CHAPITRE 39.3 * VICTORIA

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V.R.S.de.SC

♪♫ ... ♪♫

Je ne m’aperçois même pas que je fais les cent pas, si absorbée que je suis par cette introspection abrasive qui ronge puis forge mes certitudes. Mes chaussures piétinent la pelouse tondue, et les brins d’herbe, écrasés sous mes allers-retours obsessionnels, portent la trace de mon agitation. Le sol devient complice muet de mon trouble. Une oppression diffuse me comprime le thorax. C’est uniquement lorsque mes pieds cessent leur errance que je réalise ne pas avoir pris une seule respiration calme depuis un moment. Mais, enfin, je sais ce que je dois faire.


Je combattrai à ses côtés, prête à braver le destin et à anéantir les chaînes de nos réticences. Je serai son bouclier contre les tempêtes, son écho dans le silence. Je me dresserai contre le flot de craintes qui cherchent à nous séparer, même si ça signifie me perdre pour mieux me retrouver en lui. Je porterai son nom en banderole, et chaque battement de mon cœur exprimera ma révolte contre la peur de l’inconnu. Je lutterai pour que cette étincelle ne s’éteigne jamais, que nos rêves s’entrelacent et défient la logique de l’univers. Je veux tout donner, sans compter, de sorte que notre avenir prenne forme, malgré le chaos ambiant.


Mais d’abord, je dois m’affranchir de mes vieilles appréhensions, de cette prudence paralysante qui me condamne à l’immobilisme. Me délester de ces démons qui m’empêchent de m’abandonner pleinement à l’amour. Je refuse désormais de rester prisonnière de mes croyances éculées. Plus de compromis avec moi-même, plus de demi-mesures. Il est temps de tout miser, d’oser l’imprévisible. Je choisis le risque. Je choisis la vie.


Après une profonde respiration pour dynamiser mon souffle, je fais volte-face. Mon regard s’accroche, se rive sur lui.


James, à deux mètres à peine devant moi, figé dans un silence imposé. Voilà bien cinq minutes que je tourne en rond. Ma poitrine s’élève dans un souffle entrecoupé. La sienne aussi, pourtant, il est immobile. Une statue de tension. Visage fermé, yeux sombres, indéchiffrables, posture bandée, jambes fermement campées, poings crispés. Un mur de glace sous lequel je devine des braises incandescentes. Merde, pourquoi est-ce qu’il est en colère maintenant ?!


Le parc bruisse d’éclats de voix, de rires, de murmures épars. Mais, entre lui et moi, il n’y a plus rien. Une bulle de pression, un vide sonore qui engloutit tout, un gouffre suspendu entre deux vérités en collision. Un huis clos en plein air.


— Qu’est-ce que tu viens de dire, Victoria ?


Onde de choc en vue. L’interrogation s’accroche à l’air, dense et pénétrante. Ses prunelles me transpercent, avides, exigeantes. L’espace entre nous devient une arène émotionnelle, où chaque mot peut se transformer en une délivrance ou une condamnation. Même le ciel s’en mêle. Des nuages passent en éclaireurs, masquent un instant le soleil qui, jusqu’alors, illuminait mes réflexions. Leur ombre éphémère projette sur nous une atmosphère pesante, une touche dramatique qui s’accorde parfaitement à la scène. Génial. Très théâtral.


— Tu réalises ce que tu as dit ? me lance-t-il.


Sa voix me cisaille. Je le scrute, déstabilisée. Son intonation cache une intensité étrange, une vibration sous-jacente difficile à interpréter. Une pulsation avortée. Un froncement de sourcils. Mon ventre se contracte et ma gorge s’assèche. Mon cerveau, lui, tente une sortie de secours.


— Je… je…


Je balbutie, sans savoir que répondre. J’ai dit quelque chose. Quelque chose qui l’a secoué. Mais quoi ? Mon esprit a avalé mes mots, les transformant en un trou noir de méfiances, et je reste là, à chercher en vain une lumière.


Chaque seconde me dépouille un peu plus. Je deviens territoire conquis sous l’insistance de son regard qui dissèque, fouille les recoins les plus secrets de mon âme. Pourquoi est-ce qu’il me dévisage comme ça ? D’ailleurs, comme quoi ? Un reproche ? Une incompréhension ? De la suspicion ? Du doute ? Il m’observe, mais ne dévoile pas. Je rassemble mes pensées éparses, essaie de reconstituer les échos de ma propre voix. Qu’ai-je bien pu dire qui a semé ce désordre en lui ? Je refais le chemin à rebours, me remémore le contexte, épingle mes gestes, mes silences, les micro-expressions, traque la source du bouleversement. Il doit y avoir un indice quelque part. Peut-être ai-je dit un mot de trop, une vérité qui…


Oh Mon Dieu… J’ai.. ? À voix haute ? Non, impossible. C’était dans ma tête.


Ma respiration se grippe. Mon corps percute avant même que mon esprit ne digère l’information. Je recule, porte une main tremblante à ma poitrine comme si elle pouvait retenir la tornade qui s’y déchaîne.


Mais James avance. Chaque centimètre qu’il grignote accentue ma fébrilité. La proximité me désarme autant qu’elle m’aimante. L’intimidation se dissout, remplacée par une attraction irrépressible. Un pied dans l’incertitude, l’autre dans l’inéluctable. Entre moi et mon destin, un souffle. Je ne suis plus simplement face à lui, mais face à un carrefour existentiel. J’ai brûlé le pont derrière moi, une seule direction m’attend. Si je me rétracte, James sera fracturé en mille éclats silencieux.


Un pas de plus. Som ombre avale la mienne. Son corps me domine, un mur de chaleur et de tension. Son haleine effleure ma peau, spectre invisible qui fait frémir mes cils, et ma cage thoracique pulse en rafales anarchiques. Est-ce que le sien me voit ?


— Répète-le.


Ce ton rocailleux, cet ordre enrobé de sommation, à mi-chemin entre exigence et prière.


Non. Ces trois mots, ils… Je manque de courage. Je me dégonfle comme un putain de ballon de baudruche...


L’urgence palpite dans sa voix, l’attente s’y consume, le désir y flamboie. Mes yeux parcourent frénétiquement son profil. L’effort déployé pour gouverner sa nervosité se traduit dans ses traits verrouillés. Mais sous cette armure, la fêlure scintille. L’ai-je atteint ou enfoncé ? La réalité de mes sentiments est-elle aussi dévastatrice pour lui que pour moi ? L'absurdité de ma quête réside dans ce paradoxe : chercher des réponses dans ses iris d'acier, tout en sachant que je n'ai pas la force de croiser le regard de ma propre vérité...


Mais soudain, son masque se fissure, son visage s’adoucit quelque peu. Une sensibilité jusque là dissimulée émerge, fauche l’herbe sous mes pieds.


— Victoria, je t’en supplie… ne me laisse pas dans cette impasse… dis-le-moi.


Si les mots étaient des lames, je serais déjà en train de me vider de mon sang. Mais non, c’est moi qui porte l’arme, et lui qui saigne. Son bras s’élève à peine dans l’air entre nous, sans jamais toucher mon corps.


— Dis-moi que je n'ai pas rêvé. Dis-moi que tu le penses vraiment... parce que sinon….


Il n’achève pas sa phrase. Et moi, je n’ai pas la force de confirmer. Parce que si je parle… je perds pied. Si je parle, je tombe. Et je ne sais pas si je pourrais me relever.


Pourquoi ne pas juste lui dire ?


La question me crève le cœur, mais elle se heurte à un mur de terreur. Qu'est-ce que je fous, sérieusement ? Pourquoi suis-je là, muette comme une idiote ? Si j'étais honnête, je ferais éclater ce silence. Mais non, j'ai trop peur d’avouer à quel point il a raison, à quel point je... je... Ce que je ressens dépasse les mots. Les mots ne suffisent pas. Je vois la confusion, la douleur, l’espoir qui le déchire lorsque son regard balaie mes traits. Son poing contre ma poitrine, il attend. Il attend la vérité.


Face à mon obstination taciturne, James s’effondre, se désagrège sous mes yeux, morceau par morceau. Chaque mouvement devient une confession de la blessure que je lui inflige, un cri aphone qu’il tait malgré lui. Ses dents mordillent nerveusement sa lèvre inférieure un instant, comme pour contenir l’explosion de frustration qui menace d’éclater. Il lève le visage vers le ciel limpide alors que sa paume s’égare dans ses cheveux châtains, les ébouriffe pour évacuer le trop-plein.


Les secondes s’allongent aussi cruelles qu’un supplice. Je devrais parler, abattre cette distance béante, lui tendre ne serait-ce qu’un fil à saisir. Ma bouche est scellée par la peur, la lâcheté m’enserre entre ses griffes.


Un souffle lui échappe, long et lourd, une plainte brève vite engloutie par l’ombre de ma faiblesse. Ses mains retombent sur ses hanches, sa tête s’incline. Il observe le sol, résigné.


— Putain, j’aurais dû savoir…


Oh non, pas ce ton-là. Pas cette résignation, cette défaite sur sa langue. Sa voix n’est plus qu’un murmure écorché, chargé d’un reproche qu’il ne prononce pas. Un reproche qu’il n’a même pas besoin d’articuler et qui me lacère plus que sa colère. Tétanisée, incapable de trouver la force d’exprimer ce qu’il voudrait entendre, de le libérer de ce fardeau que je lui impose, mes lèvres restent fatalement closes. Quand il se relève, un ricanement sans joie déchire l’air, une éclatante désillusion.


— Donc, voilà où tu nous laisses…


Comme une voiture en panne sur le bas-côté, ses avertisseurs projetant des lueurs désespérées, figée dans son refus de redémarrer. Tu vois James, tu vois ce qu’il traverse, et toi, tu te contentes de bousiller chaque seconde, chaque chance de sortir de ce cul-de-sac. Putain, je me déteste !


Mon cœur s’emballe, bondit, caracole telle une bête traquée. Il cherche à se terrer, à échapper à l’évidence, cette clarté glaciale qui menace de faire tout imploser. Ce n’est pas lui qui me piège, c’est mon propre esprit. Mes propres peurs. Le cliquetis de leurs chaînes invisibles, fermement verrouillées autour de ma conscience — des liens corrodés, mais toujours solides — parasite l’aveu tant attendu. Pourtant, à chaque regard de James, les maillons, un par un, se délitent sous la pression d’une force qui, bien qu’admise, refuse d’être verbalisée. Au nom de je ne sais quel contrôle absurde.


Voir l’homme que j’aime se replier à cause de mon incapacité à lui déclarer ma flamme me torpille l’estomac. Il me déteste. Il doit me détester. Et si je pouvais m’effacer, je le ferais sur-le-champ.


James détourne les yeux, d’un côté, puis de l’autre. Ce rictus cuisant qui pend sur ses lèvres… c’est comme si, sans acquittement ni démenti de ma part, il validait ses pires craintes, se condamnant lui-même.


Quelle garce je suis ! Non, pire. Une saboteuse professionnelle. Si l’amour était une ville, j’aurais déjà fait sauter tous les ponts et creusé des douves autour. La pensée éclate en moi, amère, mais justement rétribuée.


Je tente de reprendre mon souffle, mais l’air se raréfie. Chaque inspiration s’amenuise, comme une éclipse qui éteindrait la lumière d’un coup. Une ombre étouffante s’insinue en moi. Tout se contracte. Le barrage de mes larmes est sur le point de céder. Je cligne des paupières pour les refouler. Mes lèvres se pincent, une boule de contrition remonte dans ma gorge. Je la ravale, mais je vais craquer.


James frotte son visage, un geste de lassitude fataliste avant de soupirer. Ce regard… cette amertume muette… me pénètre comme une lame, m’éjecte dans un abîme de solitude. Il esquisse un rictus, faible, maladroit, une arme brandie pour cacher son déchirement, je le sais. Ses pupilles se voilent, agonisent, se détournent des miennes.


— C’est bon, murmure-t-il finalement. Je ne veux pas que tu te forces à parler…


Il m'épargne... Son désespoir coule entre nous comme du plomb. Mon omission est en train de l’accabler, de le convaincre qu’il n’a jamais mérité sa place auprès de moi. Mais c’est faux ! L’idée de le perdre m’oppresse, comprime mon âme, torpille mon coeur. Comment suis-je passé de la détermination à la démission ? Mon Dieu, je ne souhaite pas nier mes sentiments, mais m’y abandonner me terrorise. En revanche, je ne renoncerai jamais à ma promesse de soutien. Ma langue se délie enfin.


— Si je disais que, même dans mes silences, tu es une vérité que je refuse de laisser filer, est-ce que ça suffirait à te rassurer ? Quand tout autour de moi s’effondre, je te vois, James… et… je te veux. Est-ce que tu comprends que je suis là pour toi, dans ce qui compte le plus, le présent ? Je ne reculerai pas. Aujourd’hui, tout ce que je suis te revient.


Les mots ne viennent pas comme je l’aurais voulu, mais je sais qu’ils sont tout ce que je peux offrir.


Une lueur timide, comme un croissant de lune fendant la nuit noire, s’élève dans les ténèbres de son désespoir. L’air frais s’engouffre entre nous, nous enserrant, tandis que nos regards renouent, telles des lianes étriquées dans la jungle impénétrable de nos doutes tressés. Ses yeux, d’un bleu persan, me renvoient l’écho de ses émotions, figées et pourtant tumultueuses. Il réduit l’écart entre nous en courant ses paumes de mes épaules à ma gorge. Son souffle se pose sur mon front, doux et furtif, et une chaleur familière envahit mon être alors qu’il rapproche nos visages. Sa présence soudaine contre mes courbes me réchauffe instantanément. Ses pouces tracent le contour de mes pommettes avec une tendresse surprenante. Ce simple geste télescope des fourmillements qui descendent le long de ma colonne vertébrale jusqu’au creux de mon intimité. Une connexion indéniable se tisse entre nos deux corps, comme à chacun de nos contacts.


Je ferme les paupières, savourant la sensation de ses doigts sur ma peau. Nos lèvres se frôlent comme deux étoiles se rencontrant dans l’immensité du ciel. Nos bouches s’embrassent avec la précision d’une chorégraphique minutieuse où chaque instant compte. Je me surélève sur la pointe des pieds, enroule mes bras sur sa nuque pour me lier à lui de façon irrévocable. Je sais ce qu’il m’offre : son renoncement. Il abdique devant mes craintes. Mais moi, qu’ai-je pour lui en retour, sinon mes hésitations et mes silences ? Pour le moment, mon corps, cette enveloppe charnelle qui n’a d'yeux que pour lui.


Mes talons retouchent terre, s’enfoncent dans le sol herbeux, un geste subtil, indicateur de mon appel à l’éloignement. Mes yeux se dirigent vers les siens, tentent de capter la lumière de son âme. J’y dépose mes excuses sans fioritures, juste une vérité qui tombe, peut-être un peu tard.


— Je suis désolé, James. Je suis vraiment désolé.


Il écarte ses paumes de mes joues, les rabat sur mes épaules, puis les promène le long de mes bras, lentement mais surement. Une rencontre de mains, un enchevêtrement de doigts, une prédiction paisible gravée dans ce simple contact.


— Je t’ai promis le temps nécessaire, souffle-t-il, chaque syllabe tremblante d’une émotion contenue. Je ne veux pas te précipiter ni briser le rythme de ton cœur. Je t’attendrai.


La dévotion de ses paroles trouve la faille de ma vulnérabilité, mais la nuance de douleur dans son timbre ne m’échappe pas. Une onde glacée déchire le tissu de ma consolation provisoire. J’enfouis mon visage contre son torse comme une gamine fautive qui sait que le mal a été fait. Je vais devoir assumer, affronter ce que j’ai laissé en suspens, le convaincre de ma sincérité, réparer les fissures que mon silence a creusées, prouver que je l’aime autrement que par les mots que j’ai étouffés. Mon amour ne réside pas dans la déclaration que je lui ai refusée, mais dans tout ce que je n’ai pas encore su lui offrir. Je me sens coupable, mais je ne regrette pas : mon « je t’aime » sera porté par la vérité de mes actions, traduit dans mes sourires, mes rires, ma joie d’être près de lui. Il se révèlera dans sa patience, dans ma fidélité, dans l’intensité de nos étreintes, dans mon engagement à lui dédier chaque partie de moi. Et, le moment venu, il éclatera dans la lumière de son coeur à tout jamais.

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