Chapitre 32 : les bouchées doubles en Guyane
Quelques jours après cette nuit absolument mémorable pour la conquête spatiale, nous quittâmes Paulo et sa famille et prîmes le train avec Simone pour un endroit qu’elle voulait me faire découvrir. Il nous fallut plus d’une journée pour arriver à destination au départ de Marseille.
— Tu vas voir, Robert, je t’emmène au bout du monde, m’annonça-t-elle une fois tous les deux descendus en gare de Brest.
— Mais on n’y est pas, ici ? m’étonnai-je.
— Presque, mais pas tout à fait. Tu verras, rendons-nous sur le port.
Je la suivis, portant nos sacs et n’ayant toujours aucune idée du lieu où elle avait prévu de m’emmener.
Arrivée devant l’embarcadère de la SMD[1], elle me dit :
— Voilà, on y est !
— On va prendre le bateau ? Pour aller où ? Pas en Amérique quand même ?
Simone avait toujours été pleine de surprises, mais cette fois-ci, elle s’était surpassée !
— T’es bête, Robert ! On va à Ouessant, c’est une île. C’est vraiment le bout du monde. Pour être exacte, c’est la partie de la France la plus à l’ouest avant le continent américain.
— Qu’est-ce qu’on va aller faire dans une île ? On va y rester longtemps ?
Je n’étais véritablement pas emballé…
— Se promener, être ensemble, faire du vélo, découvrir de magnifiques paysages, respirer le bon air pur de la mer. On va faire tout ça pendant une semaine. Je nous ai loué une petite maison.
Malgré ses explications et son enthousiasme, j’étais dubitatif. Un caillou posé sur l’eau, durant sept jours, on en aura vite fait le tour… Et après ? Bah, au pire, nous passerions le temps à nous câliner. Il y aurait des vacances plus désagréables que cela. Toutefois, quel besoin d’aller aussi loin pour ça ?
Pas très rassuré, je montai à sa suite sur un bateau appelé Bugel Eussa, une petite vedette flambant neuve pouvant accueillir plus de deux-cents personnes et qui assurait la navette quotidiennement entre Brest et Ouessant. Je n’avais jamais été un fan de la mer – de l’océan comme me reprit Simone une fois le port quitté, la « mer » étant réservée à la Méditerranée[2] –, il y avait trop d’eau pour moi. Déjà, je n’avais jamais vraiment été à l’aise dans l’Ardèche quand on descendait la rivière en canoë. Là, en plus il y avait des vagues et cette immensité aqueuse.
Pourtant, nous ne naviguions pas encore dans l’océan, mais juste dans la rade de Brest, une sorte de petite mer intérieure. Premier arrêt dans le port du Conquet. Quelques passagers embarquèrent, puis le bateau partit vers le large et la première île : Molène. Sur le trajet, j’aperçus pas mal de rochers, d’îlots, voire d’autres terres totalement vierges.
Nous arrivâmes dans le port de l’île habitée, la plus proche du continent, un bassin protégé par une digue importante.
— Tu vois, mon chéri, la construction de ce môle date de 1963. Ce n’est que depuis cette date que les vedettes de la taille du Bugel Eussa peuvent accoster facilement.
— C’est terrible. Dis-moi, ils ne sont ravitaillés que par bateau ici ?
— Il paraît que juste après 45, ils avaient leur courrier livré par hélicoptère deux fois par semaine.
— Mais comment sais-tu tout ça, Simone ? Tu es du coin ? Il ne me semble pas pourtant… Suippes, c’est loin de la mer quand même.
— De l’océan, Robert, de l’océan ! rectifia-t-elle en riant. Je ne suis pas d’ici. C’est un collègue qui m’a parlé de ces îles de façon tellement enflammée que cela m’a vraiment interloquée. Alors, je me suis renseignée, cela m’a beaucoup plu et je me suis dit que cela t’emballerai aussi.
Peut-être, mais pas tout de suite… Pour le moment, je tâchais plutôt de garder mon repas dans mon estomac sans le partager avec les mouettes et les poissons. Néanmoins, je devais avouer que j’aimais bien cet air du large qui fouettait mon visage.
Après la courte escale à Molène, départ pour Ouessant, notre destination finale. Cette fois-ci, nous étions en pleine mer. Nous avions de l’eau tout autour du bateau, avec l’île de Molène et son sémaphore qui rétrécissaient derrière nous.
Nous finîmes par arriver à destination, au port du Stiff, sur la côte est de l’île, situé à l’exact opposé de la ville principale, Lampaul. Enfin, quand je dis ville, disons le plus grand regroupement de maisons d’Ouessant. Même pas deux mille habitants sur toute l’île, m’apprit Simone et ça ne faisait que décroitre depuis 1900.
— L’île n’est électrifiée que depuis 1953, me dit-elle.
— Ah oui ? Eh ben, ça fait rêver, dis donc…
— Arrête de ronchonner et viens avec moi en prendre plein les yeux.
Visiblement, rien ne pouvait diminuer son enthousiasme.
Une petite navette nous amena dans le bourg de Lampaul où nous attendaient deux vélos loués par Simone. J’accrochai nos sacs aussi bien que je pus sur les porte-bagages et en avant ! Nous partîmes pour un trajet de quelques kilomètres jusqu’au hameau de Loqueltas, sur la pointe nord-ouest de l’île, notre lieu de villégiature, dans la moitié d’une ferme qui avait été réhabilitée pour les locations de vacances. Nos propriétaires, des gens charmants, nous firent visiter notre logement, composé d’un salon-salle à manger-cuisine avec une douche dans un coin, séparée du reste par un rideau à fleurs, et d’une chambre à l’étage. Les toilettes étaient au fond du jardin, dans une cabane en bois, communes pour nous et nos logeurs.
Nous posâmes nos affaires et, après un gros câlin – il fallait bien essayer le lit qui s’avéra tout à fait confortable, bien qu’un peu mou et grinçant –, Simone m’entraîna pour une balade à vélo vers l’un des phares de cette île, le Créac’h, caractéristique avec ses larges bandes horizontales noires et blanches.
Je ne sais pas si vous avez déjà fait de la bicyclette sur une île, mais je peux vous dire qu’il y a une chance sur deux, voire trois sur quatre, d’avoir le vent de face. Car, sur une île, du vent, il y en a. Le phare était à moins d’un kilomètre de notre logement, pourtant j’ai cru qu’il s’en trouvait à plus de dix. En dehors de la brise marine, je commençais à être gagné par le charme des lieux. Il n’y avait pas grand monde et le temps était magnifique.
Mes poumons débutaient l’évacuation de l’humidité accumulée à Kourou. Je me sentais respirer plus facilement, plus légèrement. Toute cette eau était nettoyée par l’air venu du large. Celui-ci avait même réussi à chasser mes idées noires concernant Europa. J’avais chargé Gérard de suivre les essais en Australie. Aux dernières nouvelles, ça se passait aussi mal que je l’avais anticipé. Comme nous étions plusieurs à le penser, le premier étage britannique n’était absolument pas prévu pour envoyer une fusée dans l’espace. Il n’était qu’un vulgaire propulseur de missile balistique, recyclé par les Anglais et complètement dépassé.
Une rafale de vent balaya les restes de mes sombres pensées à l’encontre de ce projet mal ficelé. Le ciel était d’un bleu comme je l’avais rarement observé auparavant. Un autre bleu que notre ciel d’Ardèche, pas le même non plus que celui d’Hammaguir, et sans comparaison possible avec le gris de Guyane. J’avais vraiment l’impression d’être sur un vaisseau immobile, au milieu de l’océan, en dehors du temps et de l’espace.
Chaque jour qui passait m’amenait à aimer encore plus cet endroit et son climat un peu rude. Il n’était pas rare qu’une averse nous tombât dessus, sans crier gare, et que le nuage s’éclipsât aussi vite qu’il était venu. La brise avait vite fait de nous sécher. Il me semble que je n’ai jamais fait autant de vélo que durant cette semaine avec Simone. Mes mollets étaient devenus durs comme du bois tellement ils s’étaient musclés.
La veille de notre départ, lors d’une promenade à pied dans la partie sud, entre Porsquen et Kerber, moi qui suis pourtant ingénieur, terre à terre, cartésien et tout et tout, je crois que je vis un signe : dans le jardin d’une maison à moitié abandonnée, il y avait un petit bateau de pêche. Son nom en lettres dorées était « Robert ». Si j’avais encore le moindre doute sur le fait qu’allait naître une histoire d’amour avec cette île, celui-ci avait disparu avec la découverte de ce rafiot. Les derniers lambeaux de questionnements avaient été emportés par les mouvements de l’air venu du large.
Moi le pragmatique, je n’avais détecté que trois signes de ce genre dans ma vie : l’étoile dans le Triangle d’été, quand j’étais enfant – toujours inexpliqué à ce moment-là –, le fait de « reconnaître » Simone lors de notre rencontre et maintenant ce bateau. Mystérieusement, je me disais que j’allais finir mes jours ici, sur cette île d’Ouessant.
Jusqu’à ce moment, je ne m’étais pas posé la question d’un endroit où m’installer, une fois ma course aux étoiles terminée, quand j’aurai laissé la place aux jeunes. La réponse m’était venue simultanément à la question. J’étais persuadé d’avoir trouvé ce lieu. Quoi de mieux qu’une île perdue au milieu de l’océan, pour s’affranchir de la pollution lumineuse, afin d’observer le ciel en toute quiétude. J’avais bien l’intention d’étudier ce fameux Triangle d’été et d’en lever le mystère. Ce serait aussi de là que je suivrais les aventures de mes successeurs, cette certitude s’ancrait en moi de plus en plus.
Moi, le montagnard ardéchois, j’allais me poser au milieu de la mer – de l’océan, c’est vrai – d’autant plus facilement si mon amoureuse m’y rejoignait. Heureusement, nous étions tombés amoureux d’Ouessant en même temps. Simone sauta de joie quand je lui annonçai que j’allai investir toutes mes économies dans l’achat d’une maison ici, où nous nous retrouverions dès que nous aurions un moment libre.
Le retour à la réalité et sur le continent fut un peu brutal. Les gros titres des journaux ne parlaient que des affrontements entre catholiques et protestants en Irlande du Nord. Le Premier ministre britannique avait envoyé la troupe pour rétablir l’ordre, ce qui avait galvanisé le mouvement nationaliste, qui pourtant, partait divisé entre extrémistes et modérés. Une belle réussite…
Arrivé à Brest, je pris rendez-vous avec un notaire bien en vue et lui demandais de rechercher une maison pour moi, sur cette île d’Ouessant, une maison qui serait une résidence secondaire durant quelques années puis ma résidence principale. Il m’orienta vers son collègue du Conquet avec qui je convins, au téléphone, d’un rendez-vous fin octobre, afin de lui laisser le temps de prospecter.
Fin octobre, nous nous retrouvâmes, Simone et moi devant le cabinet de ce notaire :
— Alors, prêt à faire le « grand saut, mon chéri » ?
— Le grand saut ? Comment ça ?
— Ben, tu vas t’endetter pour vingt ans s’il t’a trouvé quelque chose, non ?
— Bah, qu’est-ce que c’est que vingt ans pourvu que tu sois à mes côtés durant ce temps-là. On n’aura sans doute pas assez de vingt ans pour profiter l’un de l’autre comme on en a envie.
— Tu as raison, on a du temps à rattraper.
Si j’avais su…
Le notaire avait trouvé deux maisons qui correspondaient à ma recherche, dont une qui semblait en piteux état. Celle-ci était face à la mer – à l’océan –, et vu son état, beaucoup moins chère que la seconde, donc nettement plus dans mes moyens. Je m’imaginais passer mes vacances à la retaper, étant certain que Simone, Jean-Paul ainsi que Paulo et sa famille viendraient me rendre visite pour me donner un coup de main. Les murs et la toiture étaient sains d’après un artisan local qui était venu les examiner.
— Il faut vous décider rapidement. Ce type de bien est très recherché, me pressa le notaire.
J’échangeai un regard avec Simone et ne découvrant que de la joie dans celui-ci, je me lançai :
— Laissez-nous deux jours. On va aller la voir et je vous fais part de ma décision dès mon retour.
— Deux jours, c’est bien, accepta-t-il.
Pendant ce temps, Simone était sortie appeler nos logeurs de l’été dans la cabine téléphonique en face du cabinet du notaire. Il n’y avait personne dans la maison où nous étions quelques mois plus tôt. Il ne restait plus qu’à aller prendre le bateau pour Ouessant.
Il y avait effectivement quelques menus travaux à réaliser, en particulier dus au fait qu’elle était inhabitée depuis de longues années, à cause d’une succession assez compliquée. Le bâti semblait solide et il n’y avait pas de traces de ruissellement ni d’humidité importante à l’intérieur, malgré les pluies fréquentes en automne sur l’île. Il faudrait y refaire l’électricité, absolument pas aux normes, mais pour cela, je savais que je pourrais compter sur le chef électricien de Rapsodie.
De retour sur le continent, l’affaire fut rapidement conclue chez le notaire. J’étais devenu propriétaire d’une maison sur Ouessant, avec vue directe sur la mer ! Pardon, sur l’océan. J’étais le plus heureux des hommes. Moi qui n’avais pas eu de point fixe, à part mes parents en Ardèche, j’allais enfin avoir un port d’attache, même si celui-ci était tout au bout du monde. J’étais aussi dorénavant titulaire d’un crédit bancaire sur vingt ans…
Sur le bateau du retour, Simone m’avait raconté l’accident qui s’était déroulé sur le réacteur de la centrale de Saint-Laurent, pas longtemps après sa mise en exploitation industrielle. À la suite d’une erreur humaine, un des canaux véhiculant du gaz carbonique, destiné à récupérer les calories de la réaction nucléaire, avait été obturé. Le canal de combustible n’avait plus été refroidi. Il avait chauffé, jusqu’à commencer à fondre. Il y avait eu fusion d’environ cinquante kilos d’uranium, libérant dans le réacteur, puis dans l’atmosphère, des produits radioactifs. Aucune communication officielle n’avait été faite sur le sujet.
Cet accident, ainsi que le fait que le modèle français de réacteurs à uranium naturel arrivait au maximum de la puissance possible, avait décidé le président Pompidou à choisir plutôt la technologie des réacteurs américains à eau pressurisée REP[3]. C’était donc la fin du modèle français.
De mon côté, je lui avais fait part de la fin des travaux de l’Ensemble de Lancement de Diamant B (ELD) depuis fin août, avec entre autres innovations, la création d’un bâtiment spécifique pour l’intégration des lanceurs (BIL). Ainsi, en cas d’explosion au sol lors de l’assemblage, le pas de tir ne serait pas détruit. On était vraiment entrés de plain-pied dans l’ère industrielle à Kourou.
En mars 1970, eut lieu le premier lancement d’une fusée Diamant-B, au départ de Kourou, inaugurant ainsi l’ELD flambant neuf. Ce fut une étape importante à la fois dans la conquête spatiale française et aussi dans le développement du CSG[4] . Ce lancement, réalisé conjointement avec l’Allemagne qui livra un satellite WIKA et une capsule, MIKA, devant mesurer les performances de la fusée, fut un beau succès, malgré quelques déboires. En effet, le module technologique MIKA tomba rapidement en panne à cause de vibrations élevées du lanceur au décollage. Toutefois, WIKA, de son côté, fournit des informations sur les données de la haute atmosphère durant deux mois et en particulier de la Geocorona[5]. Certes, le poids et la taille de ce satellite étaient modestes, mais son orbite était plutôt haute, avec un apogée[6] à plus de 1600 kilomètres. C’était le mieux que nous ayons fait à l’époque.
Diamant semblait s’annoncer comme une alternative fiable, bien que moins puissante, à la fusée Europa qui ne paraissait connaître que des déboires. Les différents lancements sur la base de Woomera, en Australie, ne donnaient rien de bon. Autant les cinq premiers lancements de cette fusée, composée pour ceux-ci du premier étage britannique, le fameux missile Blue Streak, avec une maquette des deuxième et troisième étages pour les derniers essais, avaient été un succès, autant tous les suivants furent tous des échecs. Dès que l’on dépassait le stade de la maquette pour les étages autres que le premier, on n’obtenait que des catastrophes. Il y avait visiblement un problème de compatibilité ou de cohérence entre les modules britanniques et français puisque les deux tirs de 1967 s’étaient soldés par une absence d’allumage du tronçon français, appelé Coralie.
Une fois ce souci réglé, les deux lancements suivants en 1968 et 1969 s’étaient terminés tout aussi mal avec un arrêt prématuré du troisième étage allemand.
Je devais me rendre à Woomera pour l’essai de juin 1970. Celui-ci serait le bon, m’avait-on assuré. Dans tous les cas, il serait le dernier au départ de l’Australie. Le prochain tir de la fusée Europa devant avoir lieu à Kourou en 1971, si la construction de l’emplacement de lancement était terminée. Tout le monde mettait les bouchées doubles en Guyane.
[1] SMD : Société Maritime Départementale, ancêtre de l’actuelle compagnie Penn Ar Bed. Société publique gérant la desserte des îles de Sein, Molène et Ouessant au départ de Brest et du Conquet.
[2] J’appris, beaucoup plus tard qu’en fait il s’agissait la mer d’Iroise délimitée au nord par l’île d’Ouessant.
[3] Réacteurs REP : réacteurs à eau pressurisée. Le fluide caloporteur et le modérateur (pour ralentir les neutrons) est de l’eau pressurisée, à 155 bars (15 fois la pression atmosphérique) sous 300°C (l’eau reste liquide dans ces conditions). Le combustible est de l’uranium naturel enrichi en uranium fissile U235.
Le procédé français était un réacteur dont le combustible était de l’uranium naturel et dont le fluide caloporteur était le gaz carbonique CO2 et le modérateur le graphite. C’étaient les réacteurs Uranium Naturel Graphite Gaz (UNGG).
[4] CSG : Centre Spatial Guyanais appelé couramment « Kourou ». Zone de lancement des fusées françaises, puis européennes situé en Guyane Française, proche de l’équateur (5° de latitude Nord)
[5] Geocorone ou géocouronne : c’est la partie la plus lumineuse de la couche externe de l’atmosphère terrestre ou exosphère située entre 700 et 19 000 km de la surface du globe terrestre.
[6] L’apogée d’une orbite d’un astre, d’une planète ou d’un satellite est le point le plus éloigné du corps autour duquel il tourne. Le point de son orbite le plus proche de son centre de rotation est le périgée.
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