Chapitre 31 : mais pas d'enfant
En cette fin d’année 1968, j’avais remarqué que Paulo était de plus en plus taciturne. Lui qui avait pourtant toujours eu le verbe acerbe, mais la blague facile, devenait bougon, voire grognon, « gronchon », comme disait Simone, un mélange entre ronchon et grognon.
Je devais tirer ça au clair. Si mon ami avait un problème, mon aide lui était forcément acquise, et ce quel que soit le type de problème. Il en était ainsi entre nous depuis très longtemps, on se racontait tout et à lui, je devais tout.
Une fois que le mois de novembre, chargé en réunions pour préparer l’année 1969, avec de multiples déplacements de pontes du CNES, de ministres et de conseillers divers et variés, fut passé, je pus enfin me consacrer à lui.
Dès que j’en eus l’occasion, je le fis venir dans mon bureau. J’avais beau être son chef, notre entretien était tout sauf formel. Juste deux amis discutant de leurs problèmes respectifs :
— Ça va, Paulo, en ce moment ? Je ne te sens pas très bien.
— Non, ça va…
— Allons, on se connait depuis combien, près de trente ans ? Alors pas à moi, Paulo. Dis-moi ce qui ne va pas.
Semblant se décider, après quelques instants d’hésitation, il se jeta à l’eau :
— C’est Josiane…
Depuis qu’elle était mariée à mon ami, elle aussi faisait partie de ma famille.
— C’est Josiane qui ne va pas bien ?
— Non, non, elle va bien, mais…
— Mais quoi ? Vas-y, Paulo, parle, non d’un chien !
Quel besoin avait-il de tourner autour du pot ? Je pouvais tout entendre de lui et il le savait !
— Voilà, Josiane ne supporte plus l’humidité.
— Ah, elle ne supporte plus du tout ?
L’humidité était vraiment omniprésente en Guyane. Il y avait donc un problème réel.
— Non, plus du tout, du tout. Forcément, c’est compliqué à gérer au quotidien.
— Oui, je comprends. Finalement, tu voudrais quoi, toi, Paulo ?
— Qu’elle aille mieux, nécessairement.
— Oui, bien sûr, mais donc… Tu voudrais me demander quelque chose ?
Il y avait un truc qui le turlupinait, mais il ne voulait pas me le dire, l’animal.
— Non, enfin oui… Mais non, je ne peux pas te réclamer ça, Robert.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries, Paulo ? Tu te fous de moi ? Depuis quand tu prends des gants avec moi ?
Je ne l’avais jamais vu comme ça. Ce qu’il avait à me demander devait être quelque chose de vraiment inédit, voire gênant.
À nouveau, après quelques instants de réflexion, il se lança :
— Voilà, je t’ai suivi partout, hein ? Depuis le début.
— Oui, bien sûr ! C’est ce que je t’avais promis à Annonay, tu t’en souviens ? On en tenait une sacrée, ce soir-là. Cependant, contre vents et marées, j’ai tenu parole. On ne s’est effectivement jamais quittés.
J’étais assez fier d’avoir pu tenir ma promesse, prononcée un soir de cuite carabinée. Si j’avais su ce qu’il allait me dire ensuite…
— Justement, ben c’est ça la question.
— C’est quoi la question ?
— Est-ce que tu peux te passer de moi ?
Mince, je ne l’avais pas du tout vue venir, celle-là ! Pouvais-je me passer de mon pote ? Me passer de celui qui avait toujours été là, à mes côtés. Me passer de « ma patte de lapin géante » ? Me passer de celui qui déclenchait si bien le tir des fusées, de ce bricoleur de génie ? Comme ferai-je sans le seul qui osait me tenir tête, en particulier et surtout quand j’avais tort et que je m’obstinais ?
— Comment ça, Paulo ?
— Voilà, Robert, je ne vais pas y aller par quatre chemins…
On ne pouvait pas réellement dire qu’il était allé droit au but jusqu’à maintenant. Il était temps qu’on en arrive à l’objet exact de sa demande :
— Est-ce que tu peux me trouver un poste en métropole ? On ne peut plus rester ici avec les enfants.
— Tu ne veux plus rester avec moi, ici, Paulo ?
Là, je savais que j’étais vache. Le mettre devant un tel conflit de loyauté, cela ne se faisait pas.
— Désolé, Paulo, je n’aurais jamais dû te dire ça. Bien sûr que je vais essayer de te dénicher un poste en métropole, je vais faire tout ce que je peux. Cela ne devrait pas être trop difficile avec ton savoir-faire. Quant à Josiane, elle devrait également trouver facilement, vu son expérience de chimiste ici.
— Merci Robert. Tu sais, en fait… Je n’osais pas te le demander. Je savais que tu comptais sur moi.
— T’en fais pas Paulo, ta petite famille compte plus que tout. Tu as raison de penser à eux en priorité. Je vais appeler Simone ce soir et voir avec elle si elle sait à qui je peux m’adresser.
— Merci, tu es vraiment un ami, fit-il en me tombant dans les bras, du haut de son mètre quatre-vingt-dix.
Paulo allait me quitter, c’était certain. Je crois que je ne l’avais jamais vu aussi décidé. Il avait choisi Josiane, sa femme, la prunelle de ses yeux. Aurais-je fait à l’identique pour Simone ? Oui, sans aucun doute, malgré tout, la vie ne nous avait jamais amenés devant de tels choix. Il était touchant mon ami, même s’il ne serait plus à mes côtés dans les réussites et les échecs, dans le futur. Nos carrières se séparaient. Je n’aurais jamais imaginé ça. Je nous voyais travailler ensemble jusqu’au bout. C’était dur pour moi – sans doute aussi pour lui, bien qu’il ne l’affichât pas – mais je devais me montrer fort, l’aider plus que le mettre en difficulté. Il serait toujours temps de me morfondre, plus tard.
J’allais perdre un fidèle compagnon sur le terrain, mais je venais de gagner définitivement un ami, tout en me préparant à m’en passer. Paradoxe, la vie n’est que paradoxe.
Le soir même, j’eus Simone au téléphone pour une de nos très longues conversations habituelles. L’un des avantages liés à ma fonction était la mise à disposition d’une ligne inter[1], et ce sans limite de facturation. Du moins, personne ne m’avait fait remarquer quoi que ce soit à ce jour. Avant que j’aie eu le temps de prononcer le moindre mot, elle me parla de son boulot :
— Ça y est Robert, le réacteur numéro 1 a divergé hier ! On a sablé le champagne en salle de commande. Les premiers mégawatts de Saint Laurent vont bientôt être sur le réseau, m’annonça-t-elle rayonnante.
— Ben si ça a divergé, ils doivent y être, non ?
Je ne voyais vraiment pas où ils auraient pu partir ailleurs, ces sacrés mégawatts.
— Non, pas tout de suite. On a de nombreux essais de qualification à réaliser au préalable, mais ça va aller vite.
— En attendant, elle passe où la puissance ?
— Dans la Loire, me répondit-elle le plus naturellement du monde.
— Dans la Loire, mais.. Et les poissons ?
J’étais finalement un écolo avant l’heure, moi qui pourtant faisais brûler des tonnes de kérosène, d’essence de térébenthine et d’autres produits chimiques « sympathiques » avec mes petites fusées. Simone m’avait toutefois rassurée quant à la santé de la faune de la Loire :
— T’en fais pas, mon chéri, ils ne sont pas cuits non plus. C’est dilué et puis, avec le débit actuel de la Loire en cette période, on ne voit même pas la différence avant et après la centrale en termes de température.
— J’imagine bien que s’il y avait eu des poissons cuits ou sur le dos après la centrale, ça aurait fait un scandale, lui répondis-je dans un sourire
Il ne fallait surtout pas que j’oublie de lui parler de Paulo, c’était même pour cela que je l’avais appelée au départ, et puis comme toujours on s’emballait sur d’autres sujets, surtout quand on se mettait à évoquer nos boulots respectifs :
— Simone, il faut que je te demande quelque chose…
— Oui, mon chéri ?
— Ce n’est pas pour moi, c’est pour Paulo. Tu as encore des contacts au CEA par exemple ?
— Oui, bien sûr, mais pourquoi pour Paulo ?
Je lui expliquai de quoi il retournait, lui relatant la discussion que j’avais eue dans la journée avec mon ami et le fait que je devrais désormais apprendre à faire sans lui. Il fallait que je m’y prépare. En même temps, à près de cinquante ans, il était peut-être temps que j’arrive à me débrouiller sans béquille ni patte de lapin.
— Je vais passer quelques coups de fil demain et je te dis ça. Je pense qu’ils seront enchantés de recruter un bricoleur tel que lui. Tu sais, le CEA, ce n’est finalement que du « gros bricolage ». Ce n’est pas de la série ni de la production comme les centrales EDF. Chaque réacteur du CEA est unique.
— Merci mon amour. Tu sais, je lui dois bien ça à Paulo.
— Tu ne lui dois rien, Robert, tu es son ami, point.
— Oui, tu as raison, ce n’est pas une question de devoir, mais juste d’amitié réciproque.
— Voilà.
Elle avait toujours le mot juste, ma Simone, toujours.
Elle appela quelques-uns des contacts qu’elle avait gardés à Cadarache et obtint quasi immédiatement une proposition d’embauche de Paulo. En effet, le chef électricien de Rapsodie[2] allait partir pour une retraite bien méritée à 65 ans et le CEA désespérait de lui trouver un remplaçant. La candidature de Paulo tombait à point nommé. Simone eut même droit aux remerciements du responsable des projets RNR[3]. Une bonne partie des effectifs de Rapsodie migraient sur le nouveau réacteur Phénix[4] à Marcoule et les équipes restantes du premier RNR du CEA étaient critiques pour en garantir l’opérabilité. L’électricité étant l’un des domaines cruciaux de la maintenance et du fonctionnement de l’installation, ils ne pouvaient pas se permettre de ne plus avoir de chef électricien.
Une semaine plus tard, Paulo prit l’avion, direction Paris, puis le train pour Aix-en-Provence afin d’aller rencontrer les responsables du CEA devant statuer sur son embauche. Je l’avais briefé pour qu’il soit calme et ne monte pas sur ses grands chevaux comme il savait si bien le faire, dès qu’il se sentait agressé ou rabaissé. Il m’avait promis qu’il resterait zen. En même temps, c’était lui qui voulait partir en métropole. À lui de mettre toutes les chances de son côté.
Je n’ai pas su ce qu’il s’était passé – il n’a jamais accepté de me raconter les détails de ses entretiens – mais il fut recruté à un niveau de salaire qu’il n’aurait lui-même pas imaginé. Il revint, tout guilleret, nous annoncer la bonne nouvelle, dès sa descente de l’avion à Cayenne-Rochambeau. Josiane lui sauta dans les bras de bonheur. Je n’avais pas réalisé à quel point cette humidité ambiante lui pesait ni à quel point elle se sentait loin de tout. Le seul qui semblait triste de s’en aller dans la famille de Paulo était Robert, mon filleul, qui lui, rêvait de devenir chasseur dans la jungle guyanaise.
— C’est terrible, Robert, me dit mon ami le lendemain. On est tous heureux de repartir vers le sud de la France, sauf mon aîné. On a l’impression de lui arracher le cœur en l’envoyant en métropole.
— Il pourra revenir plus tard. Tu peux lui dire que je l’accueillerai quand il voudra.
— C’est gentil, Robert, merci. Tu te rends compte, il n’a que seize ans et rêve déjà de nous quitter ?
— Ainsi va la vie, non ? Les enfants quittent leurs parents. Tu as bien quitté ta mère pour venir avec moi à Vernon, puis Suippes, puis…
— Je sais, mais c’est pas pareil, moi !
— Ben si !
— Non, je n’avais pas seize ans, moi !
Non, effectivement. Toutefois, malgré le lien extrêmement fort qui l’unissait à sa mère, il était parti loin d’Annonay. Je n’étais pas certain que Robert Junior ait le même lien avec Josiane.
— C’est vrai. Mais pour le moment, il vient avec vous.
— Oui, mais je sens bien qu’il ne va penser qu’au moment où il pourra revenir. Déjà qu’il n’est pas brillant, brillant au lycée. Ça ne va pas s’arranger quand on sera à Aix.
— Tu peux faire un marché avec lui peut-être ? lui suggérai-je.
— Du genre ?
— Eh bien, avec de bons résultats scolaires, il viendra passer les vacances d’été ici…
— C’est une bonne idée, oui !
Si j’avais su dans quoi l’on allait s’engager. Ces mots allaient déterminer l’avenir de mon filleul, un avenir que ni son père ni moi n’avions réellement envisagé à l’époque.
Peu de temps après cette discussion, nous apprîmes la démission de notre Général-Président, à la suite d’une majorité de « non » au référendum qu’il avait organisé. Il avait tiré les leçons de cet échec, comme il avait dit – même s’il avait mis sa démission en jeu en lançant ce référendum –, et, à son âge avancé, il avait décidé de profiter d’une retraite bien méritée. Sans aucune surprise, son successeur fut son ancien premier ministre, Georges Pompidou. Sans grande surprise toujours, le chef du gouvernement fut J C-D, l’âme damnée du Général-Président. Le changement dans la continuité…
Début juillet, l’avance des Russes sur l’oncle Sam s’accrut encore avec la première navette habitée qui atteignit l’espace, en dépassant cette fameuse ligne de Karman, puis revint sur Terre par ses propres moyens. Un réel pas de géant ! Les Américains ne pouvaient pas rester sans réagir. La future mission Apollo 11 devait montrer au monde entier leur supériorité incontestable dans le domaine spatial. Ils allaient enfin répondre à l’engagement que le président Kennedy avait pris en 1961, lorsqu’il avait lancé le programme Apollo de la NASA : poser le pied sur la Lune avant la fin de la décennie.
Paulo, Josiane et leurs deux enfants quittèrent la Guyane fin juin, dès le début des vacances. Cela aurait été trop difficile pour eux de changer en pleine année scolaire. Le CEA avait dû attendre un peu. Pour mon ami, il avait été hors de question de partir sans sa famille. Ils s’installèrent en banlieue d’Aix, à Venelles, dans une jolie maison avec un grand jardin.
Ce fut d’ailleurs chez eux qu’avec Simone, nous nous retrouvâmes le 21 juillet 1969. Paulo avait accompli l’exploit de louer un poste de télévision, sans doute l’un des derniers disponibles. Tous les six, dans une espèce de silence quasi religieux, nous découvrîmes durant la nuit, sous nos yeux ébahis, les premiers pas de l’homme sur l’astre lunaire, la concrétisation de toutes ces années d’essais, d’échecs, de débauche d’énergie et d’argent. Enfin, l’Homme avait réussi. Il avait voyagé dans l’espace pour de bon. Cette fois-ci, l’avance des Soviétiques sur les Américains avait été réduite à néant d’un seul coup. Je serrai fort les doigts de Simone entrelacés avec les miens tellement j’étais pris par le spectacle incroyable qui avait lieu devant moi.
Une fois la première émotion passée, je voyais mon ami expliquer dans le détail à ses fils captivés, ce qui se déroulait devant eux, les conditions d’apesanteur, l’absence d’atmosphère, l’exigüité du module LEM, le fait qu’un astronaute soit resté en orbite autour de la Lune pendant que les deux autres descendaient dans le module lunaire. Il avait même dessiné un schéma[5] montrant la Terre, la Lune, le trajet d’Apollo 11 ainsi que les déplacements de la Lune autour de la Terre durant toute la mission.
Quelle expérience incroyable ! Pour nous qui savions les difficultés à résoudre pour que cela fonctionne, nous qui avions parfois tellement de mal à faire décoller une « bête fusée inhabitée », nous étions fascinés par ce que les Américains réalisaient en direct sous nos yeux. Poser le pied sur le satellite de la Terre, à plus de 380 000 kilomètres de nous. La distance qui nous semblait auparavant astronomique se trouvait maintenant à notre portée…
Je ne pouvais pas m’empêcher de ressentir une petite pointe d’envie pour ce que Paulo vivait à cet instant précis. Moi, je n’aurais jamais l’occasion d’expliquer des choses comme cela à mon fils ou ma fille. J’avais autre chose, une relation exceptionnelle avec une femme extraordinaire, mais pas d’enfant.
[1] À l’époque toutes les lignes téléphoniques n’avaient pas un accès direct à l’international. Ses fonctions de chef de projet permettaient à Robert de bénéficier de cette facilité.
[2] Rapsodie est le premier réacteur nucléaire expérimental français de la filière à neutrons rapides et à caloporteur sodium, conçu à la fin 1957 par le département des études de pile du CEA à Cadarache. Il a fonctionné de 1967 à 1978 et son arrêt définitif fut acté en avril 1983.
[3] RNR : filière de Réacteurs à Neutrons Rapide. Le premier réacteur de ce type a été Rapsodie à Cadarache, puis Phénix à Marcoule et enfin Super Phénix à Creys-Malville. Ce dernier a été exploité par un conglomérat Franco-italo-allemand, la NERSA jusqu’en 1997, date de son arrêt définitif pour des raisons politiques.
[4] Phénix est un ancien prototype de réacteur nucléaire à neutrons rapides refroidi au sodium situé sur le site nucléaire de Marcoule (Gard) qui a fonctionné de 1973 à 2010. Couplé au réacteur Phénix d’une puissance thermique de 563 mégawatts, un générateur électrique pouvait fournir une puissance de 250 mégawatts. La vocation du réacteur Phénix était initialement de fournir de l’électricité, puis elle s’étendit à l’étude de la transmutation des déchets radioactifs à vie longue (loi Bataille de 1991).
[5] Il avait fait un dessin similaire à celui que l’on peut retrouver dans le rapport de la NASA en diffusion libre : https://history.nasa.gov/alsj/a11/A11_MissionOpReport.pdf
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