Chapitre 42

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Alexandre l’attendait, appuyé contre le capot d’une voiture de sport. Il lui fit signe dès qu’il la vit. La boule au ventre, les mains moites, elle s’avança vers lui et le salua.

— Pile à l’heure ! Allez, monte !

— On n’y va pas en bus ?

— Pas avec cette chaleur, non merci ! dit-il avec une pointe de dédain. En plus, comme ça je peux te ramener chez toi après !

Le regard d’Océane glissa sur la voiture immaculée avant de revenir sur elle-même : un simple jean, un débardeur bon marché, des baskets usées par le temps. Une vague de malaise la traversa. Elle se sentit misérable, ridicule. L’envie de tourner les talons et de partir la submergea. Maxime a raison, on n’a rien en commun eux et moi… Dragon ou pas, je suis comme mon père finalement : je ne suis personne, pensa-t-elle sombrement.

La vitre face à elle se baissa et Alexandre se pencha pour croiser son regard de l’intérieur.

— Ça ne va pas, Océane ?

Elle hésita, puis fidèle à elle-même, lui dit la vérité.

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, finalement…

— Comment ça ? Pourquoi ? l’interrompit-il, surpris et visiblement déçu.

— Parce que moi, je prends le bus, soupira-t-elle. Je fais des ménages pour payer mes factures et acheter mes vêtements en solde chez les discounters.

Exprimé à voix haute, son mode de vie lui parut encore plus pathétique. Embarrassée, elle se mordit l’intérieur de la joue si fort que le goût du sang envahit sa bouche. Elle songea qu’elle avait été bête de se poser tant de questions. Passé l’excitation de la nouveauté, il ne faisait aucun doute que la famille Jorique n’avait aucun intérêt à se préoccuper d’elle.

— Désolée de t’avoir fait perdre ton temps…

Sans attendre la moindre réponse, elle se détourna pour s’éloigner et rentrer chez elle. En bus.

Le son d’une portière claqua dans son dos. Elle serra les dents, ce n’était pas terminé.

— Attends !

Il se planta devant elle, l’air confus.

— C’est moi qui suis désolé… Je suis un crétin… Je voulais t’impressionner avec la voiture de mon père, mais je me rends compte que c’était stupide.

D’un geste délicat, il replaça une mèche derrière l’oreille d’Océane, elle recula et baissa les yeux.

— Ça ne change rien, répondit-elle doucement avec une pointe d’amertume. Maxime a raison : on n’est pas du même monde, ta famille et moi. On n’a pas les mêmes problèmes ni les mêmes perspectives d’avenir. Pour l’instant, je suis une chose curieuse, inédite… Je préfère arrêter ici avant de…

— Arrête, Océane, la coupa-t-il doucement, mais fermement. Ok, on n’est pas du même milieu social, et alors ? Est-ce que ça t’a empêchée d’être amie avec Sonia toutes ces années ? Non ! Et en ce qui me concerne, aujourd’hui, je n’ai rien ! C’est mon père qui paye tout ! Je n’ai aucun mérite ! Alors que toi… t’as pas idée à quel point je suis admiratif de tout ce dont tu es capable…

Lentement, elle releva les yeux vers lui. Était-il sincère ?

— J’ai aucun doute sur tes capacités à faire de grandes choses, toute seule, par tes propres moyens. Et cette force de caractère que tu as me plaisait bien avant que tu aies ta carte de fidélité chez les hommes-lézards…

La dernière remarque arracha un demi-sourire à Océane. Elle avait horriblement chaud, atrocement soif et elle était affreusement perdue dans ses réflexions. Pourquoi les choses devaient-elles être si compliquées ?

— Je suis désolée si je me suis montré prétentieux ou condescendant, ce n’était pas mon intention. Pardon.

Incapable de faire le tri dans ses émotions et ses pensées, elle se contenta de hocher doucement la tête. Alexandre semblait réellement mal à l’aise.

— Tu veux bien me faire l’honneur de venir au cinéma avec moi ? demanda-t-il penaud. Ou, au moins, venir te rafraîchir un peu dans la voiture, tu n’as pas l’air en forme et je ne veux pas d’ennuis avec ta grand-mère !

Cette fois, Océane acquiesça avec plus de conviction avant de le suivre et de monter dans la voiture où la climatisation était restée allumée.

— Tu as bu aujourd’hui ?

Elle haussa vaguement les épaules, réalisant qu’elle n’avait quasiment pas bu d’eau de l’après-midi.

Alexandre se pencha vers la banquette arrière pour s’emparer d’un petit sac qu’il lui tendit. Elle s’en saisit avec curiosité pour découvrir son contenu : une bouteille d’eau, une boîte de barres chocolatées et une crème réparatrice pour les mains. Elle releva les yeux vers lui, confuse.

— Tu prends soin de tout le monde, mais tu as tendance à t’oublier. J’ai remarqué que tes mains étaient particulièrement sèches la dernière fois. La bouteille et les barres de céréales, c’était au cas où, mais je pense que j’ai bien fait.

Depuis la disparition de ses parents, elle avait abandonné la danse et renoncé à ses rêves aux côtés des oiseaux. Tout son temps libre avait été consacré à soulager sa grand-mère en s’occupant du ménage, des courses et en veillant autant que possible à l’éducation de ses sœurs. Au début, Anika avait pris soin d’elle, mais Daphné et Diane, encore trop jeunes, avaient rapidement exigé plus d’attention. La maturité précoce d’Océane l’avait peu à peu reléguée à l’arrière-plan, privée de ces petites attentions dont elle aurait pourtant eu besoin. Elle s’était retrouvée livrée à elle-même, contrainte de se suffire.

Ses mains, sans cesse lavées, malmenées par les produits ménagers et les désinfectants, étaient devenues rêches et abîmées. Chaque jour, elle se promettait d’y remédier, d’appliquer une crème hydratante, mais elle finissait toujours par oublier. Lors de leur dernière rencontre, Alexandre avait remarqué cet infime détail et n’avait pas hésité à agir, pour elle. La gorge d’Océane se serra tandis qu’une brûlure familière lui montait aux yeux.

— Merci, finit-elle par articuler, ravalant ses émotions.

Alexandre eut la délicatesse de ne pas insister et démarra la voiture pour les conduire au cinéma.

Sur le trajet, Océane vida sa bouteille d’eau et grignota la moitié d’un paquet de barres de céréales au chocolat, ce qui l’aida à se sentir un peu mieux en arrivant dans la salle de projection.

Dès que le film commença, elle décida de mettre ses interrogations de côté pour savourer ce classique des années soixante. Avec Alexandre, ils échangèrent quelques plaisanteries sur les effets spéciaux d’époque et le réalisme douteux du faux sang, s’attirant au passage les soupirs agacés et les grognements des rares spectateurs présents. Océane passa un excellent moment.

À leur sortie, ils s’installèrent sur un banc devant le cinéma, le temps de finir leurs boissons et pop-corn. Le jour déclinait, enveloppant la ville d’une lumière douce et dorée.

— La semaine prochaine, c’est Pulp Fiction qui est à l’affiche. Ça te tente ?

— Connais pas…

Ayant terminé son soda, elle se mit à jouer distraitement avec sa paille, faisant tournoyer les derniers glaçons qui fondaient au fond du gobelet. Elle ne savait plus quoi penser de lui, des Jorique, de sa propre famille, ni même d’elle-même.

Est-ce que je me pose trop de questions ? Est-ce moi qui rends les choses plus compliquées qu’elles ne le sont ?

Depuis qu’elle avait croisé le regard reptilien de Joaquin, la peur et les doutes ne la quittaient plus. Les avertissements d’Anthony, puis la conversation téléphonique qu’elle avait surprise dans le bureau de Rafael n’avaient fait qu’alimenter son trouble. Seulement, elle était épuisée. Lasse de vivre dans ce climat de méfiance constante.

— J’aimerais m’insurger contre cette terrible lacune de ta culture cinématographique, mais j’ai l’impression que t’as d’autres tracas en tête ?

Océane le dévisagea un instant, il avait sincèrement l’air inquiet pour elle. Malgré tous ses efforts, elle ne parvenait pas à ne pas l’apprécier. Elle brûlait d’envie de se confier à lui, mais son instinct lui intimait de rester sur ses gardes.

— J’ai effectivement beaucoup de choses en tête, finit-elle par admettre dans un soupir.

Alexandre hocha lentement la tête.

— On peut en parler si tu veux ?

J’aimerais tellement… pensa-t-elle.

Face à son mutisme, il reprit la parole.

— Est-ce que c’est lié à ce dont on parlait sur le parking ? Ou bien les idioties que j’ai pu dire au camping ?

À défaut de pouvoir tout lui dire, peut-être pouvait-elle lui faire part de quelques-unes de ses inquiétudes et voir ce qu’il avait à dire ?

— Qu’est-ce que je représente pour toi et ta famille ?

Les yeux de son interlocuteur s’écarquillèrent un instant.

— Heu… Houlà ! Grosse question ! Pour moi, je pense que j’ai été plutôt clair, dit-il avec un sourire. Pour ma famille, je ne suis pas vraiment posée la question jusque-là ! C’est si important ?

Elle avait l’impression de douter de tout ces derniers temps, mais cette fois, une certitude s’imposa à elle : il ne lui disait pas la vérité. Aussi préféra-t-elle ne pas aller plus loin dans les confidences, elle changea le sujet de la conversation.

— Ça raconte quoi, Pulp Fiction ? demanda-t-elle avec un petit sourire.

Alexandre se fit un plaisir de lui présenter ce qui semblait être un de ses films préférés. Certains de ses amis de la fac pourraient être intéressés de venir voir ce film, l’informa-t-il également, lui demandant implicitement si elle était d’accord pour qu’ils se joignent à eux. Elle accepta, s’inquiétant légèrement de comment il allait la présenter à eux, mais également curieuse de voir les personnes qu’il fréquentait.

Alors qu’ils se dirigeaient vers la voiture, Alexandre fouilla ses poches et en sortit un petit flacon.

— C’est du chèvrefeuille, dit-il face au regard interrogateur d’Océane.

Loin de la rassurer, l’information la rendit encore plus perplexe, ce qui le fit rire.

— À forte dose, cela peut nous endormir, nous affaiblir, voire nous rendre complètement vulnérables pendant plusieurs heures... Mais ! ajouta-t-il face à l’expression inquiète de la jeune femme. Mais, à petite dose, cela permet de soulager l’anxiété et ça aide à dormir.

Il lui tendit les pilules.

— Je l’avais pris au cas où tu poserais de nouveau la question, mais je pense que cela peut te faire du bien. Par contre, n’en prends pas tous les soirs. Il n’y a pas de risque d’accoutumance, mais les effets diminueraient.

Dubitative, elle s’empara néanmoins du flacon en le remerciant.

Lorsqu’elle franchit les portes de son foyer, Daphné se jeta sur elle.

— Alors, tu l’as embrassé ?

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