CHAPITRE 45.3 * VICTORIA

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V.R.S.de.SC


♪♫ ... ♪♫


Le corps tremblant, à bout de force, je m’appuie misérablement au bureau. Le sol tangue sous mes pieds, ondule comme des vagues prêtes à m’engloutir et je lutte pour ne pas sombrer. Sauf que la réalité me frappe de plein fouet, implacable. Mes jambes flageolent et mon âme s’effondre. Les contours de la pièce s’estompent, tout devient flou. C’est quoi, cette sensation ? Comme si mes yeux avaient décidé de se dissocier de ma conscience. Peut-être qu’ils en ont marre de tout voir. Même eux ont atteint leurs limites. Je me barricade derrière mes paupières. Le monde autour de moi se retire lentement, me laissant seule face à cette angoisse terrible, la peur atroce de la perte.


Je me souviens du message destructeur envoyé par James il y a des semaines, celui qui a mis fin à mes espoirs et mes rêves de lendemain, celui qui a anéanti la folie tendre qui m’aveuglait. Ce jour-là, son rejet s’est matérialisé sous la forme d’une bile acide, une amertume qui m’a brûlé la gorge. La nausée m’a ravagé et j’ai vomi dans les toilettes de la fac. Aujourd’hui, le choc de cette rupture me terrasse avec encore plus de force. Ce n’est plus un cœur brisé que j’ai dans la poitrine. C’est un cœur pulvérisé, réduit en poussière, que rien ne pourra plus remodeler. Une fraction de seconde, je me surprends à imaginer un monde où je ne souffre pas. Peut-être qu’on pourrait m’implanter un organe en plastique, un truc résistant à la douleur, ou mieux, un interrupteur pour éteindre tout ça. Mais ma réflexion s’évanouit aussitôt, engloutie par la déferlante de désespoir qui fracasse mon esprit. Nom de Dieu, comment vais-je survivre à ça ?


Mais avant que je m’écroule totalement par terre, des bras solides me soulèvent, un corps chaud m’entoure, m’enlève à ma chute vertigineuse. J’hésite, confuse, ma pensée noyée dans le chaos m’empêche de saisir la réalité. Un réflexe me pousse à me débattre, à chasser ce contact que je n’arrive pas à appréhender. Puis, une voix, cassée, fragmentée elle aussi par le chagrin, se fraie un passage jusqu’à ma conscience.


— Mo chridhe


« Mon amour ». Ce chuchotement, si simple, porte une promesse que mon cœur reconnaît. Une évidence qui éclate les digues de ma raison. Tout le poids du monde s’effondre à mes pieds. Je ne savais même pas qu’il restait des larmes à verser. Et pourtant, elles dévalent mes joues.


James me happe dans ses bras. Parce qu’il y a des moments où l’abandon est la seule solution. Il est mon refuge, et moi, je suis suspendue à lui, contre lui. Avec une précaution infinie, il me ceinture, me fait pivoter face à lui, puis me presse contre son torse et m’ancre dans sa chaleur, dans la certitude de sa présence. Je ne sais plus si c’est l’espoir qui me maintient debout ou cette brûlure en lui qui m’appâte. Sa paume encadre mon visage, relève mon menton alors que son front se pose contre le mien. Ses gestes sont tendres, mais empreints de l’urgence de me rassembler, de me sentir, de me rendre réelle à ses yeux. La connexion s’établit entre nos regards. Nos respirations s’entrelacent, se retrouvent et, dans cette brume de non-dits, une vérité inaltérable se glisse.


— Je suis là, je te tiens. Je… je t’appartiens, a gràidh, exhale-t-il.


Ses mots sont un choc, un coup de tonnerre en plein cœur. Ils résonnent en écho dans ma tête, et je vacille, une fois de plus, entre la lumière et la chute. Ses bras se referment autour de moi, si forts qu’ils me volent mon souffle. Je suffoque, incapable de démêler l’étreinte de l’émotion, le manque d’air de l’excès de lui. Pourtant, m’éloigner serait pure folie. Son contact dévorant est tout ce que je convoite. À opter entre brûler et mourir de froid, la question ne se pose pas.


— Ne me laisse pas partir, Victoria.


Sa requête erre jusqu’à mes lèvres, pénètre mon âme. Je le pensais hors de portée et voilà qu’il me supplie de le garder près de moi. Sa voix, fêlée, convoie sa détresse au fond de mon ventre, là où un impératif brut et viscéral me consume de désir. Faim. Soif. Besoin. Mon corps l’exige en moi. Ma poitrine bat trop vite.


Ses paupières se ferment, son hésitation s’imprime entre nous, palpable, suspendue. Il est à deux doigts de s’ouvrir, je le sens. Mais une barrière invisible le retient encore. Il reste. Il me choisit. Malgré tout, croire en ces mots revêt un caractère indécis, insensé même, tant j’ai peur qu’ils ne s’effacent au premier doute.


Alors, lentement, ma paume glisse sur sa nuque, masse chaque nerf tendu sous l’émotion contenue. Le geste est simple mais je souhaite qu’il puisse lui offrir la liberté de se confier. Sous mes doigts, sa gorge se serre lorsque mon pouce s’aventure jusqu’aux commissures de ses lèvres.


— James…


Mon murmure, plus caresse qu’ordre, plus espoir que certitude, accroche l’air entre nous. Il réouvre les yeux, et dans cette infime seconde où nos pupilles se reconnaissent, je le vois céder. Il prend une grande inspiration, comme un homme prêt à sauter dans l’inconnu. Puis, enfin, sa voix rauque franchit le mur érigé entre nous.


— Je… Je suis désolé, s’afflige-t-il. Pour tout à l’heure. Pour Mati. Pour ma putain de jalousie.


L’intensité de son combat intérieur est poignante. Je le guide, ma main sur sa joue, pour l’inciter à s’immerger dans mon regard, à me donner l’accès à son cœur. Je sens la chaleur de sa peau, la tension sous mes doigts, et je m’insurge silencieusement contre son univers de douleurs inavouées. Pourrais-je vraiment l’aider ?


— J’ai cru… J’ai cru que le scénario se répétait, bafouille-t-il.


Ma respiration se suspend. Quel scénario ?


— De quoi tu parles ?


Mon timbre tremble de doute et d’incompréhension. Sa fragilité s’impose à moi comme une évidence, mais je préfère lui laisser l’espace nécessaire pour s’exprimer.


— Amy.


Bien sûr. Cette fois, je dois lui permettre de dérouler son récit, même si mon pouls s’affole en entendant ce maudit prénom. M’armer de patience, me draper de résilience, m’imprégner d’empathie, et prouver ma loyauté. Quatre piliers sur lesquels je me tiens vacillante, mais décidée. Par amour, j’en suis capable. Je prie sincèrement que, tôt ou tard, ses sentiments pour moi pèseront plus que ces lambeaux de mémoire auxquels il s’agrippe toujours.


— J’ai voulu croire que c’était de l’amour. Que ça en avait la forme, le goût ! Quatre ans de relation, des fiançailles, des projets bâtis à deux. Et puis…


Il tente d’avaler l’indicible, mais sa gorge le trahit. Il détourne ses iris bleutés, et je vois bien qu’il perd pied. Pas question qu’il m’échappe cette fois. Mes doigts quittent sa mâchoire et atterrissent sur son torse, juste au-dessus du chaos qui pulse sous sa peau.


— Et puis ? le relancè-je calmement.


Son rire, sec et sans joie, me pince le cœur.


— Et puis j’ai été un putain d’idiot, souffle-t-il, l’amertume collée aux lèvres.


Il aspire une goulée d’air, essaie d’expulser ce qui le ronge. Ses souvenirs le tirent en arrière et il extrait les mots de ses entrailles pour me les livrer, malgré la peine sous-jacente. Poings serrés, muscles tendus. Combien de murs, combien de nuits passées à lutter contre lui-même ?


— J’avais des doutes. Depuis un moment déjà. Mais elle… elle était douée pour m’embobiner, pour jouer avec mes insécurités et… et me convaincre que c’était moi le problème. Elle m’a fait croire que, si je ressentais de la confusion, c’était à cause de mon manque d’implication, de soutien, d’amour. J’ai fini par me persuader que j’étais le seul à blâmer. Parce que l’autre option…


Il secoue la tête avec une sorte de résignation douloureuse.


— … l’autre option, c’était admettre que tout ce qu’on construisait n’était qu’un mensonge.


Sa souffrance sculpte chaque mouvement de son corps et je devine aisément les vestiges d’un conflit interne dont il porte encore les stigmates.


Infidélité. Manipulation. Trahison. Culpabilité. L’air se dérobe à mes poumons, avalé par le poids de ses blessures. L’injustice de sa situation me donne le tournis. J’ai envie de le protéger. Un serment silencieux naît en moi : je serais l’antithèse de son passé. Avec moi, il ne ploiera plus sous le doute, pas tant que mes bras existeront pour l’amarrer. Je ne le tromperais jamais.


— Et puis, Ibiza. La fin de la mascarade ou plutôt… le début de la chute.


La chute. Ce mot endosse bien plus que ce qu’il laisse paraître. Mon ventre se tord. Je sais déjà que la suite va être douloureuse.


— On y était pour fêter nos enterrements de vie de jeune fille et de garçon. On s’est pris la tête, une broutille, un truc sans importance. Elle est partie avec ses copines. Comme toujours, je m’en suis voulu, du coup, je l’ai cherchée pour effacer l’ombre de notre dispute et… m’excuser.


Sa main vigoureuse se pose sur ma taille, l’autre vient se lover sur ma paume inclinée au-dessus de son cœur.


— J’ai ouvert la mauvaise porte, confesse-t-il. Littéralement.


Son silence pèse comme une sentence. Ne me dis pas que…


— Je l’ai vue, Victoria. À genoux pour un inconnu.


Mon Dieu… Mon souffle se coupe. Les mots blessent, mais les images s’incrustent, indélébiles. Je perçois l’impact de cette vision dans sa voix, dans son corps tendu contre le mien. J’imagine la scène malgré moi. L’écœurement me frappe en plein ventre. Cette trahison imprimée dans sa rétine, gravée au fer rouge dans sa mémoire l’a détruit. Impossible à effacer. Impossible à pardonner. Rien d’étonnant à ce que la méfiance colonise sa raison, telle une boussole à l’aiguille défectueuse, incapable de trouver un nord fiable. De me trouver moi.


— C’était pas une erreur ni un dérapage isolé. Juste… la confirmation que j’étais le dernier des abrutis à vouloir entretenir l’allégorie parfaite d’un conte de fées pendant que la réalité me passait sous le nez.


Non… ce n’est ni de la stupidité ni de l’aveuglement. J’aimerais lui dire qu’il ne méritait pas ça, que ce n’était pas de son ressort. Qu’il est loin de correspondre à cet « abruti » qu’il s’imagine. J’ai conscience que je n’ai que sa parole, et pourtant… je choisis d’y croire. Peut-être que je devrais douter, comme toute personne saine d’esprit le ferait. Peut-être que lui aussi a agi dans l’ombre, a été infidèle, a failli. Mais quand je le contemple, je vois un homme qui a trop donné, qui a juste eu foi en l’amour. Mais personne n’est jamais parfait, et parfois la réalité est plus cruelle que la fiction.


— J’ai découvert plus tard qu’elle me trompait depuis des années. Que des gens savaient. Certains de nos soi-disant « amis » ont même eu la chance, le plaisir ou l’audace, d’assouvir les désirs insatisfaits de ma future femme.


Ses révélations sont brutales et le terme de « future femme » me lacère les entrailles.


— James…


Mon cœur se comprime. Mes mains coulissent le long de ses bras, insufflent dans mes gestes tout le réconfort que mon corps peut lui procurer dans l’instant. Je tente de le rejoindre, mais il me coupe, comme s’il avait besoin de me délivrer tout ce qui le hante avant d’admettre ma proximité.


— Elle était insatiable, Vi… Elle… Je ne lui suffisais pas… ou je n’étais pas à la hauteur. Je ne sais plus.


Il se tait quelques secondes. Cette confession semble déjà trop lourde à porter. Puis, après un long soupir, il dévoile une nouvelle part de sa vérité. Les mots percutent l’air tels des balles, mais il y a une forme de retrait dans son regard, comme s’il observait son prochain aveu.


— Au début de notre relation, j’ai joué le jeu de mon plein gré, je me suis dit que, si ça pouvait la satisfaire, pimenter nos ébats, alors pourquoi pas ? Des hommes, des femmes, peu importe. Putain, je suis tombé dans son piège tout seul, la tête la première. Mais ça, c’était avant ma première cure, avant…


Il ne finit pas sa phrase. Un souffle court trahit son émotion. Puis, il reprend :


— Quand les choses ont pris un tournant plus sérieux, j’ai imposé mon veto et elle s’est conformée à ma demande. Du moins, en apparence. J’aurais dû me douter que, dans mon dos, elle s’envoyait le tout Londres ! J’ai eu des soupçons, à plusieurs reprises, pourtant… je n’ai pas agi. J’ai… j’ai juste passé l’éponge et regarder ailleurs.


Bon sang… Il s’est sacrifié pour une femme qui n’avait aucun respect pour lui. Pourquoi ? Pourquoi est-il resté loyal s’il avait des craintes ? Pas que je remette en cause son bon sens ou son intelligence, mais qu’est-ce qui l’a poussé à demeurer auprès d’elle ? Un attachement si démesuré qu’il a altéré sa raison et rendu la séparation inconcevable ? Le sens du devoir ? Les pressions extérieures ? James a évoqué son implication dans l’entreprise du père d’Amy, mais j’ai du mal à penser que l’ambition ou le profit aient dicté sa conduite. Ça ne lui ressemble pas.


Serait-ce plutôt l’espoir du changement, celui qui nous persuade que la situation est temporaire, que l’autre finira par évoluer et l’amour par triompher ? Ou encore le pardon ? Cette force qui conduit vers la rédemption et la seconde chance. On peut tout pardonner par amour dit-on. Quitte à se condamner à l’attente ou à s’enchaîner à l’illusion.


Et la puissance du déni alors ? Tant qu’aucune preuve irréfutable n’éclate, on peut facilement se rassurer en se réfugiant dans l’idée que les incertitudes sont infondées ou exagérées.


Reste la peur de la solitude, du vide affectif ? Ou la faible estime de soi ? James est-il à ce point si vulnérable ?


Mon esprit se dilate dans un enchevêtrement de questions sans réponse, une ruche de suppositions qui s’empilent les unes sur les autres, sans aucune piste pour m’aiguiller. Mon cerveau tourne à plein régime, s’abîme dans une mer de conjectures tentaculaires. Plus je réfléchis, plus je sombre. Et puis, soudainement, mes prunelles remontent jusqu’à son visage.


Là, devant moi, il y a un homme dévasté, une mosaïque de blessures, de renoncements et de regrets. Ses traits fanés, marqués par le poids de ses confidences, sont ceux d’un roi sans royaume, d’un guerrier sans bataille à livrer. Son regard dépouillé des rêves qu’il nourrissait autrefois révèle une tristesse insupportable à admirer. Il exsude la fragilité. Ses failles, je les vois et les ressens jusque dans mon âme. Tout en lui semble en chute libre, même son maintien. Mon cœur pleure pour lui.


— James… Je suis vraiment désolée.


Les mots quittent mes lèvres, faibles, sincères. Mais je sais qu’aucune parole ne pourra délaver son vécu. Personne ne peut apporter un baume pour ce genre de douleur, seulement le temps. Malgré tout, si je ne peux effacer son malheur, au moins puis-je lui offrir ma compassion, mon écoute, ma présence. Mon amour, s’il le désire.


Ses doigts trouvent mes hanches et s’y accrochent du bout des doigts.


— Après ça, j’ai perdu pied, poursuit-il. J’ai rompu nos fiançailles, fui Ibiza… et j’ai sombré.


Il n’a pas besoin d’énumérer : je lis entre ces lignes. L’errance. L’autodestruction. La drogue. Les corps sans nom. La guerre intérieure. Tout ce qu’il a tenté pour ne plus ressentir.


L’idée qu’il ait affronté ce néant seul me broie. Il a coulé et personne n’était là pour le retenir.


— C’est pour ça que… que… j’ai paniqué en te voyant avec lui. Parce que pendant une seconde, j’ai cru qu’encore une fois, je m’étais bercé d’illusions.


— Non, James. Je t’assure que non, je.. Mes sentiments pour toi sont réels. Mon choix est fait. Je te veux, toi. Rien ni personne d’autre.


Je ravale un sanglot, mes cils alourdis d’eau salée.


— Tu peux me faire confiance, James. Je ne te trahirais pas.


— Je ne supporterai pas de perdre à nouveau quelqu’un que j’aime.


— Tu ne me perdras pas…


— Personne ne reste éternellement, Victoria, m’interrompt-il.


Qu’entend-il par là ? Quel poison ronge encore son esprit ? Y a-t-il autre chose qu’il me cache ? Car ce n’est pas qu’un simple doute dans sa voix. C’est une certitude. Mon Dieu, il est à ce point résigné…


Mes doigts encerclent les siens, les plaquent sur ma poitrine. Qu’il écoute mes pulsations, qu’il les croit.


— Donne-moi une chance de te prouver que les choses peuvent s’écrire différemment. Je ne suis pas elle. Tout n’est pas voué à l’échec. Je ne peux pas te garantir que tout soit toujours rose. Il y aura des hauts et des bas, des nuits de tempêtes et des jours sans orage. On trébuchera, on se heurtera.


N’est-ce pas la définition même d’un couple après tout ? Un couple… ce mot n’est pas étranger à mes oreilles, bien que ma raison hurle ma prudence.


— Je te promets mon dévouement et je ne te tournerai pas le dos.


James reste figé un instant, les yeux rivés sur mes paumes qui pressent les siennes contre mon cœur.


— Prends-les, James. Mes battements, mon souffle, mon corps. Prends tout si c’est l’unique chose qui peut te convaincre, t’ancrer ou t’apaiser.


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