Chapitre 19
Alors qu’Amaya, Clyde et John quittaient le restaurant, le bruit de la porte qui se fermait derrière eux semblait soudainement lointain. La rue, presque déserte, n’était éclairée que par la lumière des réverbères. Ils avançaient en silence. Clyde jetait parfois un coup d’œil à Amaya, qui semblait perdue dans ses pensées. John, quant à lui, se tenait en retrait, se rongeant les ongles.
Chaque pas d’Amaya la menait plus loin, mais aussi plus près d’un endroit qu’elle croyait avoir quitté pour toujours. Ses pensées tournaient en boucle, hantées par la conversation avec John, et par l’énigme qu’il venait de lui révéler. Cela l’avait déstabilisée de manière imprévue.
Elle monta dans la voiture sans un mot, s’installant côté passager. Clyde démarra, et le moteur ronronna dans le calme de la nuit. Mais rapidement, le silence devint lourd. Clyde jetait de temps en temps un regard furtif à Amaya, mais elle restait immobile, les yeux fixes, regardant droit devant elle sans vraiment voir la route.
Amaya n’entendait plus rien autour d’elle. Les mots de John, "la Rêveuse", résonnaient dans sa tête. Ils la renvoyaient à un autre temps, à un autre monde… celui qu’elle avait tenté d’oublier.
***
Amaya ouvrit difficilement les yeux, encore marquée par les coups et les violences subies la nuit précédente. Elle se redressa en prenant appui sur le matelas, mielleux et confortable, entouré de couettes épaisses d’une douceur inouïe. L’odeur de la lessive lui tordait l’estomac et amplifiait ses terribles nausées. Elle tendit la main à l’aveuglette, cherchant de la nourriture, mais il n’y avait rien. Combien de temps pourrait-elle tenir avant de sombrer dans l’inconscience ?
Le bruit sourd des grilles qui s’ouvraient et se refermaient au loin résonnait dans le silence oppressant de la pièce.
— Ça y est, tu es réveillée ?
Amaya se redressa, scrutant l’obscurité. La faim, la soif, le froid et la douleur brouillaient ses pensées, rendant difficile l’identification de la voix de l’homme qui résonnait dans son esprit.
Elle entendit le bruit d’une allumette, puis la flamme qui éclairait brièvement l’homme. Le masque recouvrait son visage comme une seconde peau, rugueuse et sinistre. Ses couleurs se mêlaient dans un tourbillon de rouges, de violets, et de noirs, créant un contraste étrange avec l’intensité du rouge sang qui semblait couler de ses yeux. La surface du masque n’était pas lisse. Elle portait des crevasses comme des cicatrices qui amplifiaient son caractère effrayant. Les bords étaient irréguliers, comme si la matière s’était fondue sous la chaleur d’une flamme. Les mouvements qu’il faisait faisaient briller une lumière faiblissante sur ses contours, accentuant la folie qui se cachait derrière cette parodie de visage. Il n'était pas juste un masque. Il était l'emblème d'une violence inouïe, un reflet de l'âme tordue de l'homme qui le portait. Les gestes de l’homme au masque de démon étaient répétitifs. Allumer une allumette, la souffler avant que la flamme ne danse.
— Petite chose ? Tu m’entends ?
Une nouvelle lumière vacillante apparut avant que tout ne plonge à nouveau dans l’obscurité .
— Pourquoi vous faites ça ?
— Pourquoi je fais quoi, petite chose ? répondit-il simplement.
— Allumer une allumette, puis souffler dessus ?
— La flamme ne danse pas pour ceux qui sont condamnés…
Amaya déglutit, se repliant sur elle-même sur le lit et fuit son regard.
— J’aime beaucoup être avec toi, petite chose. Tu sais pourquoi ?
La lumière vacilla à nouveau, offrant un éclair furtif sur ses yeux, où brillait la folie.
— Petite chose ?
Amaya secoua timidement la tête.
— Parce que tu es la plus obéissante, la plus belle et la plus douce. Tu es juste parfaite.
— Quand est-ce que vous allez me laisser retrouver mes frères et sœurs ?
— Tu vas rester encore un peu avec moi. Parce que je dois te punir.
Le cœur d’Amaya tambourina dans sa poitrine. Elle prenait peu à peu conscience que son côté le plus obscur commençait à se réveiller. Allait-il à nouveau lui faire vivre ses pires cauchemars ?
— Qu’est-ce…. Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? J’ai tout fait comme vous le vouliez…
L’homme se rapprocha, attrapa quelques mèches de ses cheveux, et les tira violemment, la forçant à se rapprocher de lui. Son souffle chaud se posa sur sa joue et elle pria pour qu’il la laisse tranquille. Puis, brutalement, il appuya sur la plaie à sa tête, celle qu’elle avait eue lors de sa chute pendant son évasion infructueuse. La douleur fit grimacer Amaya. Elle essaya de se dégager, mais il l’empoigna par la gorge avant de la plaquer contre le matelas. Son souffle devint de plus en plus saccadée et ses membres s’engourdissait. Les larmes coulèrent de ses yeux et l’homme au masque de demon les lecha lentement.
— Tu as voulu t’échapper de notre petit paradis. Et ça, tu vois, je ne le supporte pas. Qu’est-ce que j’aurais fait sans toi, hein ? Tu illumines ma vie, petite chose.
— Vous me faites mal, souffla Amaya, les larmes coulant sur ses joues.
L’homme au masque de démon laissa son cou et appuya encore plus fortement sur la plaie avant de secouer la tête.
— Les pleurs n’ont rien à faire ici. Tu veux que je sois encore plus sévère et que je te punisse davantage ?
— Non… Je suis désolée…
Il relâcha enfin la pression sur sa blessure, mais la main qu’il avait couverte de son sang se posa sur son visage, mêlant ses larmes à ce liquide pourpre.
— Jamais, je ne te permettrai de me quitter, petite chose. Et si un jour, tu réussis tout de même à t’échapper de ce lieu, je te pourchasserai et t’emmenerai de nouveau ici. Après tout, tu es celle que j’ai choisi.
***
— Amaya ? Hey, t’es avec moi ?
Elle sursauta en entendant la voix de Clyde, qui la ramenait lentement à la réalité.
— Amaya ? Amaya, ça va ?
Elle cligna des yeux, comme si elle revenait d’un autre monde. Ses mains étaient froides, et elle avait du mal à respirer. Elle inspira profondément et tenta de se reprendre.
— Oui… je… je vais bien.
Mais son regard trahissait son trouble. Le souvenir l’avait totalement submergée et elle savait que ce qu’elle ressentait maintenant allait bien au-delà du simple malaise.
— Bon sang, qu’est-ce qui se passe entre vous deux, là ? Vous vous connaissez ou quoi ? Qu’est-ce que j’ai zappé ?
John, assis à l’arrière, croisa le regard d’Amaya dans le rétroviseur. Il détectait sa souffrance, convaincu qu’elle venait de revivre un moment douloureux de la fosse.
— Et si vous rouliez ? J’aimerais bien voir la ville défiler sous mes yeux.
— Sauf qu’il va falloir me dire ce qui se passe pour que j’accède à votre demande.
Amaya ferma les yeux et croisa les bras pour masquer les tremblements qui la secouaient.
— Roule, s’il te plaît, Clyde…
Clyde la regarda une dernière fois, un peu inquiet, mais sans poser de questions. Il accéda à sa requête, et ils roulèrent dans le silence, tandis qu’Amaya luttait contre les images qui envahissaient son esprit.
— Donc, vous me mettez au parfum ?
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