Chapitre 21
Noah avait demandé à se reposer après cette conversation qui l’avait bouleversé. Dès qu’il s’était allongé, le sommeil l’avait aussitôt emporté, comme si son corps, brisé par des années d’errance et de douleur, avait enfin trouvé un refuge.
Adossée contre l’encadrement de la porte, Amaya l’observait en silence, une étrange mélancolie lui nouant la gorge. Le voir ainsi, à l’abri pour la première fois depuis des années, lui procurait un profond soulagement. Et pourtant, une douleur intense lui broyait le cœur. Elle l’avait sauvé de la rue, mais à quel prix ? Ce visage épuisé était creusé par la faim et la souffrance. Tout lui rappelait cruellement ce qu’elle avait perdu et gagné. Jake. L’amour de sa vie. Mais aussi Noah, ce frère qu’elle avait cru ne jamais revoir.
— Il s’est endormi ?
La voix de Clyde la tira de ses pensées. Elle sursauta légèrement avant de tourner la tête vers lui. Il était là, dans l’ombre du couloir, une cigarette entre les doigts. Il s’agissait d’un geste anodin. Pourtant, un frisson glacial remonta le long de sa colonne vertébrale. Elle revit l’homme au masque de démon. La lueur des bougies. Le grésillement d’une allumette…
— Oui, murmura-t-elle en se reprenant. Il s’est endormi immédiatement.
Un sourire triste effleura ses lèvres, mais son cœur, lui, était en miettes.
— Et toi, comment tu vas ? demanda Clyde doucement.
Elle haussa vaguement les épaules en évitant son regard.
— Pas très bien… souffla-t-elle.
Un silence s’immisça entre eux avant qu’elle ne reprenne dans un murmure.
— Merci d’être là pour moi… Je t’en serai toujours reconnaissante.
— Tu n’as pas à me remercier.
— Bien sûr que si, répliqua-t-elle en tremblant. Je sais que ce n’est pas facile pour toi non plus… Que tu te contiens, et que tu ravales ce que tu ressens pour ne pas me rajouter un poids de plus à porter.
Un éclair de douleur traversa les yeux de Clyde tandis qu’Amaya, les yeux embués, serra les poings, ses ongles s’enfonçant dans sa paume.
— Je me déteste, Clyde… Je me déteste pour ce que je te fais endurer.
— Hey… Non, je ne veux pas que tu ressentes ça…
La gorge nouée, Clyde se rapprocha d’elle et caressa délicatement sa joue. Ce geste si doux et si unique raviva un instant le cœur d’Amaya, un cœur qui semblait s’être éteint depuis leur séparation à l’aéroport. Elle ne pouvait le nier. Depuis leur rencontre, Amaya avait ressenti une lueur d’étincelle qui réchauffait son cœur. Cette sensation, qu’elle avait appris à apprécier, la poussait à rechercher sa présence à chaque instant, dans l’espoir de la ressentir à nouveau. Bien qu’elle ne veuille pas l’admettre, elle savait au fond d’elle qu’elle était devenue dépendante de sa présence.
— Ce qui serait le plus dur pour moi, ce serait que tu me repousses, souffla Clyde. Que tu refuses de te confier à moi.
Il hésita, puis ajouta dans un murmure.
— Je t’admire, Amaya.
Elle releva les yeux, surprise.
— Tu… tu m’admires ?
— Oh, ouais. Plus que tu ne le crois.
Elle soutint son regard quelques secondes, partagée entre la gratitude et cette étrange chaleur qui l’envahissait à chaque fois qu’il était près d’elle. Mais elle détourna rapidement les yeux, troublée par l’intensité de l’instant.
Un silence s’installa, alourdi par tout ce qu’ils ne disaient pas. Clyde finit par se redresser et inspira profondément avant de passer une main dans ses cheveux, comme pour chasser quelque chose d’invisible.
— Viens, on va se poser un peu.
Ils quittèrent la chambre et retournèrent au salon, où Amaya découvrit que le canapé-lit était déplié, une couette et un oreiller soigneusement installés.
— Tu veux dormir ici ? demanda-t-elle, surprise. Le canapé n’est pas confortable du tout… Je suis désolée de lui avoir donné ta chambre sans te demander ton avis. Je n’y ai pas pensé sur le coup.
— Ça me va, t’inquiète… À moins que tu préfères que je prenne une chambre d’hôtel ?
— Non ! s’exclama-t-elle trop vite.
Elle baissa les yeux, mal à l’aise.
— Et… je me disais que… que tu pourrais venir dans ma chambre. Le lit est plus confortable… et je… je n’ai pas envie de rester seule.
Clyde l’observa, attentif.
— Parce que j’ai peur qu’il m’apparaisse dans mes cauchemars. Et, je sais qu’il n’y a que toi qui parviendra à le maintenir éloigné de moi, avoua-t-elle enfin.
Elle serra les poings, honteuse de cette faiblesse, puis ajouta précipitamment.
— Mais si tu préfères être seul, je comprendrais… Je veux pas t’imposer…
— Ne dis pas de conneries, coupa Clyde. Bien sûr que je vais dormir avec toi.
Un frisson la parcourut. L’espace d’un instant, une irrépressible envie de se blottir contre lui la traversa. Mais elle la repoussa aussitôt. Ce n’était pas possible. Pas avec Clyde. Pas après Jake.
— Merci… murmura-t-elle. Ta présence me rassure.
Clyde lui sourit, mais au fond de lui, une tempête grondait. Il voulait tout savoir d’elle. Comprendre ce passé qui la hantait.
— Cet homme… celui que tu appelles l’homme au masque de démon…
Il serra les dents.
— Laisse tomber.
Amaya le fixa un instant.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Sauf que j’ai pas envie de te faire encore plus de mal.
— Le passé est le passé. Rien ne pourra le changer. Le garder pour moi ou t’en parler ne changera rien à ce que j’ai vécu, ne t’en fais pas. Alors, je t’écoute, qu’est-ce que tu veux savoir ?
Il hésita.
— Ce qu’il t’a fait… là-bas.
— Il venait…
Sa voix s’étrangla. Elle s’assit sur le canapé, le regard dans le vide. Clyde s’installa à ses côtés, sentant son cœur se serrer.
— Il venait me voir quatre fois par semaine… Avant la chose évidente, il me racontait sa journée. Quand il était de bonne humeur, il me donnait à manger, à boire, m’autorisait à me doucher… et à rejoindre mes frères et sœurs dans la fosse.
Elle ferma les yeux.
— Mais quand il était en colère…
Sa respiration se coupa.
— Il me torturait. Physiquement. Mentalement. Il m’affamait. M’interdisait de bouger. Et quand il me forçait à dormir avec lui…
Elle s’arrêta, sa gorge trop serrée pour continuer.
— Je priai à chaque fois pour mourir sous ses coups et ne plus revivre ses tortures… Mais, ça n’arrivait jamais.
Clyde sentit une rage incontrôlable monter en lui.
— Si tu savais comme je suis désolé…
— Tu n’as pas à l’être.
— Et… il y a eu d’autres types ?
Elle sourit tristement.
— Malheureusement, oui. Je n’avais jamais de répit… jusqu’à ce qu’il paie ma marâtre pour m’avoir en exclusivité. À partir de là… j’ai vécu pire que l’enfer.
Les poings de Clyde se crispèrent. Incapable de supporter plus longtemps cette douleur sur son visage, il l’attira contre lui.
— Si je pouvais, j’irais tous les tuer, lâcha Clyde.
Amaya huma son parfum et ferma les yeux contre son torse.
— Non, parce que tu es un homme bien. Et, j’aime ce que tu es. Alors ne change pas.
Elle se laissa bercer, juste une seconde. Une minuscule seconde où elle oublia tout. Mais plus rien ne pourrait effacer ce passé.
— Merci, Amaya.
Pendant que Clyde alla prendre une douche, Amaya se réfugia dans sa chambre. Son regard erra sur les photos accrochées au mur. Des clichés d’elle et Jake, souriants, insouciants, trop douloureux à regarder. Un à un, elle les décrocha et les rangea dans un placard.
Alors qu’elle s’asseyait sur le lit, Clyde fit irruption dans la pièce, refermant la porte derrière lui. Il portait un jean et un t-shirt qui épousait sa carrure qu’elle jugeait parfaite. Amaya détourna le regard, troublée par la chaleur soudaine qui envahissait son corps.
— Tu veux dormir de quel côté ? demanda-t-il en s’approchant.
— Peu importe… Je m’adapte facilement.
Ils se dévisagèrent trop longtemps en silence. Amaya sentit son souffle s’accélérer, prise dans cet échange muet où mille émotions se mêlaient. Clyde, lui, la regardait comme si elle était la seule chose qui comptait en cet instant.
Elle frissonna.
Dans un geste inconscient, elle avança légèrement, attirée par cette proximité. Son cœur battait à tout rompre. Leurs visages n’étaient plus qu’à quelques centimètres. Elle sentit son souffle effleurer le sien.
Puis, la réalité la frappa comme une décharge électrique.
Elle recula brusquement, son estomac se tordant sous le poids de la culpabilité.
— Je… je suis désolée. Je n’aurais pas dû, balbutia-t-elle en détournant les yeux.
Clyde resta figé une seconde, avant de hocher lentement la tête.
— C’est rien… souffla-t-il.
Elle se hâta de se glisser sous les draps, espérant qu’il ne verrait pas ses mains trembler. Clyde s’installa à ses côtés, mais elle resta tournée de l’autre côté, le regard perdu dans le vide.
Le silence pesa un long moment. Puis, elle sentit son bras effleurer le sien. Juste un contact infime, mais qui lui donna envie de pleurer.
— Je suis avec toi, Amaya, murmura-t-il. Je ne te laisserai jamais.
Elle ferma les yeux.
— Et je te promets qu’on bouclera cette enquête. Que tu pourras enfin tourner la page… Que tu pourras tout reconstruire.
Une larme roula sur sa joue.
— Je t’aiderai pour tout ce que tu voudras… Absolument tout.
Il bougea légèrement, comme s’il hésitait, puis posa sa main sur son bras.
— Tu m’entends ?
Elle hocha la tête, incapable de parler. Clyde n’ajouta rien. Il resta simplement là, son souffle chaud effleurant sa nuque, sa main ancrée sur son bras.
À cet instant, elle comprit que Clyde était son ancre. Mais aussi le plus grand danger pour son cœur.
Elle aurait aimé céder. Se laisser aller. Mais elle ne pouvait pas.
Alors elle ferma les yeux, espérant que le sommeil l’emporterait avant que ses pensées ne la torturent davantage.
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