Chapitre 18

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La pestilence des égouts et d’urine saturait l’air, imprégnant les murs décrépis de la ruelle. L’humidité s’insinuait jusque dans leurs os. Amaya resserra son manteau autour d’elle et balaya du regard les amas de cartons et de détritus entassés contre les façades délabrées. Clyde marchait à ses côtés, son badge à peine visible sous son blouson.

Après des heures de recherche, ils l’avaient enfin trouvé. Recroquevillé sous un porche, un vieux plaid troué enroulé autour de ses épaules, l’homme tremblait. Pas seulement de froid. Son corps maigre portait les stigmates du manque. Ses yeux caverneux refusaient de croiser les leurs, comme s’il espérait disparaître sous leur regard. Amaya ignorait pourquoi, mais une étrange sensation de malaise s’immisça en elle. Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale, hérissant les poils de ses bras comme pour l’avertir de quelque chose.


— Bonsoir, monsieur, murmura-t-elle en s’accroupissant devant lui.

— Qui… qui êtes-vous ?

— Nous sommes des inspecteurs de la criminelle… Je m’appelle Amaya et voici Clyde.


L’homme écarquilla les yeux en voyant le gobelet fumant qu’elle lui tendait. L’arôme de café se mêlait aux relents nauséabonds de la ruelle.


— Tenez, prenez-le. Je l’ai pris pour vous, dit-elle en souriant.


Il déglutit avec peine, tiraillé entre la tentation et la méfiance. Son regard oscillait entre elle et le café, comme si ce simple geste recelait un piège.


— Il va refroidir si vous ne le buvez pas, ajouta-t-elle d’une voix douce.


Après une seconde d’hésitation, il saisit le gobelet d’une main tremblante et but avec un soupir de soulagement.


— Merci… merci beaucoup…

— Est-ce qu’on peut vous inviter à manger quelque part ? Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, monsieur ? demanda Amaya.

— Vous voulez me soudoyer pour que je vous parle, c’est ça ?


Clyde s’approcha légèrement, mais conserva ses distances. L’odeur qui émanait du sans-abri lui soulevait le cœur et il s’étonna qu’Amaya ne semble pas affectée alors qu’elle se tenait si près de lui.

— Amaya ne fait pas ça pour vous acheter. Elle veut juste vous aider.

— Une aide sans contrepartie, ça n’existe pas, affirma-t-il en se recroquevillant sur lui-même.


Amaya ramassa le gobelet vide et le jeta dans une poubelle avant de lui tendre son écharpe. Il l’enroula aussitôt autour de son cou, comme s’il craignait qu’on la lui reprenne. Elle espérait qu’à travers ces petits gestes, un éclat de foi en l’humanité renaîtrait en lui.


— J’ai vécu dans la rue quelques temps… Et je sais qu’on a l’impression d’être invisible, insignifiant et inutile. Tout ce qu’on pensait être disparaît et on ne devient plus qu’une ombre…


Elle sourit tristement.


— Mais, vous êtes plus que ça. Laissez-moi vous aider, s’il vous plaît.


Clyde resta silencieux, troublé par les paroles d’Amaya. Elle n’avait jamais évoqué cet épisode avec lui, et il ne pouvait s’empêcher de se demander ce qu’elle gardait encore enfoui en elle.


— Bon, on vous emmène où ? demanda-t-il.

— N’importe où… Tant que ce n’est pas dehors.


Ils le conduisirent dans un restaurant où la chaleur et l’odeur des plats semblaient appartenir à un autre monde. En pénétrant à l’intérieur, il marqua un temps d’arrêt. Ses yeux fouillèrent nerveusement la pièce, habitués à la méfiance, puis son corps se détendit sous l’effet du confort retrouvé. Une fois installés à l’écart, Amaya l’observa manger, le cœur serré. Il dévorait son repas avec hâte, comme s’il craignait qu’on le lui retire.


— Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda-t-il après avoir posé sa cuillère.

— Je peux vous appeler par votre prénom ? dit Amaya.

— Je n’ai plus d’identité depuis que je ne suis personne.

— Bien sûr que si, John, répondit-elle doucement. Peu importe ce qu’on pense de vous ou ce qui vous a conduit ici. Vous êtes toujours celui que vous étiez avant.


Il releva brusquement la tête, surpris.


— Sauf que je n’étais personne avant la rue.

— Ne dites pas ça, murmura Amaya.

— Peut-être que vous y êtes parvenue, mais je n’ai marqué le cœur de personne…


Amaya baissa la tête, attristée par les derniers mots qu’il venait de prononcer.


— On sait que vous avez vu quelque chose, cette nuit-là, près de la carrière, intervint Clyde.


John tressaillit comme si Clyde venait de profaner un secret. Son regard se fit fuyant. Sa respiration accéléra légèrement et ses doigts tapotèrent nerveusement la table.


— Je… je ne sais pas…

— On sait que vous étiez là, John, souffla Amaya. Vous avez vu quelque chose, pas vrai ?


Il secoua la tête, repliant ses épaules comme s’il voulait disparaître.


— Ça ne sert à rien. Personne ne me croit… Avec l’alcool, mes sautes d’humeur, tout ça...

— Nous, on vous croit, dit Clyde.


John releva brusquement les yeux. Pendant une seconde, un espoir fugace traversa son visage avant qu’il ne s’efface sous le poids de l’angoisse. Il ouvrit la bouche, hésitant, puis la referma.


— Il était là, finit-il par murmurer. Je l’ai vu… Il parlait tout seul… Peut-être aux morts…


Un silence s’abattit sur la table, pendant qu’Amaya échangeait un regard avec Clyde.


— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle.


John inspira profondément avant de libérer un souffle tremblant. Ses doigts se crispèrent sur sa cuillère.


— Il allumait des bougies… Une pour chaque enfant qu’il choisissait. Mais elles ne brûlaient pas. Pas une seule. Il les soufflait avant qu’elles puissent… avant qu’elles puissent…


Sa voix se brisa. Amaya sentit son souffle se suspendre. Ces mots, elle les avait déjà entendus. Ce geste, ce rituel, elle l’avait vu faire encore et encore par l’homme au masque de démon.


Le sans-abri la fixa longuement avant de baisser la tête. À cet instant, elle n’était plus sûre de rien. Se pouvait-il que l’homme en face d’elle soit lié à ce qu’elle redoutait le plus ?


— Pour chaque enfant ? Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Clyde, sans percevoir le trouble grandissant chez sa coéquipière.


John hocha frénétiquement la tête. Ses mains agrippèrent son crâne, comme s’il tentait d’en arracher les souvenirs.


— Il parlait… Il murmurait toujours la même phrase en les éteignant. Toujours la même…


Ses lèvres tremblèrent. Son regard se perdit sur la table, terrifié à l’idée de prononcer ces mots à voix haute.


— Quelle phrase ? insista Clyde.


John déglutit plusieurs fois. Amaya, elle, se battait contre ses propres souvenirs.


— La flamme ne danse pas pour ceux qui sont condamnés…


Un frisson parcourut le dos de John et sa main se crispa autour de son verre.

— Vous l’avez vu de près ? Vous pourriez le reconnaître ? questionna Clyde.


John sursauta et se recroquevilla contre son siège. Ses épaules se mirent à trembler.

— Non… Non, non, non. Il était là. Je l’ai déjà entendu avant…

— Avant ? Mais de quoi vous parlez ? demanda Clyde, perdu.

Sa voix se mua en un chuchotement.

— Quand j’étais enfant.


Le cœur d’Amaya manqua un battement.


— Mais, où ? souffla-t-elle.


John laissa échapper un rire amer, son regard errant sur la table avant de lentement se poser sur elle. Il ouvrit la bouche, hésita, puis la referma.


— John ? Vous pouvez nous faire confiance, tenta Clyde.


Mais John ne le regardait plus. Ses yeux se fixèrent sur Amaya et lorsqu’il parla, sa voix n’était plus qu’un murmure.

— Vous, souffla-t-il en la pointant du doigt. Vous savez déjà où, n’est-ce pas ?

— Je ne comprends pas, dit-elle.

— Je suis persuadé que vous avez qui je suis comme je sais qui tu es, la Rêveuse.


Le cœur d’Amaya chavira. Elle tenta de nier, de lutter contre l’évidence, mais la vérité s’écrasait déjà sur sa poitrine. Cet endroit qu’elle avait fui pendant des années, ce lieu qui restait gravé dans sa peau, lui ouvrait soudainement grand ses portes. Elle aurait voulu les refermer à jamais, mais il était impossible de lui échapper.


La fosse était partout.

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