CHAPITRE 44.1* JAMES

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CHOIX

J.L.C

♪♫ ... ♪♫

Sa main s’écrase sur ma pommette, un claquement sec qui me fait tourner la tête sous l’impact. Un éclair de chaleur irradie ma joue et mes dents se referment par réflexe. L’écho de la gifle se dissout dans le silence abrupt qui s’abat sur nous. Il vibre dans mes tympans, bourdonne jusque dans mon crâne. Je reste ainsi un instant, la mâchoire serrée, les yeux plantés dans le vide sur ma droite. Ou plutôt non, pas le vide, un face à face avec une camarade de bonne guerre : l’humiliation.

Lentement, je mords ma joue, assez fort pour goûter le métal du dégout sur ma langue, l’acier de la honte aussi. Une douleur simple, directe, une échappatoire plus gérable que le chaos qui pulse sous ma peau et que je ne maîtrise plus.

Quand je pivote, Victoria me fixe. Solennelle. Inflexible. Dos droit, menton haut, une reine en colère qui a statué sur mon sort. Pas un battement de cils, pas un tressaillement. Rien. Deux prunelles polaires m’étrillent, me découpent en morceaux, me dissèquent jusqu’à l’os sans broncher. Cette implacabilité souveraine m’enferme dans une solitude désertique. J’ai merdé. J’ai foncé droit dans le cataclysme. Et pourquoi me suis-je tiré une balle dans le pied ? Pour un caprice d’égo malmené ? Bordel ! Je l’ai poussée dans ses retranchements, et voilà ce que ça donne. La gifle était juste le prélude.

Je voulais lui balancer ses vérités en pleine face, lui montrer à quel point la voir avec un autre m’a vrillé le cerveau. Résultat : une leçon gratuite pour moi. Un, apprendre à bien fermer ma gueule. Deux, empiler des pierres sur mon propre cairn. Mon instinct de conservation est un beau salopard masochiste toujours prompt à me tendre la corde pour mieux me faire pendre. J’ai mordu dans le fruit de ma colère, et maintenant, ma Perséphone m’inflige le prix de mes mots, me met à genoux devant ma stupidité. Elle me transperce de son mépris, me condamne à l’agonie, m’ôte tout espoir de retour en arrière. J’ai plus qu’à me rendre sans condition. Ou je la perds.

Je ravale mon orgueil, mais il râpe ma gorge comme du verre pilé. Je lève la tête malgré tout.

Pas de cris, d’insultes, pas de répliques assassines. Chaque seconde de son silence est une claque supplémentaire dans ma propre misère. Ses lèvres pincées, que je crevais de dévorer quelques secondes plus tôt, tracent une ligne de marbre, closes comme un tombeau. Seule ombre dans son masque d’impassibilité : sa poitrine se gonfle et s’abaisse sous le contrecoup. Son sang bat en sourdine, son souffle se mesure. Le compte à rebours est enclenché.

Sa parole éclate comme un coup de tonnerre.

— Ne pense pas une seconde que c’était uniquement de la colère, James.

Elle marque une pause, ses yeux s’accrochent aux miens. Perçants. Intransigeants. Son timbre aussi dur que son regard m’impose son verdict.

— Ne confonds pas la souffrance et l’impulsivité. Tu as joué avec les limites, j’ai débordé. C’était la rage du désespoir qui a parlé.

Un garrot invisible me comprime le torse et ma respiration trébuche. Un vertige fugace me déséquilibre, minuscule décalage entre mon corps et l’instant, comme si la gravité oubliait de m’ancrer au présent. Une sensation nauséeuse me retourne les tripes.

Ses pupilles s’étrécissent encore, tellement qu’on les prendrait pour des lames prêtes à fendre mon âme de vaurien.

— Tu crois que j’avais envie de faire ça ? Que je suis de celles qui frappent pour se faire entendre ? Je n’ai jamais giflé un homme de ma vie. Avant toi. Or, c’est la deuxième fois déjà. Depuis hier.

Deux en deux jours. J’ai pas juste touché le fond, j’y supervise une résidence secondaire. En résumé : non seulement je suis un con, mais un con qui s’amuse à faire tanguer la barque au bord du gouffre. Magnifique.

— Je ne suis pas fière de ce geste, James. La violence n’a jamais fait partie de mon langage. Mais ce que tu as dit… c’était… insupportable. Je…

Elle n’achève pas sa phrase, son regard perd de son acuité. Un instant, elle baisse la tête, comme si elle se retrouvait face à elle-même. Le silence enveloppe ses dernières paroles, les clouant une par une dans ma boîte crânienne. Putain de bordel de merde !

Je sais bien qu’elle n’est pas du genre à se laisser engloutir par le chaos. Elle est trop maîtresse d’elle-même pour ça. Elle bride ses émotions, les range dans des tiroirs soigneusement verrouillés, étiquetés. Pourtant, me voici, avec mes conneries, à déterrer la violence enfouie en elle. Bon sang…

D’un geste mesuré, elle soustrait sa nudité à ma vue, se referme comme une coquille fragile. D’abord, sa poitrine disparait sous le tissu, puis, dans un mouvement empreint de dignité, elle resserre ses cuisses et rabat méthodiquement sa robe. Pas besoin de mot pour capter qu’elle protège aussi bien son corps que son coeur. Moi, j’ai détruit ce qu’il me restait de fierté.

Je détourne le regard, fixe le sol à nos pieds dans une lente exhalation avant de caler mes paumes sur ma nuque. Une sueur froide y perle et mon cœur bat irrégulièrement, comme s’il peinait à comprendre que je suis en train de perdre ce qui comptait le plus. Ma tête bouillonne de tout ce que je viens de gâcher.

Je voulais lui apprendre à s’abandonner. À lâcher prise. Je rêvais de la voir s’émanciper de ses chaînes, faire craquer le vernis pour révéler la fougue, la passion, la liberté cachées sous la surface. Pas torpiller ses repères, son équilibre ou ses principes. Pas fissurer l’ossature même de ce qui la définit. Échec sur toute la ligne. Je l’érode, la corromps, la contamine. J’avais prévu de l’attirer à moi, de l’enrouler dans mes bras, de la hisser au sommet de mon monde et la couronner impératrice de mon coeur. Au lieu, je l’abîme à coups de dérapages.

Dans sa cuisine, j’étais à deux doigts de l’entraîner dans une baise brute, un néant sans émotion, un exutoire sans âme, indigne d’elle. Hier soir, elle m’a découvert ivre et vacillant, un spectre noyé dans le whisky, incapable de prétendre être autre chose qu’un déchet humain, un appel d’air qui étouffe. Après ça, j’ai levé le poing, cogné tel un abruti, déversé ma violence sous ses yeux. Et maintenant ? Maintenant, je lui impose la laideur de la rancœur. Odieux, cruel, je viens de lui cracher au visage des reproches qui la rabaissent à une vulgaire tentation. Victoria est une galaxie, bon sang, pas un corps à posséder ! Moi qui crève d’elle dans chaque foutue cellule, je l’ai salie comme le dernier des chiens.

Je suis un putain de pyromane. À chaque geste, à chaque mot, je réduis un peu plus en cendres ce qui pourrait naître entre nous. Mes névroses s’incrustent en elle, comme une infection. Et là, dans ce bureau de merde, je contemple l’ampleur de mon fiasco se refléter dans ses yeux. Je voulais lui construire un empire. Je viens juste de flanquer une bombe au pied du trône.

J’affronte son regard, bien trop acéré pour espérer en sortir indemne. Elle me scrute comme on évalue un échec, une erreur qu’on ne peut plus réparer. J’ai gagné le prix de la plus grande débâcle de la soirée. Champion toutes catégories du naufrage relationnel. Elle balance lentement la tête et le poids de sa déception se déverse sur moi.

— Si tu m’avais vraiment aimée, James, tu ne m’aurais jamais posé ces questions. Pas même sous l’emprise de la colère. Il y a des choses qu’on ne demande pas, surtout pas quand il s’agit de l’intimité de l’autre. Je décide ce que je choisis de partager avec toi et ce n’est certainement pas à toi de forcer les portes. Surtout pas pour me juger ou me condamner.

Choc brutal. Je prends la vague de plein fouet. Si je l’avais vraiment aimée ? Comme si ce n’était pas évident que je suis déjà trop loin dans mon propre bordel. Son calme est pire qu’un hurlement. Il enferme ma culpabilité sous un couvercle de glace.

— L’amour doit être un espace de sécurité, de confiance. Pas un terrain d’humiliation ou de mépris. On doit bâtir un refuge, pas creuser des fossés, James.

La morsure est lente, profonde, trop insidieuse pour que je puisse seulement riposter. Mon venin m’éclate à la tronche comme un boomerang.

— Tu n’as pas à te servir de ma vie passée pour me faire du mal. Moi, je ne le ferais pas.

Elle m’a tué, là, dans la seconde. Un coup net, invisible à l’œil nu, fatal quand on le ressent. Je l’ai trahie. Non par l’action, mais par la parole. J’ai excavé trop loin, dans une terre qui ne m’appartenait pas, tenté de la faire parler, d’extirper des vérités, des terrains minés que je n’aurais jamais dû fouler. Elle a raison. Si je l’avais vraiment aimée, j’aurais su garder cette distance, cette retenue, ce respect. Sauf que j’ai confondu amour et possession, j’ai préféré mon besoin de contrôle à son besoin d’espace. Quel abruti ! Mon égo, mes doutes, mes insécurités ont déclenché l’explosion. Je n’ai fait que provoquer le séisme en frappant là où ça faisait mal, je me suis acharné sur ses plaies pour la saigner. Maintenant, là voilà écorchée, et moi à nu, sans rien pour cacher ma connerie à part ma honte en étendard.

Victoria détend ses jambes. Son talon trouve doucement le parquet rainuré. D’un glissement gracieux que je scrute du coin de l’œil, elle descend du bureau et lisse sa tenue comme on efface une trace. Je me décale, juste assez pour lui laisser la place de se mouvoir, et elle est bientôt debout à côté de moi, ses pieds ancrés au sol avec la même autorité qui émane de ses traits. Ses yeux sont fixés droit devant elle, au-delà de la verrière qui délimite notre intimité du tumulte du club. Les halos stroboscopiques éclatent dans l’espace, projettent des fragments lumineux comme autant de possibilités qui dansent. Moi, je regarde dans l’autre sens, vers l’arrière de la pièce, là où l’ombre engloutit les reflets.

De la musique nous parvient désormais, encore basse, mais entêtante. Un martèlement qui se superpose à ma culpabilité, plus proche d’un malaise que d’un rythme. Les notes se tordent, se tressent autour de nos corps, trouvent seulement nos silences béants et s’y engouffrent. On cohabite, partage l’oxygène, la lumière, les battements d’une mélodie, mais pas la nôtre. Nos âmes ne se croisent plus, enfermées dans des labyrinthes distincts.

Un soupir énonciateur effleure l’air. Sa voix en brise la texture.

— La violence est une ligne que je refuse de franchir, James. Et je ne tolérerai pas qu’elle s’immisce dans mon monde, ni que tu t’y abandonnes, quelle qu’en soit la raison.

Les coups, ce sont les bêtes acculées qui les donnent, ceux qui n’ont plus d’issue, plus d’armes que leurs poings. Moi.

— Si tu as besoin de frapper, défoule-toi sur un sac, pas sur une personne. Et si un jour l’envie me prend d’en faire autant, peut-être que je me joindrai à toi. Pour expulser autrement. Pour voir si la rage s’épuise à force de l’éprouver ailleurs.

Voilà comment elle m’arrache ma virilité pour m’offrir une leçon de moralité.

— Je peux comprendre ta colère, ta perte de contrôle, bien qu’elle n’ait été justifiée par rien d’autre qu’une mauvaise interprétation de la situation. On peut tous faire des erreurs sous le coup de l’impulsion. Moi la première. Mais cogner à tout va n’est ni une excuse ni une réponse. Je ne cautionne pas ce genre de comportement. Je ne veux pas d’un homme violent dans ma vie. Pas même toi, James.

Mati n’a pas levé la main. Il m’a tenu tête sans fracas, sans jouer des muscles. Il est resté maître de lui. Moi, j’ai perdu pied. Et que dire du fait qu’il a su la préserver, la protéger, là où moi je l’ai mise en danger ? Il la mérite bien plus que moi.

— Et ce qui s’est passé avec Mati… pour moi, c’est comme si tu m’avais frappée, moi aussi. Je… je… Je me rends compte que je ne te connais plus vraiment, James. Qu’est-ce qui me prouve que tu ne redirigeras pas ta colère contre moi un jour ?

Nom de dieu… Elle croit ça de moi ? Elle pense que je pourrais… que je serais capable… Putain. Elle a peur de moi. L’impact de ses mots me foudroie, plus brutal qu’un crochet en plein foie ou un hight kick à la tête. Mon souffle se coupe et l’urgence me tord. Refus et douleur me guident lorsque je pivote vers elle, trop vite, trop brusquement.

— Jamais.

Ma voix claque, sans détour, sans appel.

— Jamais je ne lèverais la main sur toi, Victoria.

Elle ne me regarde même pas. Je vacille, recule. Mes pensées s’écrasent les unes contre les autres. Rien que l’idée me révulse. Le poids de cette supposition me donne la nausée. Moi, la frapper ? Non. Impossible. J’expulse cette pensée infecte hors de mon crâne.

— Victoria, tu dois me croire, tu…

Et soudain, mes doigts sont happés dans la chaleur des siens. Une ancre. Une brûlure. Nos peaux s’emmêlent. Mon attention s’abaisse sur ce contact. J’ai à peine le temps de saisir qu’elle reprend la parole. Toujours droite. Toujours digne.

— James, je veux croire en toi, te comprendre. Je ferais preuve de tolérance, de conciliation, d’ouverture d’esprit, car je connais l’ampleur de tes cicatrices, l’emprise de tes démons. Mais pas à n’importe quel prix. Pas au détriment de mes principes.

Elle relève enfin les yeux vers moi. Elle est déterminée, inflexible, malgré tout, la lueur brillante dans ses prunelles trahit sa vulnérabilité, son émotion, sa douleur.

— Tu as agi sur des perceptions et non des faits. Poussé par tes doutes, tes peurs et pas la vérité.

Elle secoue la tête, incapable de masquer la tristesse dans sa voix.

— C’est un excès de domination. Une violence gratuite. Et ça… je ne peux pas l’accepter.

J’encaisse, silencieux.

— Le respect, et j’estime que tu m’as manqué de respect, James, c’est la base de tout. C’est précieux. Tu dois respecter ma vie, mes choix, ce que je suis. Je ne peux pas fermer les yeux lorsque tu piétines ma dignité sous le poids de tes blessures.

Ses doigts se dérobent, glissant hors des miens. C’est d’un timbre clair, maîtrisé qu’elle m’assène le coup de grâce :

— Si tu veux que ça marche, il faut que tu arrêtes de te battre contre nous. Sinon… Autant en finir tout de suite.


Je m’effondre sur le bureau, mes paumes s’écrasant sur le bois massif. Mon cœur hurle de désespoir. Il cogne si vite, si fort contre ma cage thoracique, que j’ai l’impression qu’il va éclater sous la pression se fracasser contre mes côtes ou stopper sa course dans les prochaines secondes. La douleur est plus que physique, elle prend possession de chaque fibre de mon être. Mes poumons refusent de fonctionner correctement, pris au piège d’un étau de feu. Un gouffre s’ouvre sous moi à mesure que les paroles de la femme pour qui je voulais tout donné me frappent encore et encore. Putain, je suis en train de me faire exploser de l’intérieur.


Je ferme les yeux, j’essaie d’inspirer profondément. Peine perdue. L’air est là, quelque part. Juste inaccessible. Comme tout le reste. Comme elle. Mes doigts s'agrippent au plateau, telles des racines cherchant désespérément un sol assez solide pour arrimer mes pensées périclitantes, mais je n'accroche que le néant. Il m’engloutit. Victoria me fuit. Une idée m’effleure, furtive, à peine formulée dans un coin de mon esprit. Une porte s'entrebâille vers un endroit où la souffrance pourrait enfin s’éteindre. Je n’arrive plus à respirer. Le vide me dévore.

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