuxième corps, celui de Mark Caldwell, âgé de 35 ans, dans une mine aux accès limités. Cette ancienne mine a été convertie en musée, mais certaines zones sont fermées en raison des risques d’effondrement. Le corps a été retrouvé dans une de ces zones interdites, dans un puits creusé par les mineurs. Le tueur a suspendu le corps à l'aide de chaînes. Et, comme pour la première victime, une bougie éteinte, mais une rose blanche ont été retrouvées à côté du corps. Le corps a été retrouvé à plusieurs centaines de kilomètres de la première scène de crime, dans une autre juridiction qui n'a pas cherché à établir de lien avec l’affaire précédente. Même chose pour la troisième victime, Samantha Brooks, 38 ans. Elle a été retrouvée dans un réseau d’égouts, les bras tendus vers le ciel, comme si elle appelait à l’aide. Encore une bougie éteinte et une rose blanche.

L’inspecteur Jonah Cole marqua une pause.


— Et la quatrième victime...


Il regarda tristement Amaya.


— Jake Warren, 35 ans, retrouvé dans un silo à grain vide. Il était recouvert d'une fine couche de poussière et de céréales desséchées. Ses paupières étaient fermées, une bougie éteinte dans sa main droite et une rose blanche dans l'autre.


Les mots de Jonah frappèrent Amaya comme un coup de poignard. La pièce se mit à tourner autour d’elle. Elle avait du mal à respirer, chaque nouvelle information lui perçant le cœur un peu plus.


— Pour la dernière victime, on s’en est occupé. Et notre légiste a choisi de pousser les analyses.

— Qu’est-ce que ça a donné ? demanda Clyde en remarquant que la couleur du visage d’Amaya devenait livide.

— La première chose, c’est que la victime a été paralysée par de la brachotoxine. Ce poison agit rapidement sur le système nerveux en bloquant les muscles, y compris ceux qui permettent de respirer. Mais elle n’est pas morte à cause de la toxine.


Clyde fronça les sourcils, perplexe.


— Donc la toxine l'a paralysée, mais elle est restée vivante ?

— Exactement, affirma Cole. Elle était consciente, mais incapable de bouger et de respirer normalement. Elle a été ensuite privée de nourriture et d’eau pendant plusieurs jours. Ce n’était pas un accident, c’était une lente agonie. Déshydratée, affaiblie, son corps a fini par lâcher, sans ressources pour tenir.


Amaya avala difficilement sa salive.


— Comment est-elle morte ? demanda-t-elle, la gorge serrée.

— Elle a été achevée par du ricin, répondit Cole. Ce poison empêche les cellules de produire des protéines et détruit rapidement les organes vitaux. Une dose létale a suffi pour provoquer un arrêt cardiaque. Elle n’a jamais eu le temps de récupérer de la paralysie. Le ricin a agi après la privation.

L’inspectrice Harper Willson fit tourner son stylo pensivement avant de le poser sur la table.


— C’est bien calculé, lâcha-t-elle. Il l’a d’abord paralysée, puis l’a privée de tout avant de l’achever d’un coup fatal. Ce n’est pas un meurtre impulsif, c’est une exécution minutieusement orchestrée.

— Exactement, dit le lieutenant Cole. Ce tueur n’a rien laissé au hasard. Il a pris son temps, savouré la souffrance de ses victimes. Tout concorde avec les autres meurtres : la mise en scène, la souffrance prolongée et le coup fatal.


Amaya n’en pouvait plus. Son souffle devint court et ses membres tremblants. Chaque mot était comme une lame qui la transperçait. Elle se leva à la hâte, s’appuyant sur la table, balbutia des excuses et se précipita hors de la pièce. Elle ouvrit la porte des toilettes et vomit sans pouvoir se contrôler. Ses jambes flageolaient et chacun de ses gestes devenait un effort de plus en plus difficile. Le temps n’avait plus de sens. Elle ne savait plus combien de minutes s’étaient écoulées, recroquevillée sur le sol.


— Amaya ? Hey, t’es là ? Putain, réponds, merde ! s’écria Clyde en surgissant dans les toilettes.


D’un mouvement faible, Amaya poussa la porte du pied pour signaler sa présence, incapable de se relever. Elle restait là, prostrée, la tête dans les mains. Le visage de Clyde apparut dans l’embrasure de la porte. Il s'accroupit près d'elle.


— C'était pas une bonne idée de t’intégrer à l'équipe, constata-t-il doucement en replaçant une mèche de cheveux derrière son oreille.


Amaya ferma les yeux à ce contact, tentant de reprendre le contrôle, mais la douleur et l’angoisse étaient trop puissantes.


— Je ne ferai pas marche arrière… Je dois savoir ce qui lui est arrivé et arrêter ce psychopathe.

— Je sais, mais ça te détruit de l’intérieur ! Tu crois que ça me laisse indifférent de te voir comme ça ?

— Quelqu’un a enlevé Jake, l’a torturé et tué, et tu veux que j’abandonne ? Jake ne m’aurait jamais laissée tomber, alors je dois le faire pour lui, murmura Amaya, des larmes roulant sur ses joues.


Clyde s’adossa au mur et soupira.


— Putain… J’en peux plus de ces tueurs en série. Pourquoi on en croise autant ces temps-ci ?


Amaya se releva avec difficulté, s’aspergea le visage d’eau froide et remit ses cheveux en place, tentant d’avoir l’air plus présentable.


— On y retourne ? demanda-t-elle.

— Ouais, allons-y.


D’un dernier geste, Clyde caressa sa joue avant de prendre la tête du chemin. Il se demandait si leurs collègues allaient les prendre au sérieux en voyant Amaya aussi fragile et lui jouer les chevaliers servants. Mais il ne pouvait s’empêcher de la suivre, sous les regards désabusés de certains.


De retour dans la salle, après quelques excuses rapides, ils reprirent leur place autour de la table.

Willson esquissa un sourire en coin.


— Eh bah, ça promet. T’es sûre que c’est une bonne idée que tu sois ici ? Et oui, je te tutoie, c’est plus simple.


Amaya fronça les sourcils, légèrement irritée.


— Il n’y aura aucun problème.

— J’en suis pas convaincue.

— Je répète, ça ne posera pas de problème.


L’inspectrice Willson se pencha légèrement en avant et la dévisagea froidement.


— Depuis le début, je le dis : c’est une pure folie d’intégrer la femme de la dernière victime dans l’équipe. Elle va tout fausser…

— Arrête, Willson, soupira Cole.

— Quoi ? Je dis tout haut ce que les autres pensent tout bas ! Et c’est moi la méchante ? On n’arrive même pas à avancer avec tout ça !


Amaya bouillonnait, partagée entre la colère et le désespoir. Elle luttait pour garder son calme, les poings serrés sous la table.


Le lieutenant Sawyer, impassible, lança un regard noir à Harper.


— Ça suffit. La seule personne ici qui décide si l’inspectrice Griffin fait partie de cette enquête, c’est moi. Alors concentrez-vous sur ce qui nous rassemble : arrêter ce tueur. Est-ce clair ?


Amaya ne se laissa pas démonter.


— Pourquoi cette rose ? Quelle est sa signification et pourquoi une couleur différente pour la première victime ? demanda Amaya en tentant de garder contenance.

— On ne sait pas pour le moment. Mais on a plusieurs hypothèses, répondit le lieutenant.

— C’est-à-dire ? insista Amaya.


L’inspecteur Cole se leva et se dirigea vers le tableau blanc en fixant les photos des victimes et leur mise en scène. Amaya, elle, évitait de poser les yeux sur Jake parmi les clichés.


La première image montrait Eleanor Hayes, 29 ans, une femme à la silhouette élancée et aux cheveux auburn retombant en mèches emmêlées sur ses épaules. Ses yeux, désormais vides et creusés, fixaient un point dans le vide. Son corps gisait sur le sol poussiéreux, les mains croisées sur sa poitrine, une bougie éteinte entre ses doigts raidis par la mort. Une rose noire était posée à côté d’elle, sa tige recourbée, comme si la fleur elle-même avait été brisée. Son visage creusé par la faim et la soif témoignait de la lenteur de son agonie.


La photo suivante dévoilait Mark Caldwell, 35 ans, un homme grand et robuste, aux cheveux bruns coupés court et à la mâchoire carrée. Ses yeux étaient mi-clos, figés dans une expression de souffrance. Suspendu par des chaînes dans une ancienne mine désaffectée, son corps amaigri et couvert de bleus pendait dans l'obscurité, ses bras tendus vers le bas comme une marionnette abandonnée. Une rose blanche avait été soigneusement fixée sur son torse, juste au-dessus de son cœur, et une bougie éteinte reposait à ses pieds, dans la poussière de la mine.


Enfin, il y avait Samantha Brooks, 38 ans, une femme à la peau mate et aux longs cheveux noirs, qui cascadaient en vagues humides autour de son visage anguleux. Ses lèvres étaient gercées et livides. Retrouvée dans un réseau d’égouts, son corps, partiellement immergé dans une eau stagnante, était disposé les bras levés, figés dans un geste désespéré, comme si elle avait cherché à s’agripper à quelque chose avant de mourir. Une rose blanche flottait non loin d’elle, ses pétales souillés par l’eau fétide. La bougie éteinte reposait sur le rebord en béton, intacte malgré l'humidité ambiante.

Cole passa lentement sa main devant chaque photo, sans un mot en laissant la pesanteur des images imprégner l’esprit de l’équipe.


— Rien n'est laissé au hasard. Chaque élément a une signification. Je pense que la bougie éteinte n'est pas juste un symbole de mort. C'est la vie arrachée brutalement. Comme si le tueur voulait nous rappeler que ces victimes n'avaient aucune chance face à lui. C’est peut-être un rituel ou même un message. Pour nous, pour quelqu'un d'autre. On ne le sait pas encore.


Il balaya la salle du regard.


— Maintenant, les couleurs. C'est là que ça devient intéressant. La première victime avait une rose noire. Les autres, une blanche. Ce n'est pas une coïncidence. Le noir peut représenter la mort, le désespoir, la rage. Un début sombre. Et le blanc… la pureté, ou peut-être une forme de libération.

— Et si c’était simplement un jeu ? proposa Clyde.

— C’est une possibilité, répondit Willson en acquiesçant.

— Il récidive au bout de combien de temps ? demanda Amaya.


Willson la regarda longuement pour la faire plier, mais la jeune femme ne plia pas.


— Le schéma est plutôt brouillon, intervint Cole. Il y a un écart de six mois entre les deux premières victimes. Et entre les deux dernières victimes, il n’y a eu que deux mois. Après tout est approximatif, bien entendu.

— Est-ce que vous avez retrouvé des empreintes ou de l’ADN ? continua Amaya.


L’analyste Neilson secoua la tête.


— Rien du tout. Ce tueur, qu’on a appelé le Faucheur des roses, est méticuleux, dit-il en haussant les épaules.

— Des indices sur comment il se procure ces toxines ? La brachotoxine, le ricin… ce sont des substances peu courantes, souligna Amaya.

— Nous supposons qu’il passe par le marché noir, ce qui montre qu’il connaît bien ce genre de poisons. Ce n’est pas juste un tueur en série, c’est un spécialiste.

— On a enquêté dans les laboratoires et interrogé des experts en toxines. Rien de suspect de ce côté-là.


L’inspecteur Cole soupira longuement.


— On a perdu un temps précieux avant de relier le meurtre de Jake Warren aux trois autres. Comme je vous l’ai déjà dit, la communication entre les différents commissariats de l’État est chaotique. Chaque meurtre a d’abord été traité comme un incident isolé, ce qui a compliqué la mise en lumière d’un schéma commun dans le modus operandi du tueur. Maintenant que le lien est établi, les choses deviennent plus claires. Nous avons procédé à une analyse approfondie de chaque victime dans l’espoir de détecter des traces de brachotoxine et de ricin. Malheureusement, ces toxines se dissipent rapidement dans l'organisme, mais nous avons réussi à identifier de la brachotoxine chez les victimes trois et quatre, et du ricin chez la numéro quatre. Nous supposons que les premières victimes ont également été empoisonnées, même si les preuves se sont évaporées avec le temps. Le manque de coordination a ralenti notre progression, mais après des mois de recherche, il est évident que ce tueur a frappé à plusieurs endroits.

— Vous avez élargi les recherches aux autres États ? demanda Amaya.

— Pour l’instant, ça n’a rien donné, répondit Harper.


Le lieutenant Sawyer se racla la gorge, balayant la pièce du regard avant de fixer chacun de ses agents.


— L’enquête reprend sérieusement. Vous avez tous un rôle précis, alors interdiction à l’erreur. Green, Griffin, vous êtes sur le terrain. Commencez par la première scène de crime, puis enchaînez avec les trois autres.


Clyde acquiesça d'un bref signe de tête.


Le lieutenant Sawyer posa un instant les yeux sur Amaya avant de poursuivre.


— Cole et Wilson, plongez dans le passé des victimes. Je veux que vous exploriez leurs vies, leurs relations, leurs secrets. Le tueur ne les a pas choisies au hasard. Il y a forcément un fil rouge qui les relie. Peut-être qu’une d’elles entretenait un lien direct avec lui.


Un frisson glacial parcourut Amaya. Ils allaient fouiller dans sa vie. Déterrer ses blessures, son passé et ses erreurs. Rien que cette idée lui tordait l’estomac.


Cole acquiesça, concentré.


— Je prends en charge les profils psychologiques et les relations cachées.


Harper esquissa un sourire en coin.


— Avec moi, Jonah, tu as tiré le gros lot. J’ai le don de déceler les fissures dans les existences en apparence parfaites.


Le lieutenant Sawyer hocha la tête.


— Neilson, tu restes ici. Analyse les données : téléphones, réseaux sociaux, tout ce qui pourrait indiquer que ces victimes ont été surveillées. Si une piste émerge dans leurs communications, je veux que tu sois le premier à la voir.

— Compris, répondit Neilson en ajustant ses lunettes.


Le lieutenant se tourna vers Torres.


— Torres, fouille les appareils électroniques des victimes. Passe au crible leurs fichiers cryptés, vidéos suspectes, tout ce qui pourrait avoir été dissimulé. Le numérique laisse toujours des empreintes.

— Je ferai parler leurs ordinateurs, promit Torres. Si une trace subsiste, je la retrouverai.

— Maintenant, que tout ce monde sait ce qu’il doit faire, j’espère avoir des résultats rapidement, lâcha Sawyer avant de rassembler ses affaires pour s’enfermer dans son bureau.

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