CHAPITRE 45.2 * VICTORIA
V.R.S.de.SC
♪♫ ... ♪♫
J’ai une seconde pour réagir, une ultime tentative désespérée pour le faire chavirer, un dernier coup de poker avant l'errance garantie. À cet instant précis, je le déteste. Je méprise sa lâcheté. Battre en retraite au lieu d’affronter ce qui se passe entre nous ? Me laisser me débattre seule avec ce tourbillon qui nous dépasse ? Pour qui il se prend, bon sang ?
— C’est donc ça, ta solution ? Disparaître ? Abandonner ? Vas-y, pars, mais n’ose jamais prétendre que c’est moi qui ai renoncé.
Il s'immobilise, opère un quart de tour et gronde, les traits figés par le dédain :
— Mets qui tu veux dans ton lit Victoria, ça m'est égal. Moi, je ne baise pas avec les copines des autres. Et ça, c’est pas une hypothèse, c’est un fait établi, une vérité gravée dans ta chair !
Quel con ! Un vent polaire se répand dans mes veines, et son hypocrisie m'assomme un instant. Mon corps se raidit, vibrant sous la tension, chaque muscle bandé au bord du point de rupture. Cette froideur, cette impitoyable distance... tout me glisse dessus, me transperce comme des milliers d'aiguilles.
Il ne me voit plus. Il m'efface de son esprit comme si je n'avais jamais existé, comme si ma place dans sa vie ne signifiait plus rien. Et ça me déchire le cœur.
La rage afflue, impétueuse, et ce vide ressenti depuis qu'il a disparu de ma vie, éclate hors de ma gorge, incontrôlable. Emportée par un vortex d'émotions en vrac, je crache le poison de ma douleur :
— J'ai couché avec lui parce que j'avais besoin d'éprouver autre chose que ton manque, James. Je ne savais plus comment tenir debout !
Le monde implose. Le sol se dérobe sous ma réalité. Mon souffle s'accélère, bruyant et haché. La chaleur de ma déclaration me brûle de l'intérieur et consume mes dernières défenses. Je prononce cette phrase, oui, mais je n’étais pas prête à la faire résonner dans l'air. Malheureusement, c’était la seule ouverture. Il m’a acculé, et cette confession, je l'arrache du plus profond de mes entrailles pour la lui jeter à la figure.
C’est plus fort que moi. Mon ressentiment explose, nourri par des heures — des jours — d'attente, d'incompréhension, de solitude. Les nuits blanches, les illusions fanées, les tentatives désespérées d’effacer son empreinte, mon amour bafoué. Je ne parle pas, je hurle. Tous les mots que je retiens depuis des mois trouvent leur chemin jusqu'à lui. Il les appréhende, il les subit, je m'en fiche. La machine est lancée et rien ne l’arrêtera. J’aurais préféré ne pas avoir à lui intimer tous ces mots amers, mais il le faut.
Chaque syllabe me taillade, aussi cruelle pour lui que pour moi. Il doit entendre ce qui m’a poussée, malgré moi, à chercher du réconfort dans les bras d'un autre. Je n’ai pas cédé par vengeance, mais parce que j’étais en morceaux. Dans ce gouffre béant qu’il a ouvert en moi, j’avais besoin d'un semblant de vérité, aussi éphémère soit-il, pour ne pas disparaître totalement.
C’est pour ça que je lui avoue, sans détour, que Mati a été là quand, lui, m’a reniée. Oui, j’ai poursuivi et accueilli la chaleur d’un autre, non seulement pour me défaire de lui, mais dans l'espoir de retrouver un peu de celle que j'étais avant qu'il bouleverse mon univers. Juste une impulsion pour m’ancrer, pour m’octroyer l’illusion d’exister, au moins le temps d’un souffle partagé. Je voulais fuir ma tour d’ivoire, l'agonie engendrée par le manque insatiable d’un homme absent.
— Si seulement ça avait été toi, James... Je... j’aurais donné n’importe quoi pour que ce soit toi. Et en quelque sorte, ça l'était. C'est... c'est ton ombre qui m'accompagnait, pas Mati. Lui, il a Leslie, il... Peu importe.
C’était James, bon sang ! Lui et personne d’autre. Mon cœur saignait pour lui, ma peau respirait son nom, réclamait son parfum, appelait sa chaleur. Mati n'était qu'un bandage, de la poudre aux yeux. Personne, jamais, ne tatouera sur moi une marque aussi indélébile que celle de James. Mon corps épuisé aspirait à des sensations au-delà de la douleur, de l’apathie, de cette amertume constante. Il me fallait du tangible, du vivant. Sentir la pulsation d’un autre, avoir quelqu’un qui m’étreigne, même sans promesse, était la seule alternative à ployer l'échine, dans ce monde où celui que j'aimais n'a pas daigné m'offrir son secours.
— D'ailleurs, où étais-tu, toi, hein ? Aujourd'hui, tu oses me juger, peser mon écart comme si tes mains n'avaient pas traînées sur d'autres femmes ? T'as bu le même poison que moi et, à outrance. Alors, tu sais quoi ? Va au diable ! Ou... ou...
... va te faire foutre... si c’est la seule chose qu'il sait encore faire avec brio ! Sa morale, qu'il se l'enfonce bien profond !
Lui, il se vautrait dans la débauche, non pas une incartade comme moi, mais une orgie constante, se tapant tout ce qui bouge comme s'il faisait une compétition de coup de reins avec le vice lui-même. Pour m'oublier, soi-disant ! Mon œil ! Depuis quand la solution à un cœur brisé se niche entre les cuisses d'une autre ? Ce n’était pas moi qu’il tentait d’éradiquer entre deux lignes et trois orgasmes anonymes, mais son propre gouffre, ce puits sans fond qu'il fuit sans relâche. Il s’est dispersé, souillé, bousillé, et pour quoi ? Parce que lui non plus n'arrivait pas étouffer cette putain de détresse. Moi ? Ça m’a broyée ! J'ai juste mis un mors à ma douleur, mais elle a continué à galoper tel un cheval fou. Et dire que pas plus tard qu'hier, au comble de ma misère, je guettais une nouvelle chevauchée auprès de Mati. Accablée, je m’apprêtais à m’abandonner, consciente que, tout comme la dernière fois, le sexe ne m’offrirait aucune issue. Mais, au moment même où je considérais l'appel de la tentation, l'antidote est réapparu. Un retournement du destin, un miracle inattendu et pourtant plus réel que tout ce que j’avais espéré. James. C’est dans ses bras que j’ai retrouvé un semblant de sens.
Il est temps de gravir la montagne de ma réticence et de lui balancer ces trois mots fatidiques, ceux qu'il brûle d'entendre. S'ils ont le pouvoir de le retenir, de l'amarrer à moi, alors je dois les déployer avant que tout parte à volo.
— Tu veux que je te dise que je t’aime, pas vrai ? Alors, écoute bien : je t’aime ! Et maintenant, quoi ?
Dans le silence qui s'installe, je le défie la tête haute, priant pour que mes paroles fracturent ses doutes. Dans ses yeux, une tempête se déchaîne. Un frisson dévale ma colonne vertébrale. Je campe sur mes appuis, tiraillée entre la force de ma maîtrise et la douce folie de me jeter dans ses bras. C’est une spirale sans fin, où chaque émotion se greffe à la suivante, sans jamais offrir de répit. Je désire cet homme autant que je le hais.
À cet instant, je ne sais pas si mes déclarations le touchent ou le détruisent. De toute façon, je les laisse sortir, brutales et inévitables. Peut-être achèveront-elles notre histoire ou bien ouvriront-elles la voie de nos cœurs ? Je ne fais que lui renvoyer l’image de ce qu’il a éludé pendant trop longtemps et le miroir de nos espoirs s'écaille seconde après seconde.
L’amour ne se cultive pas dans les silences et les illusions. Il exige des preuves, des décisions, une foi absolue l'un en l'autre. C'est une bataille au jour le jour dont je prends désormais la pleine mesure. Si James est mon destin, chaque épreuve, chaque sacrifice, mérite d’être livré, aussi éprouvant soit-il. Toutefois, pour que notre lien prenne définitivement racine, il faut qu'il me rejoigne dans ma lutte. Si lui aussi prétend ériger un avenir à mes côtés, il doit m'accepter telle que je suis et comprendre que rien n’est écrit d'avance et que tout est à bâtir. Je le veux entier, ou pas du tout. Mon amour ne connaîtra pas de compromis, et le sien ne le doit pas non plus. Auquel cas, il doit s'en aller, pour que je cesse d’être son refuge ou son excuse.
— Je refuse de vivre dans l’ombre de ta douleur ou de ta culpabilité, James. Je ne m’effacerai pas pour un fantôme que tu as peur d’affronter. Aime-moi, si tu sais encore comment aimer. Sinon... pars, mais... arrête de faire de moi une autre de tes échappatoires !
Ma voix s'étrangle. L'air me manque et j'ai du mal à trouver un souffle. Ses doigts, crispés quelques secondes plus tôt, s'ouvrent et retombent lentement. Il lâche prise. Je crois que je l'ai perdu. Mon cœur se serre à cette idée, mais une autre partie de moi s'accroche à la détermination qui m'anime.
— James, je ne supporterai pas d'être un lot de consolation. Ni pour toi, ni pour Mati. Lui, il aime Leslie et si toi, tu es encore amoureux de ton ex, je... je ne...
Merde... Tout n'est plus qu'un tourbillon contradictoire d’émotions en pagaille, de sentiments en échec, de sensations dissonantes et conflictuelles. Ma tête va exploser. Mon corps va craquer. Mon cœur, il... il est déjà fracassé.
— Je t'en prie, murmurè-je, les yeux arrimés à son torse qui se soulève par à coups.
Bien que son souffle devienne plus saccadé, plus profond, il demeure dans un silence implacable. La tension est insoutenable. Mes mots ne suffisent plus...
Je porte mon attention vers son visage. Ma main coulisse vers sa mâchoire, s'attarde sur sa peau brûlante. Il ferme les paupières, serre les dents et une veine tressaute dans son cou, battant la mesure de son combat intérieur. Une inspiration sifflante s’échappe de sa gorge, comme s’il peinait à contenir un trop-plein. Un frisson le traverse, presque imperceptible, mais je le ressens jusque dans mes os. L'espace de quelques secondes, ses doigts frémissent contre mes hanches. Je crois qu’il va me happer, me réclamer, m'arracher tout contrôle. Enfin. Puis, brusquement, il fait un pas en arrière et l’air entre nous devient glacial. Son regard ténébreux est une tempête nocturne, chargé de violence, de questions, de souffrance. Son visage est une masse de rigidité, de dureté.
Je me fige.
Une douleur fulgurante émerge au creux de mon ventre, si soudaine, si vive que je plaque ma paume dessus, prête à me plier en deux. James amorce un mouvement de départ et, incapable de faire face à l'inévitable, je me détourne du seuil de notre histoire.
Le déclic de la serrure percute le silence, insignifiant en apparence, mais il m’électrocute sur place. Mon cœur se tord et je plisse les yeux de toutes mes forces pour endiguer la marée de larmes. Un sanglot sourd s’élève dans ma gorge, me bloque la respiration, me bouche les oreilles. J’essaie de l’étouffer, de le retenir, mais il jaillit malgré moi, brûlant et dévastateur.
C'est fini.
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