Chapitre 2 : Une nouvelle qui tombe mal
Je résumai rapidement ma conversation téléphonique à Claire, et même si je n’en disais pas beaucoup, je pouvais percevoir l’inquiétude grandir en elle. Je pris ensuite la route en direction de la brigade de gendarmerie de la cité voisine, Saint-Pol-de-Léon, où Maja m’attendait.
— Capitaine Bongars, comment vas-tu ? Je te sers un café ? me demanda-t-elle, en me tendant une tasse.
— Je veux bien, même si je ne suis pas ici pour boire un café… répondis-je en m'asseyant, avant de poser la question qui me préoccupait. Que sait-on déjà de ce qui s'est passé sur l'île ?
— Pas grand-chose. Un jeune homme nous a appelés après avoir découvert le corps sans vie d'un enseignant de l'école primaire. Le facteur, lui, n'a pas honoré sa tournée ce matin. Tu sais, Jérôme, quand il se passe la moindre chose sur l'île, tout le monde est rapidement au courant. On ne risque pas d’avoir un accueil agréable. Surtout toi !
— Et pourquoi ça ? Je suis ici pour trouver qui a tué leur professeur, leur collègue, leur ami, pourquoi il a été tué, et surtout, pour trouver des réponses à ces questions le plus rapidement possible.
— Ce n'est pas ça. Je suis connue ici. Pas toi. Tu sais, les Batziens et plus largement les Finistériens et Bretons ne sont pas dupes. Ne te connaissant pas, ils sauront que tu ne viens pas de la région. Et sur l'île, on n'aime pas trop les étrangers, me dit Maja en esquissant un sourire moqueur. Mais quand ils verront ton professionnalisme, ta rigueur et ta disponibilité, je suis sûre qu'ils sauront te pardonner et t'accepter…
— C’est sympa, merci Maja. Je lui adressai un clin d'œil. Bon, et si on prenait le bateau pour l'Île de Batz ? Le tueur est probablement encore là-bas. Nous devons faire vite si nous souhaitons l'arrêter…
— Allons-y, mais un conseil, ne dis pas « le bateau pour l'Île de Batz », mais plutôt « la vedette pour l'île ». Il n’y a que l'Île de Batz ici. Elle me lança un sourire espiègle.
Nous nous rendîmes donc au petit embarcadère, où l'employé nous indiqua, tout de go, qu’aucune vedette ne partait pour l'île à cause d’une décision préfectorale suite au meurtre matinal. Mais après avoir présenté nos cartes de gendarmerie, il sembla hésiter. Quelques minutes plus tard, bizarrement, des départs furent autorisés. Je pensais que nous allions embarquer seuls, mais deux autres passagers se joignirent à nous. En discutant sur le bateau, nous apprîmes qu’il s’agissait du maire de Saint-Pol-de-Léon et du préfet du Finistère. Des journalistes voulaient également se joindre à nous, mais ils furent rapidement invités à repartir. Nous serions avertis en temps voulu, leur expliqua-t-on, pas avant.
Lorsque nous accostâmes sur l'île, l’air salin frappait déjà nos visages, avec ses odeurs marines de varech et de sable humide. L'île de Batz, avec ses petites maisons blanchies à la chaux et ses ruelles étroites bordées de fleurs, semblait calme à première vue, mais une atmosphère pesante régnait, sous-tendue par la tension de l'événement qui venait de secouer la communauté.
Nous fûmes accueillis par Josselin Le Mouël, le maire de l'île, un homme au visage grave, les yeux cernés par la fatigue. Il nous dit craindre pour la vie du facteur disparu, et même pour tous les habitants. On ne sait pas qui sera le prochain, nous expliqua-t-il, son regard hanté par l’inconnu. Nous lui assurâmes de notre engagement à résoudre cette affaire.
— Rapidité et précision sont nos maîtres mots, monsieur le Maire, affirmais-je en composant le numéro des Vedettes de l'Île de Batz.
Une voix douce, mais ferme, répondit après plusieurs longues secondes d'attente.
— Ici le capitaine Bongars de la brigade de Reims et le lieutenant Orlović de celle de Saint-Pol-de-Léon. Suspendez toute traversée et croisière jusqu'à nouvel ordre ! Personne ne doit quitter l'île…
— Que va-t-on faire maintenant ? demanda le maire.
— Déjà, il faudrait connaître la date de la mort, puis interroger toutes les personnes présentes sur l'île depuis ce moment-là, répondis-je, d’un ton calme mais résolu.
Le médecin légiste arriva alors pour procéder aux premières constatations. Nous nous rendîmes sur la scène du crime, une maison isolée au bout d’un chemin pavé. Lorsque nous découvrîmes la dépouille du professeur, un frisson me parcourut. Le maire eut un mouvement de recul avant de fondre en larmes. Maja et moi l’aidâmes à se reprendre. Le médecin légiste nous promit des résultats rapides concernant les causes du décès.
Après avoir fait le tour des lieux et consulté les premiers témoignages, Maja et moi décidâmes de rencontrer les habitants pour essayer d’en apprendre plus. L’accueil fut glacial. Personne ne semblait disposé à nous parler. Comme si un voile de peur et de méfiance enveloppait tout l’île.
Je remarquai alors une jeune fille, qui nous observait de loin, presque furtivement. Son regard était fuyant, mais déterminé. Elle semblait savoir quelque chose, et il n’y avait que peu de chance pour qu’elle se cache si elle n’avait rien à cacher. Maja et moi décidâmes de l’aborder.
— Bonjour, Capitaine Jérôme Bongars, dis-je en montrant ma carte. Qui êtes-vous ?
— Une Batzienne, répondit-elle d'un ton sec.
— Ça, je me doute. Mais quel est votre nom ?
— Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? répliqua-t-elle avec une insolence qui me fit tiquer.
— Houla, on va se calmer ! Sinon, je vous embarque…
— Ah oui ? Et en quel honneur ? rétorqua-t-elle avec défi.
— Outrage à agent dépositaire de l'autorité publique. Vous encourez jusqu'à un an d'emprisonnement et 15 000 € d’amende. À vous de voir… lui répondis-je sur un ton glacé.
Elle resta silencieuse un instant, avant de soupirer.
— Je m'excuse, tout le monde est un peu à cran, aujourd'hui. Je m'appelle Svetlana.
— Où étiez-vous ces deux derniers jours ? demandai-je, pour ne pas perdre le fil.
— Ici, je n'ai pas bougé de l'île. Entre mes cours et mon travail, je n'ai pas eu le temps de partir.
— Où travaillez-vous ? insista Maja.
— Je suis professeur de piano et je travaille dans une petite crêperie dans la rue principale. Vous pouvez vérifier…
— Mais nous allons vérifier, affirmais-je, tout en prenant note de ses propos.
— Je peux y aller ? me demanda-t-elle, visiblement impatiente de s’en aller.
— Je vais prendre votre numéro de portable. Il est possible que nous vous rappelions dans le cadre de l'enquête, lui répondis-je.
— Quelle enquête ? dit-elle d’un air distrait.
— La mort d'Alban Le Pennec, un des instituteurs de l’école, répondis-je, en espérant qu’elle comprendrait la gravité de la situation.
— Ah oui, c’est vrai. Pauvre Alban, dit-elle, en griffonnant son numéro sur un morceau de papier.
— De toute façon, nous vous ferons venir prochainement à la brigade pour vous interroger sur votre emploi du temps de ces dernières vingt-quatre heures… lui dis-je, avant de m'éloigner.
Svetlana acquiesça sans un mot, et nous retournâmes auprès du maire. Maja me lança un regard interrogatif.
— Tu en penses quoi ? me demanda-t-elle.
— Elle est bizarre. Je ne la sens pas, cette fille. Et son insolence, surtout… Après, il ne faut pas se fier aux apparences, mais je pense qu’elle aura droit à un petit interrogatoire, un de ces jours.
— Oui. Il sera intéressant d’écouter ce qu’elle a à nous dire. Peut-être a-t-elle vu ou entendu quelque chose…
— Exactement. Tu veux l’interroger ?
— Non, je te laisse ce privilège, Jérôme. Tu n'auras qu’à l’auditionner avec l’adjudant Crépin. Toi, le flic sympa pour détendre l’atmosphère et lui pour la cuisiner. Le duo infernal !
De retour au port de Roscoff, une nouvelle tension se fit sentir. Des journalistes nous entourèrent, presque agressifs, espérant un scoop. Nous essayâmes de les calmer, mais en vain. Alors que nous retournions vers notre voiture, je haussai la voix.
— Je vous ai dit que vous serez informés en temps réel. Laissez l'enquête avancer.
— On fait notre travail, lança un journaliste.
— Et bien, laissez-nous faire le nôtre, rétorqua Maja avec fermeté.
Quand nous atteignîmes la voiture, un détail attira mon regard. Une voiture garée juste à côté, dont la plaque m'était étrangement familière : 36 CDB 08.
— Encore ! m'exclamai-je, surpris.
— Que se passe-t-il ? demanda Maja, intriguée.
Je lui expliquai brièvement l’histoire de la plaque, et, à mesure que je parlais, je sentais l’étonnement croître sur son visage.
— Attends… dis-je en me penchant sur la plaque. C’est… une plaque grise.
Je vérifiai de plus près. Rien à faire, la plaque disait bien "36 CDB 08". C’était étrange… Il me fallait absolument vérifier cette plaque dans notre base de données.
De retour à la brigade, je tapai la plaque dans l’ordinateur. La réponse arriva en un instant : une correspondance. La voiture appartenait à un certain Maxime Piaget, mais elle était noire… Pas grise. Et là, un autre détail attira mon attention. Maxime Piaget avait été verbalisé pour des délits de fuite et outrage à agent à plusieurs reprises. Je pris note de son adresse, à Brignogan-Plages, et demandai à Maja de m’accompagner.
Mais une fois sur place, la porte était close. Nous menions une enquête de voisinage, mais entre ceux qui ne voulaient rien dire et ceux qui étaient absents, c’était un cul-de-sac. Heureusement, Maja eut une idée de génie : appeler la mairie. Après quelques minutes d'attente interminable, la secrétaire nous confirma ce que nous redoutions.
— Monsieur Piaget est mort, dit-elle.
— Mais c’est impossible ! répondis-je, abasourdi.
— Je vous crois, mais j’ai le registre sous les yeux. Il est décédé le mardi 12 février 2013.
Une bombe à retardement venait d’exploser dans mon esprit. Maxime Piaget était mort… alors qui était le conducteur de cette voiture ? Et pourquoi une voiture noire et une plaque grise semblaient se confondre ? Une chose était sûre : je n'étais pas au bout de mes surprises.
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