Chapitre 30 :  pas loin de l’accident grave

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La routine des travaux de l’ELD (Espace de Lancement de Diamant) avait repris durant tout le mois d’avril. Soudain, début mai, des rumeurs de grève étudiante, puis générale, voire de quasi-insurrection dans les rues mêmes de Paris, nous parvinrent de la métropole. La radio en ondes courtes nous alimentait en permanence avec des nouvelles plus alarmantes les unes que les autres. Il nous manquait l’analyse et le recul pour comprendre ce qui se passait réellement. Afin de me faire une meilleure idée j’appelai Simone pour échanger avec elle sur le sujet et avoir son opinion :

— Que se passe-t-il à Paris et en France, Simone ? On entend des choses étranges ici…

— Écoute, j’oscille en permanence entre la joie et l’inquiétude ces jours-ci.

Curieux va-et-vient en effet…

— Ah bon ? Explique-moi.

— Il souffle un tel vent de liberté en ce moment en France. On a l’impression que tous les verrous culturels, sociologiques, politiques, sont en train de sauter.

— Le Général aussi a sauté ?

— Non, il est toujours là, mais étrangement silencieux. C’est Pompidou qui gère tout.

— Carrément le premier ministre ?

— Lui-même.

— Mais du coup, cette oscillation dont tu me parlais ?

J’avais un peu la sensation qu’on s’éloignait du sujet initial, même si la politique au sommet de l’État m’intéressait, j’avais cru comprendre qu’il se passait quelque chose de très différent. Ce qu’elle me confirma.

— Comme je te le disais, il y a cette libération de la parole. On a l’impression d’avoir enfin le droit de rêver et de le dire. Dans le même temps, on sent une certaine violence sous-jacente, aussi bien du côté des étudiants que des forces de police. Les étudiants ont érigé des barricades dans Paris et à Nantes également. Là-bas, les paysans ont déversé des bottes de paille dans les rues, paralysant la ville. Il y a eu des voitures brûlées à Paris. C’est la grève générale dans quasiment toutes les usines.

— Mince alors ! Mais toi, ça va ?

— Oui, ne t’en fais pas Robert. Là où je suis, dans la campagne solognote, c’est calme. Les sangliers ne sont pas près de se révolter, ils ont la vie belle. Le brame des cerfs qui fait un peu de bruit n’est qu’en septembre et la chasse n’est même pas encore ouverte. On n’entend que les petits oiseaux dans les bois.

Même dans les instants le plus dramatiques, elle avait de l’humour, ma Simone. Mon Dieu, ce que je l’aimais… Tellement, tellement !

— J’espère que tu n’as pas de déplacement à Paris prévu prochainement ? me demanda-t-elle.

— Non, pas avant l’été. Mi-juillet, je pense. Je passerai te voir et l’on partira tous les deux, si tu peux prendre quelques jours.

— Je ne suis pas certaine, il y aura peut-être des essais, si le travail a repris. Au pire, on sera ensemble quand même le soir. Tu pourras visiter Blois ou Beaugency. C’est joli comme tout.

— On verra bien et d’ici là, j’espère que le calme sera revenu dans la capitale ?

— Je n’ai pas la moindre idée de ce qui va sortir de tout cela. Tu sais, mon chantier également est à l’arrêt. Tout le monde est en grève ici aussi.

— Bah, au pire, ça décalera tes essais en septembre, comme ça on pourra profiter de nous deux en juillet ?

— Tu ne perds pas le nord, toi mon Robert !

Je pouvais l’entendre sourire. Ce que ce sourire me réchauffait le cœur.

— Non, jamais quand il s’agit de nous deux, Simone.




Mai se poursuivit avec son lot de manifestations, barricades, voitures brulées, rues dépavées, affrontements avec les forces de l’ordre, matraquages d’étudiants, et des blessés des deux côtés. Il y avait de très belles idées : « libérons l’imagination », « l’imagination au pouvoir », « sous les pavés, la plage », « il est interdit d’interdire », « soyez réalistes, demandez l’impossible » …

Je comprenais ce que m’avait dit Simone avec ce souffle de liberté qui traversait la France. Ça se généralisait dans toute l’Europe avec des défilés en Allemagne, en Italie et même jusqu’au Japon – le pays qui avait démarré les manifestations et grèves estudiantines – et en Amérique du Nord.

Fin mai en France, des accords historiques furent signés entre les syndicats et le gouvernement, des hausses de salaire inimaginables – plus 35 % sur le SMIG – et des acquis sociaux obtenus, sans précédent depuis la Libération.

D’ailleurs, la protestation étudiante s’était progressivement essoufflée courant juin avant de s’éteindre. Les ouvriers n’étaient plus avec eux, ayant gagné plus que ce qu’ils espéraient avec les « accords » de Grenelle.

Le début de l’été vit la fin des événements de mai 68 en France avec une Assemblée nationale présentant une majorité absolue gaulliste. Cependant, pour le pouvoir en place, il allait sans doute être difficile de faire taire définitivement cette contestation qui avait pu s’exprimer librement.




Lors de notre appel téléphonique suivant, Simone, contrairement au mois de mai où elle était assez enthousiaste, paraissait plutôt dépitée par l’état du monde :

— Le monde devient fou, Robert

— Oui, on dirait bien…

La situation en Moyen-Orient semblait devenir de plus en plus hors de contrôle avec les bombardements à Suez et le détournement d’un avion par un mouvement palestinien[1]. Heureusement, il y avait quand même une bonne nouvelle dans tout cela :

— Pourtant, il y a quelques lueurs d’espoir, non ? Notamment ce traité de non-prolifération des armes nucléaires…

— Tu parles, un traité que la Chine, la France et Israël n’ont pas signé !

— Israël, je savais, mais pas la France, ni la Chine, non plus ?

— Soi-disant au sujet de notre sacro-sainte indépendance nucléaire de dissuasion…

— Ah ! Notre Général-Président a encore fait des siennes, on dirait ?

— Bah, au moins, il est cohérent avec lui-même. Il n’avait déjà pas signé le traité sur l’arrêt des essais atomiques militaires. Mais en agissant ainsi, il ne travaille pas vraiment dans le sens d’un apaisement international.

— Il faut déjà qu’il se remette des événements de mai, non ? Il paraît qu’il a disparu en Allemagne plusieurs heures ?

Je ne pouvais pas, de mon côté, m’empêcher de ressentir pour lui un mélange de respect profond mâtiné de tendresse et d’admiration. Après tout, je lui avais parlé personnellement et il était venu me voir avec mon équipe à Hammaguir.

— Oui, c’est ce qu’on dit, me répondit Simone. Il aurait même pensé à se retirer…

— Peut-être faudrait-il effectivement qu’il passe la main. Ça fait déjà dix ans qu’il est au pouvoir, non ? Sans compter les années qui ont suivi la guerre.

Malgré ces sentiments à son égard, je sentais bien qu’il représentait une époque révolue. Ce conflit était loin derrière nous maintenant. Aurais-je été « contaminé » par la révolte étudiante du mois de mai ?

— En plus, il a 78 ans ? renchérit Simone. Il serait grand temps qu’il prenne sa retraite.

— Oh, je sais que tu ne l’aimes pas trop, Simone.

— Non, pas vraiment, mais au moins, on peut lui reconnaître une certaine idée de la France et ce qu’il a décidé pour le nucléaire civil est une très bonne chose. Avec les tensions actuelles au Moyen-Orient, on ne sait pas ce qu’il va advenir de notre approvisionnement en pétrole. Grâce à nos centrales nucléaires, on aura de l’électricité, même si les pays arabes coupent le robinet.

— Mais, ce n’est pas comme si on allait mettre des bombes atomiques un peu partout en France ? Tu imagines les risques Simone ?

Qu’est-ce que je n’avais pas dit…

— Non, Robert, ce ne sont pas des bombes, ce sont des centrales pour faire de l’électricité.

— N’empêche que c’est atomique, non ? Avec une réaction nucléaire comme celle qui a eu lieu à Hiroshima ? La… fission, c’est ça ?

— Oui, c’est ça, mais là, c’est une fission maîtrisée, mon chéri.

— Oui, je sais bien. Malgré tout, imagine qu’on ne maîtrise plus rien et que la réaction s’emballe…

— C’est là toute la différence avec une bombe. Quand la réaction s’emballe dans un cœur de centrale, la température augmente et cette élévation de température étouffe la réaction nucléaire. Les réacteurs français ont été conçus avec ce qui s’appelle un « coefficient de température négatif ». Plus ça chauffe, moins ça réagit. C’est ça aussi la sûreté nucléaire, c’est pris en compte dès la conception. Je t’en ferai la démonstration si tu veux.

Je n’étais qu’à moitié convaincu. J’attendais ma venue en métropole pour qu’elle me le montre avec les calculs. Je n’allais d’ailleurs arriver à Paris que le 1er août, une réunion importante de décisions sur Diamant B avec la direction du CNES ayant décalé mon départ.

Quelques semaines plus tard, nous nous sommes retrouvés à la gare du Nord pour aller passer quelques jours ensemble en Belgique, à Bruxelles et dans ses environs. Notre séjour, un peu en dehors du temps comme lors de chacune de nos retrouvailles, passa beaucoup trop vite.

Après cette escapade belge et avant mon retour en Guyane, je suivis Simone dans son appartement à Beaugency pour quelques jours. Dès le lendemain de notre arrivée en Sologne, elle m’avait fait visiter son chantier. Les dimensions étaient vraiment impressionnantes. Deux structures métalliques de près de quarante mètres de haut enveloppant un cœur de béton avec tout intégré à l’intérieur, y compris les ventilateurs devant brasser le gaz caloporteur[2]. Ces deux gigantesques bâtiments en construction se voyaient de très loin dans la plaine de la Beauce.

Puis, elle avait effectué sous mes yeux les calculs concernant ce fameux coefficient de température négatif et là, j’avais bien dû admettre que la France n’allait pas être tapissée de bombes en puissance.

Quelques jours plus tard, de chez elle, sur son transistor, j’avais suivi en direct l’écrasement de la tentative de libéralisation socialiste du « Printemps de Prague ». Nous étions effondrés tous les deux :

— J’y croyais, moi, Robert, me dit-elle en larmes.

— Je sais, Simone, je sais… Moi aussi. J’aurais tellement voulu que Budapest[3] ne se reproduise pas.

— Le socialisme représentait quand même une belle idée, non ? Même le communisme…

Elle n’était pas communiste, du moins pas « stalinienne ». Elle n’avait jamais suivi la ligne du parti venant directement de Moscou, mais cet idéal de fraternité résonnait en elle.

— Oui, Simone, convins-je

— Le capitalisme ne peut pas être la seule solution, ce n’est pas possible !

Elle en pleurait, réfugiée dans mes bras. Elle était comme quelqu’un dont on avait détruit l’idéal, irrévocablement. Elle était perdue, sans repères. Tout ce en quoi elle avait cru s’était effondré…

— Peut-être qu’un jour ça évoluera dans le bon sens, tentais-je.

— J’espère, Robert, j’espère vraiment. Ce n’est pas possible de laisser définitivement ce système au bénéfice de l’enrichissement de quelques-uns, dominer le monde.

— Inch Allah, comme ils disent à Hammaguir.

— Ça veut dire quoi ?

— Si Dieu veut.

— Ce sont les hommes qui décident, Robert. Dieu n’a rien à voir là-dedans !

Elle reprenait du poil de la bête, Simone. Elle était en bonne voie de reconstruction. Il fallait plus qu’une révolution écrasée pour la mater, elle.




Le retour en Guyane fut particulièrement difficile. Il fallait que je gère l’absence de mon chef de chantier génie civil. Il était tellement en colère contre la France, la police, le gouvernement, les « blancs » en particulier et les métropolitains en général qu’il avait abandonné son poste. En même temps, cela n’était pas étonnant : son fils, étudiant à Science Po[4] avait été expulsé et renvoyé en Guyane, comme un vulgaire immigré. Il avait été pris dans les rafles à la suite des émeutes de Belleville en juin[5]. Il avait la malchance de ne pas avoir la peau tout à fait blanche. Conduit aussitôt en prison tandis qu’il manifestait pacifiquement, maltraité, tabassé, il était resté plus d’un mois à Fleury-Merogis avant d’être refoulé par un vol direct vers Cayenne. Comme un immigré illégal alors qu’il était Français et destiné, par ses études, à faire partie de l’élite de la nation. J’étais allé voir son père chez lui. Gilbert ne décolérait pas :

— Tu te rends compte, Robert, ce que ces cons ont fait ?

— Oui, je sais Gilbert, je sais.

— Il est gentil, mon fils, il était juste assis pour protester, il ne faisait de mal à personne. Tu verrais dans quelles conditions les étudiants guyanais sont logés. Je ne savais pas, Robert, sinon, j’aurais été manifester avec lui, moi aussi. Il ne faisait absolument pas partie des espèces de « commandos Antillo-Guyanais » qui ont défilé dans Paris en scandant « trois siècles, ça suffit ! ». Il n’était pas avec eux. Mais comme il est Guyanais, il a été mis dans le même sac…

— Est-ce que je peux t’aider ?

— Je ne sais pas si tu peux faire quelque chose, Robert, mais c’est gentil de le proposer.

— Il faudrait que tu reviennes à Kourou, Gilbert. Quand tu n’es pas là, rien n’avance.

— Je sais, mais j’ai plus le cœur à l’ouvrage. Ça va passer, c’est le temps que je trouve une solution pour mon fils. Je devrais peut-être le faire travailler sur le chantier, qu’en penses-tu ?

— Non, Gilbert ! Ce serait du gâchis. Ton fils est fait pour autre chose.

Loin de moi l’idée de dévaloriser en aucune manière le chantier de génie civil de son père. Mais il avait réussi le concours de Science-Po Paris, le fiston !

— Oui, j’avais de grands espoirs pour lui…

— Tu me laisses tenter quelque chose ? lui demandai-je.

— Bien sûr.

J’avais encore, dans un petit carnet, plusieurs numéros de téléphone personnels de conseillers de ministres ainsi que de ministres eux-mêmes. Par chance presque miraculeuse, l’un d’eux, un conseiller dont je tairai le nom, était en poste au ministère de l’Intérieur. Je lui expliquai la situation du fils de Gilbert, sérieux, promis à un brillant avenir à son retour en Guyane et que, de surcroit, j’avais un besoin impérieux de son père sur le chantier à Kourou. L’affaire fut réglée en quelques jours. L’étudiant put attraper un vol pour Paris, effectuer la rentrée presque normalement. Son père reprit le chemin du chantier, après seulement une ou deux semaines d’interruption. Tout se terminait bien.

Le 26 septembre 1968, lors du premier essai de qualification d’une fusée-sonde Éridan, en prévision du remplacement des Véroniques, on avait frôlé la catastrophe. Alors que ce tir devait aussi servir à définir les règles en matière de sauvegarde et de sécurité, le vent s’était levé d’un coup au moment de la mise à feu, entrainant une mise en travers du lanceur sans que celui-ci ne soit dégagé totalement de la rampe de lancement. À la sortie des rails de guidage, la fusée prit une direction inattendue, celle de Kourou. Conformément aux procédures de sécurité, l’ordre d’autodestruction fut envoyé. Les débris furent retrouvés proches de Kourou et la pointe elle-même a fini dans la vitrine d’un libraire. On n’était passés très près de l’accident grave.




[1] Pour la première fois, en juillet, un commando du Front Populaire de Libération de la Palestine détourna un avion, le vol El Al Londres-Tel Aviv. Dirigé vers Alger, il faudra attendre quarante jours avant que les otages soient libérés.

[2] Dans les centrales nucléaires UNGG (Uranium Naturel Graphite Gaz), le fluide caloporteur (amenant les calories – la chaleur- dégagée par la réaction nucléaire, jusqu’au circuit eau-vapeur qui fait tourner la turbine et l’alternateur, c’est du gaz carbonique CO2, qui est brassé par d’énormes ventilateurs.

[3] Il s’agit de la répression, par l’armée soviétique, en 1956, de la tentative de libéralisation qui a animé la Hongrie durant quelques jours et qui s’est soldée par une répression sanglante.

[4] L’Institut d’études politiques de Paris (IEP), aussi appelé Sciences Po et communément appelé Sciences Po Paris, est une grande école, fondé en 1872, et un établissement d’enseignement supérieur et de recherche dans les domaines des sciences humaines et sociales, notamment le droit, l’économie, l’histoire, la science politique et la sociologie. Elle est surnommée « la fabrique des élites », tant ses anciens élèves occupent les plus hauts postes dans la fonction publique, les médias ou d’autres institutions et grandes entreprises. Sciences Po Paris jouit d’un grand prestige en France et à l’international.

[5] Il y eu deux jours d’émeutes dans le quartier de Belleville, les 2 et 3 juin 1968. La police a fait porter la responsabilité de ces événements sur les étudiants antillo-guyanais qui protestaient contre leurs conditions de logement et le fait de ne pas être reconnus comme Français. Plusieurs centaines d’entre eux ont été expulsés sous le coup d’une procédure d’urgence.

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