CHAPITRE 45.1 * VICTORIA
V.R.S.de.SC
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Notre proximité me heurte de plein fouet. Son souffle bombarde mes lèvres, sa chaleur me prend d'assaut, et ses doigts, brûlants, qui enclavent ma nuque, me soumettent à son emprise. Un frisson me traverse. Dans d'autres circonstances, être entravée ainsi dans ses bras ne me dérangerait pas. Mais pas quand sa colère le gouverne. Il n'y a rien d'affectueux ni de sensuel dans cette étreinte. Et, heureusement, rien de douloureux. Malgré tout, mon corps réagit à la menace. Mes paumes s’écrasent contre son torse, poussées par un réflexe instinctif.
— Vas-y, mens-moi dans les yeux. Dis-moi encore que ce n'est que de l'amitié entre vous, fulmine-t-il.
Sa voix claque, acerbe, vulgaire, lestée de haine et de dégoût. Ma réponse lui déplait donc il m'accuse, me salit, vomit son désespoir et, clairement, me manque à nouveau de respect.
Je devrais riposter, endiguer le flot de ses insinuations hargneuses et caustiques. L'étrangler peut-être ? Ou l'embrasser ? Peut-être les deux en même temps. M'emparer de son souffle et le faire taire de gré ou de force, retourner sa furie contre lui, l'étouffer sous mon désir jusqu’à ce qu’il m'implore à genoux. Ou encore... lui aplatir les valseuses ? Un petit rappel biologique qu’on ne crache pas son venin impunément. Pas sûre que ça fasse avancer la conversation, mais au moins, il parlera avec une octave de plus. Sérieusement, pour qui est-ce qu'il me prend, nom de Dieu !? Une fille facile qui se laisse « démonter » ? La grande prêtresse du libertinage et de la tromperie ? Quel salaud !
Néanmoins, je ne bouge pas. Je me contente de digérer l'affront et de serrer les dents. Cette animosité qu’il me postillonne au visage, ce n'est pas lui, je le sais, pourtant... le coup est rude. Violent. Odieux. Une prise de pouvoir. L'expression brute de sa jalousie. Bouleversant aussi. Et, terriblement injuste envers moi.
Injuste parce qu’il m’enferme dans une case qui ne me correspond pas, parce qu'il attaque mes choix, travestit mes intentions, remet en cause mon intégrité. Il est aveugle aux souffrances affrontées. Il ne sait rien des murs que j'ai érigés pour ne pas sombrer. Rien de la tempête que son absence a laissée.
Il est injuste parce qu’il s’approprie mon histoire, en fait un récit qui l’arrange, qui alimente sa rage et justifie son mépris. Il parle comme si j’avais cherché à le blesser, comme si j’avais attendu qu’il tourne le dos pour me jeter dans les bras du premier venu. Cela dit, il est dans le vrai... Mati n'est pas juste un ami...
Évoquer ma relation avec Mati maintenant serait aussi futile qu’un murmure dans une tempête. Rien ne percera son cocon de rancœur. James est trop perdu dans ses tourments pour discerner la nuance dans mes paroles. Je crois même qu'il ne m'écoute pas vraiment depuis tout à l'heure, réfractaire au moindre éclair de lucidité. Autant parler à un mur. Lui au moins ne froncerait pas les sourcils comme si j’étais le diable en personne.
Il me dit que je ne suis pas ce genre de fille. Le genre de fille à quoi ? Jouer sur deux tableaux ? Souffler le chaud et le froid ? Piétiner l’affection qu’on me porte ? Me moquer des sentiments des autres ? Le trahir ? Jamais. Pas tant que mon cœur pulse son nom. Et, quand bien même, un jour, tout s'éteint, ce ne sera ni par infidélité, ni par manipulation ou reniement. Juste la nature même de l'amour : imprévisible, insaisissable, capricieux et vivant.
L'amour naît sans prévenir, grandit et se fortifie... ou se fane, nous échappe sans que la logique y puisse quoi que ce soit. On ne décide pas de l’éprouver, pas plus qu'on ne décrète sa fin. Or, en cet instant précis, James est mon centre de gravité et règne en maître sur mes battements. Absolu. Irrévocable. Il l'ignore ou le conteste, pourtant c'est la vérité, qu'il le veuille ou non.
Alors oui, il m'invective, mais cet homme n'est que ruines et cendres, emmuré dans un dédale de méfiances, gelé par des plaies anciennes si vives qu'elles le rendent aveugle à l'évidence. Et moi, au milieu, tentant désespérément de cribler son blindage. Je n'y arriverai pas... Mes craintes se confirment. James n’est pas de ceux que l’on convainc avec des mots. C'est une tête de mule qui ne fonctionne qu'à l'épreuve du feu. Seuls les actes pourront briser son déni, éroder son entêtement, fissurer sa carapace d'illusions. Et encore. Je pourrais lui réciter l'alphabet de l’amour qu’il camperait quand même sur ses positions et rejeterait l’évidence en bloc.
Par conséquent, je détourne le regard, cherche un point de repli, n’importe quoi pour me soustraire à cette douleur qui menace de me faire éclater en sanglots ou péter les plombs. La tristesse l'emporte. Il voit mes larmes, ça ne change rien. Il n’a pas le monopole de la souffrance. Il se nourrit de sa colère, mon chagrin prend le dessus. Chacun choisit l’arme qu’il veut pour porter ses blessures, et j’ai le droit, moi aussi, de laisser mes émotions s’exprimer sans honte.
James me libère enfin et mes larmes se bloquent sous mes paupières. La pression accumulée dans ma poitrine se relâche. Je pousse un soupir. Un de ceux qui libèrent un chouia la tension sans vraiment l’évacuer. Là où ses mains me maintenaient, il ne reste plus qu'un vide glacé qui s'étend jusqu'au creux de mon ventre. Mon souffle coupé se remet à circuler, mais l'angoisse, accrochée à ma gorge, ne disparaît pas.
Il se noie à nouveau dans un mutisme lourd, une forme d’inertie, où le silence devient sa défense. Depuis qu'il est entré dans ce bureau, en proie à ses batailles intérieures, il ne fait que ça : se taire et se perdre dans un tourbillon mental ou se taire et amorcer une crise de panique... ou de manque, je ne sais pas. Les signaux se ricochent.
Là, ses yeux ternes et éteints me révèlent déjà ses pensées. Il va tout interpréter de travers, pervertir mes paroles, les remodeler à sa sauce et finir par se réfugier dans sa forteresse de glace. J'ai l'impression de le connaître par cœur. Qui a dit que cet homme était un volcan ? Un volcan, au moins, ça reste un minimum anticipable. James défie toutes les lois de la physique émotionnelle. C'est une foutue supernova. D'abord, il monte en température jusqu'à l'extrême, explose, puis, se dilate et dégringole au point de frôler le zéro absolu. Moi, j’oscille entre l’envie de réchauffer cette étoile morte ou de la laisser sombrer dans son propre néant.
Et voilà qu'il me balance mes principes à la figure en gesticulant comme un abruti, me rappelle mes confidences et croit intelligent de me rafraichir la mémoire sur notre intimité passée. Non, mais je rêve ! Il est sacrément gonflé ! Hors de question qu'il me dicte ma conduite ! Je sais pertinemment pour qui j'écarte « mes cuisses », bon sang ! Un petit recadrement s'impose.
À mon tour, j'expose à Monsieur le Jaloux de Service, Grand Détenteur de la Vérité ma façon de voir. La volonté de lui faire ravaler son arrogance et ses reproches me démange, alors je le mets devant le fait accompli.
— Avant de m'accuser de quoi que ce soit, souviens-toi de qui t’a tenu entre ses jambes. Si tu t'imagines que c'est lui que je désirais, t'es vraiment plus con que je le pensais. C'était bien de toi dont j'avais envie, James. Mais vas-y, continue ton délire. Réécris l’histoire, joue au martyr, fais-toi plaisir !
Évidemment, il ne me croit pas et là, c'est la douche froide ! Il me compare à cette autre, celle qui l'a détruit, celle qui a charcuté son cœur au point que, désormais, pour qu'il m'aime pour de bon, je dois m'ériger en chirurgienne cardiaque et recoudre les lambeaux — si ce n’est greffer les morceaux de lui qu’il a perdus en chemin. Sauf que je ne suis pas là pour réparer quelque chose que je n’ai pas brisé, combler les cratères laissés par celle qui a joué avec lui, qui l’a façonné à sa manière. Il se vautre dans cet amalgame absurde, patauge dans la crainte de la récidive, et c'est moi qui dois le guérir ? Bon sang, je veux être celle qu’il choisit, pas celle qu’il exploite pour cicatriser ses plaies et raccommoder son passé. Pas la seconde chance : l'unique. J'ai l'impression de revivre la conversation avec Mati mais en sens inverse.
Alors, je me lance, fais ce pas décisif, pose ma paume sur son cœur palpitant, et je lui confie enfin ce qu’il meurt d'entendre, la peur au ventre. Car dans son état, c'est à peine s'il m'écoute vraiment.
— Oui, je t'ai choisi. C'est ce que j'essaie de te dire depuis tout à l'heure.
Les rides de son front se creusent, ses pupilles forent mon regard, fouillent mes traits, traquent la fêlure, l'indice d'une supercherie. Je parie qu’il démonte ma phrase au microscope, à la recherche d’un piège secret. Sa mâchoire se contracte et sa gorge ondule sous l’effort d’un mot qu’il ne dira pas.
Mon Dieu... Ses fantômes grignotent le terrain, me forcent à battre en retraite. Je ne parviens pas à les combattre ou les chasser et, franchement, cette partie de cache-cache avec ses traumatismes me fatigue.
Tout va trop vite. Il y a encore quelques jours, James Liam Cameron n'était plus qu’une cendre presque éteinte ensevelie sous les décombres de l'échec. Un souvenir calciné dont je voulais jeter la clé. J’allais tourner la page, sceller son absence d’un adieu définitif, enfermer son écho dans un coffre hermétique, puis le lester au plus profond de mon lac intérieur. Et le revoilà, déferlant sur moi comme un raz-de-marée de lave, dynamitant tout mon labeur d’oubli.
Mon équilibre chancelle. Le carcan de la peur se serre autour de moi comme un nœud coulant. J'ai peur de sombrer sans filet si ses mains me lâchent. Sauf que si je chute, qui me rattrape ? Et j'ai tout aussi peur qu'il cède à l'appel du vide et qu'il retourne à la seule issue qu'il connaît : la drogue, l'autodestruction.Et alors, lui, qui le ranimera ?
James dévie à nouveau son regard. Dans l'inflexion de ses traits, la raideur de ses épaules, sa posture vacillante, je devine son trouble. Avant même que ma pensée ne formule l’idée, mon corps a déjà choisi. Je m’accroche à son t-shirt, mes phalanges crispées, dérisoire tentative pour le garder ici, entre mes doigts, entre mes battements. Sous ma paume, son cœur cogne fort, trop fort, une bête prise au piège, bondissant entre deux options : mordre ou déguerpir. Cette chaleur qui émane de lui, ce frisson qui parcourt mon échine, c’est tout ce que je veux retenir. Tout ce qui menace de m'échapper.
Pourtant James reste statique, à des années-lumière de ma supplique silencieuse. Il lutte, contre lui, contre moi, contre ce que nous représentons, je n'en sais rien. Comment entrer dans cette fichue tête d'Ecossais ? J’aimerais tant qu’il me serre dans ses bras, qu’il scelle nos lèvres pour étouffer mon vertige, que son étreinte me ramène à la seule certitude que je réclame : lui, ici, maintenant. Mais il ne le fait pas.
Je le ressens avant même qu’il ne l'amorce. Son départ. La tension dans ses muscles, la crispation de ses doigts, le tremblement à peine perceptible de sa respiration. Il me plante là, sans un regard, pivote sur ses talons, marche droit vers la porte, la paume déjà posée sur la poignée.
Non. Pas ça.
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