Chapitre 28 : retrouver Simone en métropole

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En février 1966, nous avions pu confirmer le rang de la France comme troisième puissance spatiale en envoyant, encore une fois, notre propre satellite avec notre propre lanceur, une belle fusée Diamant, au départ du site d’Hammaguir et de son majestueux pas de tir « Brigitte ». Diapason 1 était en orbite terrestre. Il allait pouvoir remplir sa mission scientifique de géodésie[1]. Au début de ce mois, les Russes avaient réussi un nouvel exploit avec l’alunissage, tout en douceur, de la sonde Luna-9. Les soirées sur notre base furent donc plutôt bien arrosées durant ce début de l’année. Nous avions plusieurs heureux événements à fêter. Je pensais également à nos futures vacances à Tahiti avec Simone. Elle m’avait prévenu qu’il fallait nous dépêcher un peu, avant je ne sais quoi qui allait arriver.

En juin, je la retrouvai donc à Orly d’où, nous partîmes directement pour New York, puis Los Angeles et enfin Tahiti. Dans les différents avions, nous avons eu le loisir d’échanger de façon plus proche et plus agréable que tous nos coups de fil réunis.

— Tu sais, il était vraiment temps qu’on se décide à y aller, à Tahiti, me confirma-t-elle.

— À ce point-là ?

— Oui, l’aménagement du port de Papeete, la capitale, est quasiment terminé. Les gros bateaux de la Marine vont pouvoir y accoster.

— Et alors ? Ils ne vont pas débarquer sur les plages, les militaires, tout de même, si ?

— Mais non, jeune homme. Ça veut dire qu’ils vont sans doute attaquer les essais atomiques prochainement.

J’aimais beaucoup quand elle m’appelait « jeune homme » alors que j’avais quand même quelques années de plus qu’elle et surtout bientôt cinquante ans. C’était tendre et doux… Mais voilà donc quelle était la raison de cette urgence ? Des bombes dans le Pacifique !

— Là-bas aussi ? m’étonnai-je. Il n’y a pas un moratoire pour la fin des essais atomiques ?

— Si, mais la France ne l’a pas signé, m’apprit-elle.

— Forcément, notre Général…

— Oui, lui-même. Il doit chercher à ce que notre dissuasion soit encore plus performante.

— Tout en sachant que c’est pour ne pas l’utiliser.

— Oui, c’est la signification du terme dissuasion, non ?

— Oui, tu as raison… Je disais ça comme ça, Simone.

— Je sais bien, me taquina-t-elle.

Elle n’en loupait pas une. Dès que je lâchais une « connerie », paf ! Un petit coup – gentil et amoureux, mais quand même – derrière les oreilles.

— Dans tous les cas, c’est cohérent avec le retrait de la France du commandement unifié de l’OTAN…

— Oui, il s’imagine sans doute qu’on est capables de se débrouiller seuls, sans les Américains, notre Général, me confirma Simone.

La conversation se poursuivit jusqu’à notre arrivée à New York. Nous passâmes une grande partie du vol suivant, jusqu’à Los Angeles, à dormir, nos doigts entrecroisés.

Durant celui-ci, nous échangeâmes les dernières informations concernant nos boulots respectifs. Elle partagea avec moi l’actualité chargée de la centrale de Chinon où elle travaillait, avec la mise en service commercial du réacteur EDF 2 l’année précédente et les essais finaux du réacteur EDF3 pour un raccordement au réseau prévu en août 1966. La France allait avoir 3 centrales nucléaires produisant de l’électricité !

L’arrivée à Tahiti fut un moment magique. Nous avons eu l’impression d’atterrir sur l’eau. La piste semblait posée sur l’océan Pacifique. Accueillis avec des colliers de fleurs à notre descente de l’avion, nous nous sommes retrouvés plongés dans un décor de carte postale : le ciel bleu, la mer transparente, les poissons multicolores partout. Simplement, il pleuvait quotidiennement aux alentours de dix-huit heures. À part cela, ce furent sans doute parmi les plus beaux jours de notre vie. Nous étions au paradis. Nous alternions les longs après-midis sur la plage, à bronzer et batifoler dans l’eau, les promenades en bateau, la pêche, les balades à pied sous les cocotiers et les câlins dans notre chambre d’hôtel. Simone était resplendissante. Les vacances lui allaient bien. Elle avait besoin de souffler avant les derniers essais qui l’attendaient en juillet préalables à la mise en production du réacteur EDF3.

Nous passions notre temps à parler, à discuter, les fesses dans le sable, les pieds dans l’eau et la tête au soleil.

— Au fait, Robert, tu en es où de la rédaction de cette histoire de Véronique ?

— Ça avance bien. J’ai déjà noirci trois cahiers.

— En termes de narration, tu en es à quelle époque ?

— J’ai raconté Annonay pendant la guerre, la résistance, puis mes études et j’en suis à la chance incroyable qui m’a été offerte, comme sur un plateau, de diriger ce fantastique projet qu’allait devenir Véronique.

— Tu as parlé des trois mètres ? me demanda-t-elle avec un sourire.

— Non, pas encore, mais je vais y venir bientôt.

Nous avions parcouru un sacré chemin depuis ces fameux trois mètres…

— Ce sera magnifique, Robert, tu verras, cette histoire enchantera le monde quand elle sera publiée !

— Publiée ? Mais tu n’y penses pas, Simone. Qui voudrait lire cela ?

— Toi, moi, nos amis, nos familles, tous ceux et toutes celles qui ont travaillé avec toi, les soldats d’Hammaguir, ceux de la base de Suippes, tes anciens camarades de l’ICPI, de l’ENSTA, de Supaéro, les habitants de Vernon, du Cardonnet, que sais-je encore ?

Effectivement, entendu comme cela, ça commençait à faire pas mal de monde.

Ce jour-là, je ne lui dis pas que j’avais également l’intention de parler d’elle, de nous deux, de cette impression extraordinaire de nous être retrouvés quand nous nous sommes vus pour la première fois et de cet incroyable amour qui nous liait, malgré la distance.

Nos vacances se déroulaient un peu comme dans un rêve. Toutefois, sur place, nous sentions bien que ce petit coin de paradis allait bien évoluer dans un proche avenir. Le ballet des navires de la Marine Nationale devenait incessant. L’effectif de militaires français présents à Papeete dépassait presque le nombre d’autochtones. Ils se saluaient et se re-saluaient en se croisant, des saluts de tous les côtés. Heureusement qu’avec la création du CRS et le rattachement du projet Véronique, j’étais redevenu civil.

Peu de temps après notre départ, le 2 juillet exactement, eut lieu la première explosion nucléaire française dans le Pacifique, sur l’atoll de Mururoa. Il s’agissait d’une zone réputée déserte, ou quasiment, avec moins de 2300 personnes vivant dans un rayon de 500 kilomètres et moins de 5000 dans un rayon de 1000 kilomètres. Par ailleurs, les vents dominants étaient censés souffler vers une zone de l’océan Pacifique, elle aussi réputée déserte.

Cet essai du 2 juillet, appelé Aldébaran (encore les étoiles), devait servir à tester une arme nucléaire tactique aéroportée de l’armée française. Cette bombe était posée sur une barge flottante et l’explosion eut lieu dans l’atmosphère. Cela avait dû déboucher les oreilles des poissons et oiseaux du voisinage. Ne parlons même pas des 2300 personnes vivant dans le rayon des 500 kilomètres.

Quelques semaines après la mise en service commercial du réacteur EDF3 de Chinon, Simone partit pour s’investir dans le solde des travaux des deux centrales nucléaires suivantes, SLA1 et SLA2[2] (pour Saint Laurent 1 et Saint Laurent 2, à côté de Blois, sur la commune de Saint Laurent-Nouan, toujours sur les bords de la Loire. Il s’agissait d’installations de 450 MW électriques, les plus puissantes jamais construites dans notre pays. Toutes les deux étaient identiques et d’un design différent d’EDF3.




Nous avions décidé de passer les fêtes de fin d’année ensemble à Annonay et avions opté, à l’occasion de nos retrouvailles, pour nous réserver quelques tendres moments, rien que nous deux, dans un petit hôtel lyonnais, proche de la gare des Brotteaux. Il serait bien temps ensuite de rejoindre tout le monde, dont son frère, Paulo et toute sa famille, ainsi que mes parents.

Une fois nos sens apaisés, sa tête contre ma poitrine, elle me raconta les problèmes auxquels ses collègues et elles étaient confrontés en termes de conception : les calculs montraient que la filière UNGG ne semblait pas très loin de ses limites physiques et technologiques.

— Comment ça ? l’interrogeai-je.

— On ne peut pas augmenter la taille indéfiniment pour ce type de réacteur, surtout que c’est le seul moyen d’en augmenter la puissance.

— Alors quelle est la solution ?

— Soit en construire beaucoup plus, soit il faudra trouver une autre technologie.

— Il y a d’autres technologies que celle-ci ? m’étonnai-je.

— Oh oui, plusieurs très différentes, il y a les RBMK[3] russes, les PWR[4] américains ou les VVER[5] russes et les CANDU[6] canadiens.

— Eh ben…

Je n’en revenais pas que cette technologie qui semblait à la pointe en France se soit déjà autant diversifiée dans le monde.

Elle m’expliqua les caractéristiques principales de chacun et me dit, sur le ton de la confidence, que la France avait acheté le brevet américain des réacteurs PWR et qu’ils allaient se lancer dans la construction massive de centrales PWR dans les années à venir. Il s’agissait du seul moyen de parvenir à répondre aux besoins en électricité, sans cesse croissants, de l’industrie et des ménages.

— Et toi, ça se passe comment tes fusées ? me demanda-t-elle.

— Écoute, normalement, on envoie deux singes dans l’espace en mars.

— Avec Véronique ?

— Non, avec les Vesta, elles sont plus puissantes.

— Et fiables ?

— Oui, on les a qualifiées l’année dernière. Ne me porte pas la poisse s’il te plait, fis-je avec un sourire.

— Moi, je te porterais la poisse ? me dit-elle faussement indignée.

— Non, je plaisante, Simone. Tu ne fais que me porter bonheur. Même quand ça merde, je suis heureux que tu m’aimes.

Je venais de réaliser une jolie pirouette qu’elle avait détectée bien sûr. Je ne faisais pas trop le malin.

— Tu t’en sors bien, Robert, éclata-t-elle de rire en se collant plus contre moi. Parle-moi encore de tes fusées, mon chéri.

Il me fallut toute la concentration dont j’étais capable pour ne pas me laisser aller à tout autre chose, alors que je sentais sa peau contre la mienne. Je poursuivis difficilement :

— Donc, Vesta est une fusée plus grosse, plus puissante. Normalement, on doit également tirer deux fusées Diamant pour envoyer deux nouveaux satellites géodésiques. C’est même ce qui est prévu dès février, avant les singes en mars.

— Décidément, les mois de février sont riches en événements.

— Oui, février dernier a été bien dense. J’ai eu mal aux cheveux plusieurs fois, entre nous, les Russes et les Américains…

— J’ai cru comprendre, oui, me répondit-elle hilare.

Elle commençait à être familière avec cette coutume que nous avions prise de fêter toutes les réussites internationales liées à la conquête spatiale.

— Pour changer de sujet, tu as vu ce qui se passe en Chine, avec les Gardes Rouges ? Cette « soi-disant » Révolution culturelle… lui demandai-je.

— Oui, en effet, on dirait qu’ils cherchent à redynamiser le parti.

— Tu parles, lui rétorquai-je. Ils ont fermé les universités et renvoient tout le monde aux champs.

— Ça peut être pas mal que les intellectuels se mettent aussi au travail manuel, non ?

— Oh, toi, tu as été « contaminée » par les communistes du CEA…

— Pas du tout, qu’est-ce qui te fait dire ça ?

J’abordai là un terrain glissant, mais tant pis, il y avait des choses que je devais affirmer. Ce n’était pas grave que l’on ne soit pas d’accord sur tout. Le ton de sa voix s’étant quand même durci… Elle n’avait jamais trop aimé que je la pousse dans ses retranchements.

— Tu crois que c’est une bonne idée, pour un pays à la traine économiquement et industriellement, d’envoyer ses intellectuels aux champs ? Tu penses qu’ils vont s’en sortir comme cela ? Quelle recherche ? Quelles applications scientifiques vont-ils mettre au point ?

— …

— Tu ne dis plus rien, Simone ?

— Je réfléchis…

— Ah ?

— Tu as raison, Robert.

J’ai eu le triomphe modeste, ce n’était pas si souvent qu’elle en convenait.

— Merci, Simone.

— Tu as noté ? me dit-elle ironiquement.

— Quoi ?

— Que je reconnaissais que tu avais raison.

— Oui, je l’ai noté et je t’ai même remerciée.

— Tu vois, tout évolue…

— Comme tu dis, sauf mon amour pour toi.

— Je sais, Robert, c’est pareil pour moi.

Puis, après quelques nouveaux câlins tendres, nous avons rejoint tout le monde. La soirée a été joyeuse et animée, surtout avec les deux garçons de Paulo et Josiane qui avaient été gâtés par tous les adultes présents. Jean-Paul, le frère de Simone, s’était aussi joint à nous, la base aérienne de Salon-de-Provence n’étant finalement pas très loin d’Annonay. Seul mon frère Marc était absent. Il était heureux, il assistait à la représentation parisienne d’une de ses propres pièces, pour les fêtes de fin d’année. Il avait pu constater par lui-même les réactions enthousiastes du public et, lire dans la presse spécialisée, les commentaires élogieux des critiques, habituellement plus réservés s’agissant des auteurs provinciaux.

Comme prévu, le 8 février 1967, une nouvelle fusée Diamant s’élança vers le ciel au départ du Sahara : un lancer absolument parfait. Elle permit de placer sur orbite un nouveau satellite géodésique appelé Diadème 1. Une semaine plus tard, Diadème 2 était lui aussi en orbite, complétant le dispositif géodésique. Cette année spatiale française commençait bien.

Les expéditions spatiales de Martine et Pierrette, deux guenons macaques étaient planifiées un mois plus tard. Le 7 mars, Martine s’envola vers les étoiles. Ce qui fut particulièrement intéressant et instructif, c’est qu’elle resta éveillée durant tout son vol et qu’elle effectua toutes les opérations prévues. Succès total pour Martine dans les étoiles ! Quelques jours plus tard, Pierrette décolla aussi, mais elle devait être plus fatiguée parce qu’elle dormit une bonne partie de son vol. Il n’empêche que ces deux expérimentations permirent aux médecins spécialistes de récolter une mine de données sur le comportement musculaire et cérébral en état d’apesanteur. Des informations issues de missions 100 % françaises. Il fallait bien admettre que les Russes et les Américains, de leur côté, envoyaient des hommes, et même une femme pour les Soviétiques. Nous, c’étaient des macaques… Après tout, un homme n’aurait pas eu de place dans la coiffe de Vesta, alors qu’un petit singe, si.

Je racontai tout cela à Simone avant l’été, mais, encore une fois, passai sous silence auprès d’elle cette espèce de mélancolie qui me prenait de temps en temps, alors que pourtant, tout me réussissait. Comme une profonde tristesse, comme si, alors que je réalisais mes rêves, je n’étais pas à ma place, il me manquait quelque chose pour être totalement heureux. Mais quoi ?

Au milieu de tous ces beaux succès et de ce questionnement dont je ne réussissais pas à trouver l'issue, il fallut nous rendre à l’évidence : cette année 1967 marquait la fin de la clause spéciale des accords d’Évian. Nous allions devoir nous déplacer jusqu’en Amérique du Sud, en Guyane française, dans un bled appelé Kourou. Nous arrivions au terme d’une époque, celle de la France spatiale de ses débuts. Nous allions passer au stade industriel. La France allait aussi abandonner les installations de test des bombes atomiques à Reggane. Cela aurait moins d’impact pour moi et pour Simone étant donné qu’elle avait basculé dans le civil et qu’elle avait intégré les chantiers à Saint Laurent-Nouan.

J’allais quitter le climat désertique pour le climat tropical humide, presque dans la jungle, un sacré changement à venir. Heureusement, Kourou et la Guyane française allaient vite devenir le centre de la France spatiale et même de l’Europe spatiale. Les liaisons aériennes allaient se multiplier à l’avenir, entre Paris et Cayenne, ainsi je pourrais facilement aller retrouver Simone en métropole.





[1] La géodésie est la science de la forme et de la mesure des dimensions de la Terre. Les satellites géodésiques servent à déterminer les positions relatives de divers points de la Terre, à étudier et à mesurer sa surface.

[2] Tous les réacteurs français de l’époque appartenaient à la filière UNGG (Uranium Naturel Graphite Gaz). Ce sont des réacteurs, de conception française, utilisant de l’Uranium naturel comme combustible. Les neutrons produits sont ralentis par le graphite (modérateur) et le fluide caloporteur est un GAZ (le CO2).

[3] RBMK : ce réacteur de grande puissance (jusqu’à 1500 MW électriques) est un type de réacteur nucléaire de conception soviétique, à eau légère bouillante et modérée par le graphite, connu pour avoir été impliqué dans la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986. L’Uranium y est enrichi à 1,8 % d’Uranium 235.

[4] PWR : Réacteurs à Eau Pressurisée en français (REP). Ce sont les réacteurs en fonctionnement actuellement en France. Le fluide caloporteur et le modérateur sont l’eau légère maintenue à l’état liquide par une pression très importante. Le combustible est de l’Uranium enrichi à 3 % d’Uranium 235.

[5] VVER : réacteurs à eau pressurisée, équivalents des PWR américains, mais selon un design soviétique.

[6] CANDU : Tous les réacteurs nucléaires au Canada sont des réacteurs CANDU (CANada Deutérium Uranium). Ces réacteurs à eau lourde sous pression consomment de l’uranium naturel comme combustible et utilisent de l’eau lourde comme réfrigérant et modérateur.

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