Chapitre 20

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Après deux longues heures à rouler dans le silence, uniquement troublé par le ronronnement du moteur et le crissement des pneus sur l’asphalte, Amaya émergea lentement de sa torpeur. Son esprit semblait engourdi, alourdi par le poids des révélations et des émotions refoulées. Ses doigts crispés sur son jean, elle releva enfin la tête et inspira profondément, comme si elle devait lutter pour s’arracher à cet état de léthargie.

— Tu peux nous ramener chez moi ? demanda-t-elle.


Clyde tourna la tête vers elle, surpris par cette requête soudaine.


— Pourquoi ?

— Parce qu’il ne va plus dormir dans la rue. Il va prendre une douche, mettre des vêtements propres et dormir dans un vrai lit.


Elle marqua une pause avant de tourner les yeux vers l’homme silencieux à l’arrière.


— Tu serais d’accord avec ça, Noah ?


L’homme écarquilla les yeux. Son corps se figea comme si on venait de lui asséner un coup. Ce prénom. Ces deux syllabes qu’il n’avait pas entendues depuis des années. Il entrouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Son regard, à la fois hagard et troublé, se perdit dans le vide.


— Noah ? Mais c’est quoi ce délire ? gronda Clyde.

— C’est pas le moment, Clyde.

— Pas le moment ? Putain, tu vas me mettre dans la confidence, ou je ne suis là que pour faire le taxi ? J’en ai ras le cul d’être tenu à l’écart ! Je veux des réponses, bordel !


La colère de Clyde explosa comme un barrage qui cède sous la pression. D’un geste brusque, il donna un violent coup de volant et pila sur le bas-côté. Le véhicule s’arrêta dans un crissement strident, projetant ses occupants en avant. Leurs ceintures de sécurité les retinrent de justesse, comprimant leur torse sous l’impact brutal.


Amaya se redressa en grimaçant, une douleur lancinante irradiant de sa poitrine. Elle porta machinalement une main à son sternum pour apaiser l’élancement qui palpitait sous ses doigts.


— Mais qu’est-ce qui te prend ? demanda Amaya, encore sous le choc.


Clyde tourna vers elle un regard noir, sa mâchoire contractée sous la tension.


— Tu ne me fais pas confiance, c’est ça ?

— Si… bien sûr que si…

— Alors quoi, hein ? C’est qui ce type ?


L’homme à l’arrière posa une main hésitante sur l’épaule d’Amaya, un geste aussi maladroit que protecteur.


— Inutile de lui parler comme ça, souffla-t-il.

— Bon sang, mais c’est quoi ce bordel ? rugit Clyde.


L’homme prit une profonde inspiration avant de relever la tête.


— Je m’appelle Noah, pas John. J’ai changé d’identité il y a des décennies. Et avant que tu ne lui hurles encore dessus… Je connais Amaya depuis très longtemps. Elle et moi…


Il avala sa salive difficilement, comme si chaque mot l’écorchait.


— Nous sommes des enfants de la fosse. Celle que la plupart des gens connaissent sous le nom de l’affaire des 38


Un silence glacial tomba dans l’habitacle.


Clyde sentit son souffle se bloquer dans sa poitrine. Ses doigts se crispèrent sur le volant, comme s’il avait besoin d’un ancrage pour ne pas être emporté par la tempête d’émotions qui venait de s’abattre sur lui. Il chercha le regard d’Amaya, mais elle fuyait le sien.


— C’est vrai ? murmura-t-il.

— C’est vrai, oui, répondit-elle à voix basse.


Son regard se fit suppliant, voilé d’émotions brutes.


— Je suis vraiment désolé d’avoir pété une câble, dit Clyde, honteux.

— Emmène-nous chez moi… On en parlera au chaud, d’accord ?


Clyde hocha lentement la tête, incapable de prononcer le moindre mot. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, et une infinité de questions se bousculaient dans son esprit. Mais quelque chose dans l’attitude d’Amaya, dans la douleur qui imprégnait ses traits lui fit comprendre qu’il n’était plus en position d’exiger des réponses.


Il redémarra et prit la route, les mains crispées sur le volant, tandis que la nuit engloutissait la voiture dans ses ténèbres.


Arrivés à l’appartement, Amaya les fit entrer et referma la porte derrière eux, s’adossant un instant contre le bois comme si elle avait besoin de récupérer son souffle.


— Tu peux aller te laver, proposa-t-elle à Noah. Deuxième porte à gauche.

Il hocha la tête, reconnaissant, et disparut dans la salle de bain.


Clyde, lui, s’affala sur le canapé, ses coudes appuyés sur ses genoux, ses mains jointes devant lui. Il observait Amaya du coin de l’œil tandis qu’elle se tenait face à la fenêtre, les bras croisés sur sa poitrine, fixant l’obscurité à l’extérieur avec nervosité.


— Vous étiez proches, là-bas ? demanda-t-il finalement, en brisant le silence.


Amaya sursauta presque, surprise par la question.


— On l’était tous…

— Tu le considérais comme un ami ?


Elle secoua la tête lentement.


— Non. Comme un frère. Nous étions tous des frères et sœurs, là-bas…


Sa voix se brisa sur la dernière syllabe. Elle se mit à marcher de long en large, ses bras s’enroulant autour d’elle-même comme pour se protéger d’un froid invisible.


— Je ne l’avais pas reconnu tout de suite. J’avais juste… cette impression de déjà-vu, ce sentiment de malaise… Mais quand il a parlé de cet homme dans ses souvenirs… j’ai compris.


Clyde fronça les sourcils.


— L’homme qu’il a vu le jour du meurtre… Il faisait partie de votre passé ?


Amaya s’arrêta net.


— Il était dans la fosse.

— Un des monstres ?


Elle hocha la tête.


— L’homme au masque de démon… Un client de la fosse.


Clyde serra la mâchoire.


— Tu crois que Noah a toute sa tête ? Avec la vie qu’il a menée, l’alcool, la rue… Il pourrait avoir des hallucinations…

— Sauf que je le crois, Clyde.

— Tu veux peut-être entendre ce que tu as envie d’entendre…

— Arrête, le coupa-t-elle, son regard brillant d’émotion.


Elle s’assit près de lui et s’approcha encore davantage pour chercher son regard.


— On ne doit pas l’abandonner. Je ne suis peut-être pas dans mon état normal… mais je ne suis pas folle. Je veux juste suivre mon instinct.


Clyde soupira profondément avant de hocher la tête.


— D’accord. Mais si je vois que vous déraillez, on fait à ma manière. Pigé ?

— Oui…


À ce moment-là, Noah revint du couloir, une serviette sur la tête, les cheveux encore humides. Amaya esquissa un sourire en le voyant ainsi, rasé de près, propre. Il semblait plus jeune et moins vulnérable.


— Ces vêtements me vont plutôt bien, dit-il en désignant son pull. Ils sont à vous ?


Clyde secoua la tête.


— Ils étaient à Jake, répondit Amaya. Il serait ravi de te les donner.


Noah ouvrit la bouche, abasourdi.


— Jake… ? Notre Jake ? Où est-il ?


Le silence s’étira et la réalité le frappa de plein fouet avant même qu’elle ne parle.

— Il a été assassiné, murmura-t-elle.


Noah blêmit.


— Par le tueur que vous recherchez ?

— Par l’homme au masque de démon, intervint Clyde. C’est ce que tu penses, pas ce qu’on sait.


Noah planta son regard sombre dans le sien.


— Vous ne me croyez pas…

— Je n’ai pas dit ça, je suis juste… sceptique.

— Comme ces flics qui n’ont même pas pris la peine de m’écouter ?


Clyde serra la mâchoire.


— Ne me compare pas avec ces flics flemmards.


Amaya leur tendit une tasse de thé. Noah l’accepta. Clyde, lui, se servit un café, nerveux.


— Tu veux te reposer cette nuit ? demanda Amaya.

— Non. Finissons-en. Comme ça, ce sera derrière moi.


Il prit une longue inspiration.


— Après la fosse, il y a eu l’hôpital, les psys, les foyers d’accueil… Ils ont fait ce qu’ils ont pu, mais j’étais brisé. J’ai fugué à seize ans. J’ai essayé de me reconstruire, mais… ça n’a jamais suffi. J’ai fini par sombrer.


Son regard se perdit dans le vide.


— Et puis, il y a six mois… C’était la nuit. La lune était pleine. J’ai entendu des pas, des murmures… J’ai vu un homme en noir, encapuchonné, avec des gants. Il tenait une allumette, l’allumait et soufflait dessus en répétant : “La flamme ne danse pas pour ceux qui sont condamnés.”

Noah serra les poings.


— Et j’ai reconnu sa voix. Celle de l’homme au masque de démon.


Un frisson d’horreur parcourut Amaya.


— Vous ne l’avez jamais vu sans son masque ? demanda Clyde.


Noah secoua la tête.


— Non. Il ne l’enlevait jamais. Après, je n’étais pas son préféré.

— Et qui l’était ?

— Moi…


Clyde jeta un regard à Amaya.


— Toi ? demanda-t-il, surpris.


Elle détourna les yeux, la gorge nouée.


— Oui, moi… Pour répondre à ta question, non. Il ne l’enlevait jamais... Même quand il…


Sa voix se brisa.


— Il ne l’a jamais enlevé.


Le silence prit le contrôle de leur conversation.


Et Clyde comprit qu’ils venaient à nouveau de mettre les pieds en enfer.

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