CHAPITRE 44.3 * JAMES
J.L.C
♪♫ ... ♪♫
Elle ne se défend pas.
Putain, James. Apprends un jour à ne pas aller chercher la vérité que t’as pas envie de connaître.
Je la relâche précipitamment. Une boule d'angoisse me comprime la trachée, mais je l’avale comme on avale un coup de poing mal encaissé. Victoria esquive, s’abrite derrière un mur, mais trop tard. Je capte l’éclat humide dans ses pupilles, ce voile de larmes qu’elle tente de me cacher. Si elle se met à pleurer, je me barre. Ce cinéma, on me l’a déjà servi sur un plateau. Le pathos à la demande, j'ai donné.
Elle ne lâche rien, se barricade dans un mutisme parfait.
Merde. La réponse, je l’ai sous les yeux. Évidente. Cruelle. Ce fumier n’a pas franchi les lignes seul, elle lui a donné l’accès, voire les clés. Si c’était juste un ex envahissant, de ceux qui n’ont pas compris qu’ils ne font plus partie du tableau, j’aurais pu gérer. Mais là, c'est plus complexe. Leurs foutus gestes tendres, leurs sourires dégoulinants. Tu parles d'un passif ! Un écho qu’on entend encore, bien vivant, plutôt.
Et cette intimité entre eux, là dans ce bureau, alors que j’étais un étage en dessous... « Il ne s’est rien passé », mes couilles. La pensée m’enrage et me ronge. Moi, je me bats contre mes démons, je m’accroche pour ne pas replonger, pendant qu’elle... elle joue à cache-cache avec sa conscience.
— Putain, Victoria.
J’ai la fureur au bord des lèvres, mais je la retiens entre mes dents serrées. Le goût du métal coulu sur ma langue. Elle réalise ce qu'elle me fait endurer ou ça lui passe au-dessus ?
— Tu me bassines avec tes principes et tes valeurs, honnêteté, confiance, loyauté. Tu as prétendu que tu ne trahirais pas l'homme que tu aimes pour un autre. Que personne ne partagerait ton lit tant que j’y avais une place !
Je bloque, la fusille du regard, attendant qu’elle assume.
— Dois-je te rafraichir la mémoire ? C’est dans mes bras que tu t’es endormie cette nuit. Dans ta chambre que j'étais hier encore. Et y a deux heures ? C’était mon corps contre le tien, ma queue entre tes cuisses.
Elle réplique aussitôt :
— Dis-moi, Monsieur le Jaloux de Service, Grand Détenteur de la Vérité, il y a cinq minutes, j'ai rêvé où c'était ton souffle sur ma peau, ta bouche sur la mienne et pas celle de Mati ? Avant de m'accuser de quoi que ce soit, souviens-toi de qui t’a tenu entre ses jambes. Si tu t'imagines que c'est lui que je désirais, t'es vraiment plus con que je le pensais. C'était bien de toi dont j'avais envie, James.
Con ? Ouais, je me sens con. Con de croire qu’elle pourrait être sincère. J'aimerais qu’elle ne soit pas comme elle... Mais au fond, le doute persiste. Je ne l’ai pas inventé de toutes pièces, non, la réalité me l’a imposé.
— Mais vas-y, continue ton délire. Réécris l’histoire, joue au martyr, fais-toi plaisir, feule-t-elle, les poings serrés.
— Tu veux me faire avaler ça ? Que c'est moi que tu choisis ? Parce que là, franchement, je vois pas de différence entre toi et celle qui m'a planté avec ses belles promesses.
— Nom de dieu, James ! Arrête de projeter ton ex sur moi, je ne suis pas elle, et je ne le serai jamais ! s'indigne-t-elle.
Elle brise la distance entre nous, ses mains trouvent mon torse. Son souffle sur ma mâchoire, sa chaleur qui pulse à travers l'étoffe brodée de sa robe, sa paume désormais au-dessus de son cœur qui palpite à tout rompre, elle s’efforce de me ramener vers elle, vers le présent. Ma peau frissonne sous la pression de son contact, mes poils se hérissent. Je veux la fuir, et pourtant, je ne peux pas la quitter des yeux.
— Oui, je t'ai choisi. C'est ce que j'essaie de te dire depuis tout à l'heure.
Une vague d’émotions contradictoires me submerge : la colère, d'un côté, toujours tenace, et, de l'autre, ce désir fougueux qui me domine à chaque fois qu'elle entre dans mon espace vital. Mon pouls caracole, mes reins brûlent, un besoin irrépressible de la toucher m'envahit à chaque regard. À l'époque, j'ai éprouvé une attirance similaire envers Amy, mais elle n’atteignait ni la puissance ni la profondeur de mes sentiments pour Victoria.
Amy, j'ai aimé cette femme. Je revois celle que j'ai bien failli épouser, son visage s’incruste comme une plaie jamais refermée. Je voulais tout pour elle, tout avec elle. La protéger, construire un foyer qui ne tremblerait jamais. Je l’imaginais mère de mes enfants, nos vies entrelacées, solides, à l’abri du moindre doute. C’était censé être inébranlable. Mais elle m’a trahi, froidement, pendant des années, et je l'ai planté en une seconde, sans un regard en arrière.
Incapable de soutenir son regard, je braque mes yeux sur le vide au-dessus de sa tête, surplombant sa couronne de piques et d’épines, reflet tragique de la souffrance qu'elle provoque. La proximité de son corps me déstabilise, comme toujours. Nos membres se frôlent et chaque contact réveille des pulsions périlleuses que mon esprit tente désespérément de contenir. Malgré la gravité de notre situation, une passion inextinguible embrase mon être, alimente mon envie de la faire mienne. De gré ou de force.
Putain de merde ! ? Faut que je me casse d'ici sur-le-champ ! De force ?! Mes propres désirs me terrifient. Une minute de plus et je bascule dans l’innommable. J'opère un quart de tour et me dirige vers le porte. Loin d'elle, l’air me semble plus respirable. Un pas, et tout sera derrière moi. Quitter cette pièce, trancher net ce fil qui me lie à elle, couper court à son emprise, et je pourrais enfin m'alléger de ce fardeau qu'est l'amour. Rien à foutre d’où j’atterris, tant que j’échappe de cet abîme, ce putain de trou noir qu’elle creuse en moi.
— C’est donc ça, ta solution ? Disparaître ? Abandonner ? Vas-y, pars, mais n’ose jamais prétendre que c’est moi qui ai renoncé.
Nouvelle gifle verbale. La poignée n’est plus qu’un mirage au bout de mes phalanges inertes. Ses paroles, articulées avec calme et fermeté, claquent tel un coup de fouet. Elle me défie. Je m’immobilise, les nerfs à vif, puis pivote, centimètre par centimètre.
— Mets qui tu veux dans ton lit Victoria, ça m'est égal. Moi, je ne baise pas avec les copines des autres. Et ça, c’est pas une hypothèse, c’est un fait établi, une vérité gravée dans ta chair !
Son visage se fend d’un éclair de stupeur, mais je m’en fiche. La lave est montée trop haut. Impossible de l’arrêter maintenant.
Ma main serre le métal froid. Je suis à une seconde de la sortie, mais, en un battement de cils, la tempête change de direction.
— J'ai couché avec lui parce que j'avais besoin de sentir autre chose que ton manque, James Cameron. Je... je ne savais plus comment tenir debout !
Le monde se rétracte. Je me fige, mes muscles tendus à l’extrême. Elle vient de dynamiter le sol sous mes pieds.
— Tu... tu étais partout en moi. Tu hantais mes pensées, tu marquais ma peau, tu criais dans ma tête ! J’ai voulu... t’arracher de moi.
Victoria éructe sa souffrance. Elle crache son enfer et, putain, c’est le miroir du mien. Sa voix déraille lorsque je fais volte-face. Elle dresse son corps comme une forteresse. Menton haut, épaules verrouillées, solidement campée sur ses appuis, prête à encaisser ou à frapper.
— J'avais besoin de ressentir quelque chose parce que j'étais vide et... anesthésiée et... incapable d'éprouver quoi que ce soit.
Le rouge lui colore les joues, mais c’est son regard braqué sur moi, flamboyant, qui incendie l’air entre nous. Ses poings se serrent, ses ongles s’enfoncent dans sa paume. Elle lutte contre quelque chose d’invisible et, bon sang, chaque secousse de sa guerre intérieure ébranle le champ de bataille que je suis.
— Je passais mes journées à chialer, James, et... et mes nuits à rêver de ton retour. J’ai cru... je... j'espérais que le plaisir pourrait me libérer, mais il n’a fait que m’enchaîner plus fort à ton fantôme.
Sa voix craque. Une larme échappe à son contrôle, roule le long de sa pommette, mais elle la rature d’un revers sec, refusant l'aveu. Elle, ou plutôt, un ouragan de douleur et de rage captif sous une armure trop fine, avance vers moi. Mon cœur heurte sa cage comme un animal affolé. Sa respiration cogne l’air, désordonnée, sauvage, en parfait accord avec le chaos de ses mots.
— Le seul antidote, je l'ai trouvé il y a deux jours. Quand... quand tu es revenu à moi. Voilà ! Satisfait ?
Elle halète, se tord les doigts, incapable de canaliser la tempête en elle. Ses lèvres tremblent, mais elle s’accroche à sa colère.
— Je ne veux personne d'autre dans mon lit... Je...
Elle s’interrompt, secoue la tête, furieuse contre elle-même, contre moi, contre tout, je n'en sais rien. Je serre les poings. Putain, Vi.
— Je ne te parle même pas de mon corps, mais de mon cœur, poursuit-elle en me fusillant du regard. J'ai cédé à Mati parce que j'avais trop mal. Parce que tu m'as abandonnée sur le bas-côté. Mon corps a pris ce qu'il pouvait, mais mon âme... elle est restée gelée.
Sa voix s’éteint. Ses doigts frôlent mon torse, un geste instinctif qu'elle réprime aussitôt. Sa main retombe dans un spasme de frustration. Elle reprend, les prunelles brillantes, sa respiration sautillante :
— J’aurais voulu que ce soit toi, je... j’aurais donné n’importe quoi pour que ce soit toi. Et en quelque sorte, ça l'était. C'est... c'est ton ombre qui m'accompagnait, pas lui. Lui, il a Leslie, il... Peu importe.
Les coups de poignard pleuvent et je suffoque sous la marée de ses émotions, emporté dans le ressac de sa fureur.
— D'ailleurs, ou étais-tu, toi ?
Elle s’approche encore, jusqu’à ce que sa chaleur me brûle. Ses yeux sont des lance-flammes.
— Aujourd'hui, tu oses me juger, peser mon écart comme si tes mains n'avaient pas traînées sur d'autres femmes ? T'as bu le même poison que moi et, à outrance. Alors, tu sais quoi ? Va au diable ! Ou... ou...
Elle ne va pas au bout de sa phrase, mais j'entends ses insultes se graver dans ma chair à travers son silence et son fichu doigt qui bombarde mon torse.
— Tu sais quoi ? Peut-être que Mati a raison après tout. J’en ai marre de courir derrière un amour impossible. Lui, il était là pour moi, prêt à recueillir mes ruines quand tout s'écroulait. Pendant que tu te perdais dans tes démons, te droguais, t’envoyais en l’air avec n'importe qui, moi, je m'effondrais.
L'atmosphère a un goût de cendre. Chaque syllabe, chaque souffle qu’elle lâche détonne, ravage, pulvérise tout en moi.
— Une. Seule. Fois. James. Depuis ton départ pour l'Écosse, il y a des mois. Et toi, tu t'offusques après m’avoir laissée à genoux ?
Son indignation pulse comme un tambour dans la pièce. La mienne revient tel un boomerang rien qu’à l'imaginer heureuse dans les bras de cet enfoiré ! Sauf qu'elle a raison et si elle dit vrai, si elle n'a succombé qu'une fois, et même si aucune promesse ne nous liait, alors c'est dix fois moins que moi. Et encore... J’ai traîné d’un lit à l’autre, me vidant de mes principes à chaque nouvelle conquête. Je suis mal placé pour lui jeter la première pierre. Mais ça fait mal, bordel ! Pas quand mes doigts ont effleuré tant d'autres corps...
— Et toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu fuis parce que c’est trop compliqué ou parce que ça devient trop sérieux entre nous ? Tu envisages d'être avec moi et t'as besoin de certitudes, c'est ça ? Eh bien, permets-moi de t'éclairer : il n’y en a pas, James ! Rien n’est écrit d’avance. Tu veux que je te dise que je t’aime, pas vrai ? Alors, écoute bien : je t’aime ! Et maintenant, quoi ?
Voilà, c'est dit... elle m'aime. Une vérité jetée comme une bombe dans l’eau calme de mon esprit. Calme ? Bon sang, non, tout l'inverse. Le remous qu'elle provoque tient plus du tsunami émotionnel. Je... Nom de Dieu !
J’ai l’impression d’être pris au piège dans cette déclaration. La réalité m'engloutit comme une houle trop forte et j'ai plus d'oxygène. Ses iris d’encre brûlent de défi. Mon estomac se noue, une douleur aigüe s'infiltre sous mes côtes, frappe chaque pulsation de mon cœur.
— Tu aurais dû le comprendre, comme moi j’ai su que tu m'aimais le jour où tu m'as laissé ton message vocal ! Mais pour toi, ça ne suffira jamais, hein ? Tu me tais quelque chose, je le vois dans les tréfonds de ton regard. Tu réclames la vérité, mais toi, tu n’as même pas la décence d’être transparent ! La drogue ne te ronge pas, elle est juste un paravent pour ta fuite. Ce qui te hante vraiment, qu’est-ce que c’est ? Un cœur brisé ? Ton ex ? Ce foutu passé que tu me caches encore ?
Les larmes perlent à ses cils. Les regrets s'agglutinent dans ma gorge.
— Je refuse de vivre dans l’ombre de ta douleur ou de ta culpabilité, James. Je ne vais pas m’effacer pour un fantôme que tu as peur d’affronter. Aime-moi, si tu sais encore comment aimer. Sinon... pars, mais... arrête de faire de moi une autre de tes échappatoires !
Sa voix s'étrangle sur les dernières phrases, mais elle demeure debout, droite, intacte, fière malgré sa fragilité, me laissant face à l'abîme d'un choix. Le choix.
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