CHAPITRE 44.2 * JAMES

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J.L.C

♪♫ ... ♪♫

Un mot, une phrase, tout bascule. Et dire que je pensais maîtriser cette douleur. Une illusion de plus.

La sidération me prend en otage. Muscles cadenassés, nerfs en jachère, mon corps me trahit, pétrifié sous le choc. Un froid mordant s’infiltre dans mes veines, engourdit mes chairs, me réduit à un monolithe de glace. Pourtant, je brûle. Une combustion lente, pernicieuse, qui enflamme chaque recoin, consume mon souffle. Mon foutu cœur cogne encore, insubordonné, une arythmie furieuse et sauvage qui pulse jusque dans mes tempes. Plus rien ne répond. Ni raison, ni volonté. Le garde-fou part en fumée. Tout s’emballe. Ça déraille, et je vais perdre le contrôle pour de bon. Bordel... Tu connais la solution, James...

Cendres et amertume tapissent mon palais. La frustration me ronge la langue. La promesse de soulagement devient évidente. Je sais comment faire taire tout ça...

Le temps se distend, étire son agonie dans un silence écrasant. Je cherche un point de repère, une issue, n’importe quoi pour retarder la dislocation. Quinze jours... Quinze putains de jours de mascarade, à bricoler une stabilité factice, à m'accrocher à du vent. Tout ça pour mordre la poussière au premier tremblement. Ça hurle en moi, un appel primal, une dette à payer.

Hier, j’ai pris un somnifère. Pour geler le tumulte. Pour bâillonner ma peine après le rejet de Victoria. Hier, un vestige d’espoir battait encore sous ma peau. Un truc bancal, rafistolé, certes, mais suffisant pour supporter le poids du déni. La came a rôdé sous mes paupières, flirté avec mon manque, j'ai détourné le regard. Un pied de nez pathétique à mes démons. Aujourd'hui, la donne a changé, le jeu est plié. Victoria vient de me larguer en plein désert et mon oasis de salut est à portée de main. Ce n’est même plus une tentation, c’est un destin écrit à l'encre noire de son verdict.

Une pilule m'attend. Je l'ai planquée dans mes affaires sans y penser, dans cette ombre complice qui dissimule tout ce que je fuis, comme une graine de chute semée d’avance. Une caresse mensongère, sucrée de répit artificiel et de paix truquée. Putain de cerveau de toxico ! Toujours une porte de secours, même en enfer. Un vrai survivaliste de la déchéance.

Quinze jours sans toucher à cette merde. Un exploit, paraît-il. Et pourtant, elle est là, ma réserve, ma dernière bouée. Elle sommeille, prête à faire taire ce cri de souffrance qui me tord la poitrine. Et merde, j’en crève d'envie. Sauf que, comme toujours, ce n’est pas elle qui s’effacera. C’est moi qui disparaîtrai.

Et alors, comme un coup de poignard dans l’obscurité, un souvenir surgit du néant.

La dernière fois que j’ai glissé dans cette ornière, que j’ai cédé à l’appel de la poudre, cette putain d'impasse aux relents d'oubli, c’était le jour où j’ai craché ce texto de rupture à Victoria. Je revois les mots s’aligner, incisifs et mécaniques, d'une rigueur clinique dénuée d'âme, figés sur l’écran comme une sentence prononcée d’une main tremblante, mais résolue. J'ai tranché à vif, déclaré forfait. Dans l’heure qui a suivi, la blanche me griffait les sinus, des ongles me marquaient la peau. Un ballet de chair dans mes draps froissés. Combien de jambes s’y mêlaient ? Aucune foutue idée.

Le rouage s’est mis en branle. La baise, la came et ainsi de suite pendant un mois. De l'autodestruction à l'état pur. Une saignée orchestrée avec soin. Mais qu’est-ce que j’ai raflé au passage ? Un kit premium : écœurement persistant, remords en série et solitude à perpétuité. Le manque d'elle surtout. L'envie de me foutre en l'air, aussi. Encore.

Et maintenant, quoi ? Je rentre m'enfoncer dans un shoot salvateur et je sors me dégoter un lot de consolation — pourvu que ce ne soit pas une blonde aux yeux whisky ? Et après ? Facile : un matin de plus à me haïr, mon reflet en naufrage programmé. Me niquer la cervelle à coups de paradis synthétique, jusqu’à ce que la déchéance perde son nom. Jusqu’à me vendre l’idée que mon cœur est une ruine stérile. La suite est un éternel manège. Un délice morbide, une montée brutale, un orgasme chimique express. Puis la chute. Chaque boucle, plus âpre, plus assassine. Le vide reviendra, plus affamé encore. Les mirages ne tiennent pas la distance. La première tentative n'a pas fait long feu, la deuxième s'éteindra tout aussi vite. De fiasco en échec, je suis baisé.

Ce n’est pas la première fois que je plonge de la sorte. La douleur, la suffocation, la sensation qu’on m’arrache un morceau de moi. Je connais. J’ai déjà traversé ce brasier, pour mon meilleur ami, pour une femme.

Si je renonce ce soir, tout deviendra irrévocable. Ce ne sera pas une récidive, ce sera une capitulation sans condition. La confirmation que toutes ces semaines de lutte, cette fable d’espoir, ont été vaines. Un diagnostic brutal : James Cameron n’est qu’un archétype détraqué. Un camé qui se ment à lui-même, un idiot qui pense que l’amour pourrait encore le sauver, alors qu’il a détruit sa dernière chance de ses propres mains. Si je l’avale cette pilule, je consacre ma défaite, signe mon arrêt de mort. Allez, de toute façon, aucun miracle à l'horizon, juste moi, mes démons et les conséquences de mes choix misérables. Victoria n'aurait jamais voulu d'un homme tel que moi.

Dans un dernier effort, j'ordonne à mon corps de se lever. Je n’ai plus la force, mais il doit partir. Chaque muscle, chaque fibre de mon être hurle pour s'abandonner à la facilité, pour céder à cette tentation infâme. Subitement, une chaleur se déploie contre mes épaules. Je la sentais sans vraiment la reconnaître et, désormais, je la perçois pleinement. Familière, intime, tendre, écrasante.

Quand je relève la tête, la silhouette de Victoria, découpée dans la lumière tamisée du bureau, se révèle à ma vue. D'abord des courbes drapées dans le tissu raffiné de sa robe, puis une peau laiteuse et enfin son visage, raviné par l'inquiétude. Ses pouces tracent des cercles de part et d'autre de mon cou. L'espace d'un instant, son contact, dont je ne m'étais même pas rendu compte, me paralyse, mais vite, l'alarme retentit dans mon crâne. Si je n'étais pas tombé amoureux d'elle, rien de tout ça ne serait arrivé. Brusquement, je me redresse et fais un pas vers le centre de la pièce.

Je peine à saisir ce qui me retient si fort à elle, mais une chose me crève le cœur : Victoria restera pour moi l’amour de ma vie. Ce que j'éprouve pour elle va au-delà des sentiments que j'ai un jour eus pour Amy.

Le hasard, ou plutôt le destin, a tissé nos routes pour que, dans un ultime souffle d'espoir, elle devienne celle qui aurait pu m'aider à me racheter une conduite. Révéler l'homme qui, quelque part sous les décombres de mes erreurs, attendait d’être libéré par l’éclat d’une seconde chance et trouverait dans son regard une raison de se réconcilier avec son existence. Mais alors que je la contemple, fragile et forte à la fois, malgré tout brisée par le chagrin et coupable de mon malheur, la vérité cruelle m'assaille : je ne suis pas fait pour être aimé. C'est aussi simple que ça.

L'amour ne changera pas ma nature, ne percera pas mes murailles. Ce n’est pas la dépendance que je dois combattre, c’est la tentation de l’amour, cette prison à laquelle je n’appartiens pas. Pour espérer survivre et aller de l'avant, je n'ai pas d'autre choix : il faut que je cadenasse cette porte à tout jamais. Pas de place pour ce frisson, pas de place pour cette vulnérabilité qui me détruit à chaque regard, chaque geste, chaque promesse rompue.

Ma traversée se fera en solitaire. Je me reconstruirai, pour eux. Pour Sean, pour ma sœur, pour ma famille. Ils comptent sur moi. Si je lâche prise, si je me laisse engloutir par mon cœur en miettes, je les trahirai une fois de plus. Je me suis juré de ne plus leur infliger cette souffrance, celle de voir un proche partir. Je vais tenir le cap, parce que leur tourner le dos est impensable.

La drogue, je l'ai domptée pendant des années, sans jamais franchir la ligne fatale. Pas de triomphe en vue, juste une conquête sur moi-même. Une gestion froide et rationnelle. Et ce contrôle, je vais l'appliquer à tout. Pas seulement la came, mais la folie du cœur aussi. Je vais endiguer cette flamme, étouffer ce désir qui m’agite, enterrer cette illusion une bonne fois pour toutes. Pas de sauvetage miracle, pas de rédemption. Tant pis. Je vais garder la coke et éliminer l'amour. Parce que, de toute façon, il n'a jamais été fait pour moi.

Alors que je m'apprête à quitter ce maudit bureau, à laisser Victoria en plan comme j’ai largué Amy, une question me brûle les lèvres. Une dernière mise au point. Probablement une dernière flagellation.

Je pivote vers elle, mon corps agissant avant ma raison, et crache ma pensée comme un coup de feu :

— Pourquoi m’as-tu fait croire que j’avais une chance, Victoria ?

J’aurais pu tracer ma route, avaler la rancœur et me taire. Mais non. Il a fallu que je sabote ma propre sortie. Masochisme, quand tu nous tiens.

Ses traits se figent à nouveau. Elle me fixe, ses grands yeux ronds me transpercent avant de s'échouer au sol. Un soupir. Une démission muette.

— Bon sang, tu n'as rien écouté, murmure-t-elle, l'air dépité, comme si j’étais un foutu cas désespéré.

Puis, elle redresse le menton, altière, et plante son regard dans le mien :

— Tu ne poses pas les bonnes questions, James.

— Et toi, tu as les bonnes réponses, peut-être ?

— Je sais juste que les tiennes te mènent droit dans le mur.

Mon pouls s'accélère et la colère jaillit comme un torrent libéré de ses digues.

— Tu m'as dit que tu me voulais, que tu avais besoin de moi. Tu m'as certifié qu'il n'était qu'un ami. Et pourtant, c'est dans ses bras que je t'ai trouvée à moitié nue ! Alors, qui est-il vraiment pour toi ? Un ex ? Ton mec ? Un plan cul recyclé ?

Elle me foudroie sur place. Je m'avance vers elle, index en l'air.

— Ou bien, je me trompe sur toute la ligne et, tout ce cirque entre nous, c'était pour le reconquérir ?

— Tu attends que je sois un miroir de tes doutes ? Regarde bien, c’est pas lui qui me fait trembler.

Elle débite ses phrases trop vite, comme pour expédier l’affaire, mais son timbre la trahit.

Et moi, pauvre con, je jouais les figurants dans leur love story. Bordel, ce serait plus simple si j'avais la certitude de n'avoir été qu'un pion, un tremplin vers lui. Parce que ça signifierait que... rien n’a compté. Que c'était couru d'avance. Que ce n'était pas de mon fait. Rien qu'une partie truquée dès le départ. Juste un satané mensonge, facile à déchirer.

Je recule d'un coup, enfonce mes mains dans mes cheveux avant de les verrouiller sur ma nuque, les yeux rivés au plafond comme si une fichue explication allait s'y inscrire. Son incapacité à m'avouer ses sentiments — ce « je t'aime » qu’elle n'a pas eu le courage de répéter cet après-midi — réside peut-être là. Comment pouvait-elle déclarer m'aimer si son cœur bat déjà pour un autre ?

Mes dents mordent dans ma lèvre. Une inspiration. Une expiration. Ça ne change rien. Frustration et désespoir se mêlent en un putain de cocktail explosif, réduisant en charpie les derniers vestiges auxquels je me raccrochais. Là, tout de suite, j'ai une envie irrépressible de saccager ce foutu bureau, qui, à coup sûr, a été le théâtre de leurs satanées parties de baise !

— Il ne s'est rien passé, James.

Bien sûr. Tout ce bordel pour un simple débat philosophique en petite tenue, collés l’un à l’autre. Je ne peux pas m’empêcher de les revoir, corps contre corps, à deux doigts de s’envoyer en l’air. L'image me vrille les entrailles. J’adorerais me tromper. Vraiment. Mais mon esprit créatif est déjà en train de tourner un porno et c'est pas catégorie « plan à trois », mais plutôt « cocu en première loge ». Nom d'un chien, j'ai vu ce que j'ai vu ! Elle aurait dû me repousser, ne pas me laisser espérer.

— Entre Mati et moi, il n'y a plus rien, affirme-t-elle d’une voix basse et posée.

Super, ça ne change rien au fait qu’il y avait un « quelque chose » avant. Et « avant », c'était quand exactement ?

Un gargouillis entre grognement et ricanement m'échappe. Si un dictionnaire des sons qui trahissent un pétage de plomb imminent existait, celui-là aurait une pleine page dédiée. Je lorgne ses lèvres et je les imagine pendues au cou du connard, murmurant des mots qu'il n'aurait jamais dû entendre, prodiguant des caresses dont moi seul devrais être le bénéficiaire.

Le jour où j’ai découvert Amy avec un autre, j’ai cru que plus rien ne pouvait me briser autant. J’étais paralysé, incapable d’émettre un son, ni de bouger. Mon corps refusait d’obéir, comme si la réalité avait court-circuité tout le reste. Accroupie, le cul à l'air, sa robe rose retroussée sur ses reins. Ses ongles griffant le torse de ce mec qui me fixait d'un rictus narquois, son poing enroulé dans la crinière blonde de ma future femme. Les bruits de sa bouche pompant goulument la queue d'un autre. Elle ne m'a pas vu. Elle n'a jamais su. Mais moi, l’image est ancrée pour toujours dans ma mémoire, coupante, inaltérable. J’avais voulu hurler, mais les mots ne sortaient pas. Je n'avais pas eu la force de réagir ce jour-là, aujourd'hui, si.


Un frisson parcourt mon dos, mon cœur part en roue libre. Victoria m'a trahi ! C’est le moment où je suis censé reculer. Donc, évidemment, je fais l’inverse. Je ne pense plus, je fonce. La distance entre nous s'efface dès que je plonge ma main vers sa nuque et l’attire vers moi. Elle sursaute, hoquète, pupilles écarquillées, mais se recompose en un clignement de cils. Sa peau sous mes doigts. La chaleur de son corps. Tout est mélangé. Je ne sais plus qui je suis dans cette histoire.


Je bascule sa tête en arrière avec une violence maîtrisée, ma bouche suspendue à un souffle de la sienne. La fureur de ses prunelles ne me fait ni chaud ni froid. Merveilleux. Elle essaie de me griller, mais moi, je suis déjà brûlé. Ses paumes à plat sur mon torse me repoussent à peine. Elle ne m'échappera pas.

— Vas-y, mens-moi dans les yeux. Dis-moi encore que ce n'est que de l'amitié entre vous.

Prends-moi pour un con, avec panache, Victoria.

— Je ne vais pas jouer à ça, fulmine-t-elle. Tu veux la réalité crue ou tu préfères que je te rassure ? Mati et moi n’avons jamais été engagés dans une relation. Voilà ce que tu dois savoir. Et maintenant, tu me lâches, James ! 

Certainement pas ! Mon cerveau tente de déchiffrer ses dires. Pas de « relation », mais on dirait bien qu'il a des droits d’auteur sur son corps.

— Donc, vous n'êtes pas en couple, mais vous partagez des moments « amicaux » ? Sacrée interprétation de l'amitié ! Des amis qui baisent, ça n'existe pas, Victoria ! Tu lui sautes dessus pour le fun et lui se vide les couilles en toi sans arrière-pensée ?


Je ricane.


— Tu vas me faire croire que le sexe pour toi n'a rien à voir avec les sentiments, aussi ? T'es pas ce genre de fille, Vi, je le vois dans tes yeux. Est-ce que tu peux au moins me dire à quand remonte votre dernière baise « amicale » ? Hier après-midi peut-être ? T'étais bien avec lui, non ? C'est pour ça que tu m'as posé un lapin ? T'étais trop occupée à te faire démonter par ton « ami » ?

Son regard glisse ailleurs, ses lèvres se pincent. Le genre de détail qui hurle plus fort qu’un aveu. Le silence qui suit me crève les tympans.

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