Chapitre 17

7 minutes de lecture

Tout au long du trajet vers la carrière abandonnée d’Ebon Hollow, le silence envahissait l’habitacle. Amaya observait chaque scène de crime, à l’exception de celle de Jake pour s’imprégner des détails à leur disposition. Les images ravivaient sa douleur. Pourtant, elle restait concentrée, ses doigts crispés sur les photos pour ne pas laisser son esprit dériver vers l’indicible.

— Je me demande si on a retrouvé tous les corps que le tueur sème sur son passage, murmura Amaya, les yeux rivés sur une photo représentant le corps suspendu de Mark Caldwell.


Clyde soupira longuement.


— Et moi, je me demande quand et où il va recommencer.


Amaya tourna la tête vers lui. Ses jointures blanchissaient tant il serrait le volant. Elle le connaissait assez pour voir qu’il pouvait exploser à tout moment. Et pourtant, sa seule présence à ses côtés lui offrait un maigre répit dans le chaos.


— Il est peut-être même en train de passer à l’acte pendant qu’on parle… et ça me donne envie de gerber, lâcha-t-il subitement en sortant une cigarette.


Amaya sentit sa gorge se nouer.


— Surtout que le délai entre chaque meurtre diminue, ajouta-t-elle, angoissée.

— Pourquoi il a traité sa première victime différemment ? Avec la rose noire et la bougie qui ne portait pas d’inscription.

— Peut-être qu’il était à son coup d’essai, peut-être même qu’il ne parvenait pas à l’associer aux autres parce qu’elle était différente de ses critères.

— Alors pourquoi l’avoir choisi initialement ?

— Ce ne sont que des suppositions…

— Ça te dérange si j’en grille une ? Je sais que t’aimes pas ça, mais j’vais péter un câble sinon.


Amaya esquissa un sourire triste et secoua doucement la tête. Clyde alluma sa cigarette, aspirant profondément avant de relâcher la fumée par la fenêtre entrouverte. Ses paupières se fermèrent une fraction de seconde.


— J’essaie d’être ton roc, mais je déraille un peu… C’est pas évident, avoua-t-il, à voix basse.


Amaya détourna le regard.


— Tu n’as pas à l’être. Je vais m’en sortir…


Elle déglutit difficilement.


— On va s’en sortir, rectifia-t-elle. Je suis persuadée qu’on verra la lumière au bout du tunnel, une fois cette affaire terminée.


Clyde esquissa un sourire furtif. Ses doigts, dans un geste presque inconscient, effleurèrent brièvement la main d’Amaya. Un contact fugace, mais suffisant pour briser un instant le mur invisible entre eux.


— Ouais, on va s’en sortir.


Amaya baissa la tête.


— Tu crois qu’il m’a appelée… quand il est parti ? Qu’il a pensé à nous ? Qu’il…


Sa voix se brisa.


— Je le crois, ouais, répondit Clyde sans hésiter. Et tu dois t’y accrocher, parce que grâce à toi et à ce que vous avez vécu, il ne s’est jamais senti seul, ni abandonné.

— Comment tu peux en être sûr ?


Clyde fixa la route devant lui.


— Parce qu’il t’aimait.


Le regard d’Amaya se perdit dans le lointain, scrutant les montagnes qui s’étendaient à l’horizon. Malgré le drame qui s’était joué dans la carrière abandonnée nichée non loin de là, la beauté brute du paysage restait indéniable.


— On est censés arriver à ce commissariat paumé dans moins de trente minutes, prévint Clyde, ramenant Amaya à la réalité.

— Pas de vague, hein ?


Clyde haussa les épaules.


— D’où le défouloir sur ma clope.

— Clyde…

— T’inquiète pas.


Le silence retomba, ponctué seulement par le crépitement discret du tabac qui se consumait entre ses doigts. Arrivés sur le parking du commissariat, Clyde regarda longuement le petit bâtiment vétuste et afficha une mine blasée devant le silence d’Amaya. Il était en si mauvais état qu’il se demandait comment il pouvait encore tenir debout.


— Je sens qu’on est à la pointe de la technologie, là, ironisa Clyde en écrasant sa cigarette dans un cendrier placé près de la porte avant de la pousser pour laisser Amaya entrer.


La jeune femme remarquait chacune de ses petites attentions, mais elle ne parvenait pas à lui montrer sa reconnaissance. Ils allèrent immédiatement à l’accueil où un jeune homme, visiblement tout juste sorti d’école, les regardait avec un air ahuri. Il déposa son téléphone sur son bureau avant de se redresser.


— Puis-je vous aider ?

— Bonjour, je suis l’inspectrice Griffin et voici mon partenaire, l’inspecteur Green. Nous venons du commissariat de Wheatland et nous souhaiterions parler au lieutenant en charge de l’enquête sur le meurtre de Madame Eleanor Hayes. Nous avons prévenu de notre visite.


Le jeune homme acquiesça avant de prendre des notes dans un petit carnet. Clyde fronça les sourcils, agacé.


— T’attends le déluge pour le prévenir ?

— Euh… non, désolé… Je m’en charge immédiatement, dit-il en prenant son téléphone avant d’échanger quelques mots à voix basse.


Il se reconcentra sur eux.


— Le lieutenant Gray vous attend dans son bureau… Il faut suivre le couloir à votre droite et frapper à la quatrième porte à gauche. C’est bon ou vous voulez que je vous y conduise ?

— Inutile, on va se débrouiller comme des grands, lâcha Clyde.

— Merci beaucoup, ajouta Amaya avant de suivre Clyde.


À l’image de la façade du bâtiment, l’intérieur était en mauvais état. Les murs s’émiettaient, et par endroits, des traces d’humidité marquaient le plâtre. Au fond du couloir, une barrière de sécurité bloquait l’accès à une zone sinistrée. La pièce du fond semblait avoir subi une inondation. Des cartons détrempés laissaient échapper des dossiers imbibés d’eau. Quelques agents s’activaient pour éponger le sol et sauver ce qui pouvait encore l’être.


Amaya frappa à la porte et l’ouvrit lorsqu’une voix autoritaire l’y invita.


Assis à son bureau, un homme d’une cinquantaine d’années au physique massif leur fit signe de s’asseoir. De nombreux dossiers s’entassaient en désordre, mais cela ne semblait pas le déranger. Amaya posa les yeux sur un cadre photo représentant sa femme, sa fille et lui.


— Vous avez fait bon voyage ?

— Ça a été. On peut se mettre directement au travail ? demanda Clyde, impatient.


Le lieutenant Gray hocha la tête.


— Je ne vous cache pas que vous nous enlevez une belle épine du pied en reprenant cette affaire. On est en sous-effectif avec les déficits budgétaires, et comme vous avez dû le voir, on a eu un dégât des eaux. La pluie a fragilisé le toit et l’eau s’est infiltrée là où nous stockons nos dossiers. Tout est parti à l’eau. Il ne reste presque rien à sauver…

— J’imagine que vous avez des sauvegardes ? interrogea Amaya.

— Très peu. On est encore de l’ancienne génération, vous savez… On préfère les stylos et les papiers.

— Ne me dites pas que ce qu’on cherche a été détruit par l’eau ? s’exclama Clyde.

— Si, malheureusement, je suis navré… Combien de meurtres similaires avez-vous recensés ?

— Trois, et il se pourrait qu’il y en ait encore, répondit Amaya.


Le lieutenant Gray desserra sa cravate avant de fouiller dans sa pile de documents désordonnée. Clyde ne parvenait pas à comprendre comment il pouvait travailler de cette façon et se retrouver dans un tel empilement de papier.


— Par chance, nous n’avons pas tout perdu pour cette enquête. Il me reste encore une information à vous mettre sous la dent.

— Pourquoi ne pas avoir creusé un peu plus dans votre enquête ? Après tout ce n’est pas tous les jours qu’on voit ce genre de mise en scène. Vous pensiez réellement qu’il s’agissait de l’œuvre de la victime ? demanda Clyde

— Pour être tout à fait honnête avec vous, nous avons énormément de suicide chez nous. Et j'ignore pourquoi, ceux qui décident d’en terminer avec la vie chez nous, choisissent de telles mises en scène. On a déjà trouvé des personnes décorer leur lieu de mort, se personnifier le corps et j’en passe.

— Si vous le dites, dit Clyde, amer.


Tandis qu’Amaya lui lançait un regard noir pour l’inciter à se contrôler, le lieutenant Gray farfouillait dans ses documents comme si ses piques ne l’affectaient pas.


— Bon, j’ai un détail qui pourrait vous intéresser. Il a été écarté à l'époque, faute de preuves… Un sans-abri qui dormait près de la carrière prétend avoir vu quelqu’un rôder la nuit du meurtre de Mark Caldwell. Son témoignage n’a jamais été pris au sérieux… Peut-être devriez-vous lui parler.

— Pourquoi ça ? questionna Clyde.

— Parce qu’il boit énormément et qu’il est réputé à avoir plusieurs hallucinations avec la bouteille.

— Où est-il maintenant ? demanda Amaya, les sourcils froncés.


Gray haussa les épaules.


— On ne l’a pas revu depuis, mais on ne l’a pas vraiment cherché. Certains disent qu'il a quitté la ville, d'autres pensent qu'il se cache.

— Pourquoi il se cacherait ? dit Clyde en plissant les yeux.

— Allez savoir. Peur des flics, peur du tueur… Ou peut-être qu'il a vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû, répondit le lieutenant en croisant les bras.

— Du tueur ? Je croyais que tout le monde pensait que c’était un suicide ? lâcha Clyde.

— On aurait peut-être dû le prendre au sérieux, je vous l’accorde. Mais, je suis persuadé qu’il n’est pas trop tard pour que vous le retrouviez et qu’il vous aide dans votre enquête.


Clyde le dévisagea, plein de mépris.


— Si, il est trop tard. Et pour les trois dernières victimes. Elles auraient peut-être été en vie sans votre “je m’en foutisme”.

— Je...

— On aimerait voir l'endroit exact où la silhouette a été aperçue cette nuit-là, intervint Amaya. Peut-être qu'il a laissé quelque chose derrière lui.


Gray acquiesça et tendit une carte sommairement annotée. Un cercle rouge marquait un point près de l'entrée de la carrière.


— C'est là qu'il disait avoir vu une personne.


Clyde prit la carte et la rangea dans sa poche intérieure.


— Vous pouvez aussi nous noter sur un papier l’identité du sans-abri et sa localisation habituelle ? Ça nous aiderait beaucoup.


Le lieutenant Gray sourit franchement à Amaya avant de lui transmettre les informations.


— Bonne chance… mais faites attention, cet endroit a toujours attiré des types louches.

— On est habitués, rétorqua Clyde.


Alors qu'ils quittaient le bureau, Amaya sentit une étrange tension dans l'air, comme si quelqu'un les observait depuis l'ombre du couloir délabré. Mais lorsqu'elle se retourna, il n'y avait rien que l’agitation environnante et les murs humides.

Annotations

Vous aimez lire Freespirit ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0