CHAPITRE 35.6 * JAMES
J.L.C
♪♫… ♪♫
Une dizaine de minutes plus tard, après un câlin qui semblait ne jamais vouloir finir, deux nouveaux coups de fil pour son boulot, un saucisson entièrement englouti, nous voilà apaisés. Dans ce calme retrouvé, Victoria rompt le silence, ramenant sur le tapis le sujet laissé en suspens plus tôt.
— Sinon, pour ta vidéo promo, quel genre de fringues vais-je devoir me dégoter ? Ou ton scénario inclut-il une absence de vêtements ? me charrie-t-elle.
— Certainement pas. Le spectacle de ta nudité, c’est un privilège réservé à moi seul, pas à l'objectif d'une caméra.
— Promis, souffle-t-elle, le regard pétillant.
— Et bien, dans ce cas…
L’heure est à nouveau au sérieux. J’ai vraiment envie de la convaincre.
— Admettons, avec ta tenue actuelle — que tu considères apparemment banale. Que dis-tu de ça : tu es assise à même le sol, sur une fourrure moelleuse, dans une pièce baignée d’une lumière dorée et tamisée. Un feu de tourbe danse dans la cheminée, projette des ombres sensuelles sur les murs. Le décor évoque un vieux manoir ou un chalet perdu dans les montagnes. L’ambiance est chaleureuse, intime, presque secrète. Le genre de cadre où l’on se sent chez soi. Tu visualises ?
Elle incline la tête. Ses pupilles brillent d’intérêt.
— Mmh mmh, continue…
Mes phalanges effectuent de lents va-et-vient la peau fraîche de ses bras. Je me demande si elle a froid.
— Maintenant, toi, dans ton jean décontracté et ce t-shirt, peut-être avec une maille douce qui tombe négligemment de tes épaules, ou même un plaid noué comme un cocon douillet. Sobriété, confort, un certain luxe dans la spontanéité. Ton regard serait lointain, captivé par le ballet hypnotique des flammes dans l’âtre.
Je retiens mon souffle. L’image s’imprime derrière mes rétines. Victoria serait parfaite dans ce rôle. La féminité incarnée, moderne, gracieuse, sans prétention. La quintessence de ce que le produit aspire à offrir : une expérience sensorielle, simple, mais riche, pleine de signification.
— C’est là que le Lochranach entre en jeu. Une main masculine s’avance dans le champ, avec un verre de whisky. Tu te tournes lentement vers l’objectif, un éclat de curiosité dans les yeux, suivi d’un sourire radieux sur tes lèvres. Derrière l’écran, chacun s’imagine déjà être l’heureux élu. On sent tout de suite que tu es… ravie, épanouie, sereine. Tes doigts effleurent cette autre peau. Une seconde suspendue. Un moment hors du temps, où la sensualité s’unit à l’innocence du geste. La coupe frôle ta bouche et tu fermes les paupières. Le message est clair : savourer l’instant, c’est choisir l’excellence. Simplement, intensément.
Victoria garde le silence, nuque ployée. Ses ongles manucurés d’argent et de noir, traînent sur la couture de son jean. Un rictus discret, comme un petit secret, étire ses commissures lorsqu’elle lève la tête vers moi.
— Et je suppose que c’est toi qui me tendras ce verre ? me susurre-t-elle d’une voix aussi légère qu’une plume.
— Tant qu’à faire, oui.
Quoique, je serais plutôt relégué au second plan, un simple figurant pendant qu’elle brillerait, éclatante, au centre de la scène.
— J’aimerais bouleverser la dynamique habituelle, brouiller les codes traditionnels, tu vois ? La femme reçoit, l’homme sert.
Fini le verre de whisky entre les doigts d’un dur à cuire à la Tommy Shelby, d’un Tony Stark arrogant ou d’un psychopathe perdu dans ses délires comme Jack Torrance. Plus question de cette caricature de masculinité. Je ne veux pas non plus de symbole tragique de solitude et de désillusion. Encore moins l’excès trouble de la folie autodestructrice. En somme, pas moi quoi… le roi du whisky couronné d’amertume.
— Donc, tu cherches à déconstruire cette image classique d’alcool viril pour la détacher des clichés de pouvoir ou de domination, c’est ça ?
— Oui, confirmè-je, impressionné par sa compréhension exacte de mes intentions. L’idée dans ce genre de mise en scène serait de déplacer l’attention vers la figure féminine — toi. Dévouement, tendresse, partage sont les maîtres mots. Le luxe devient l’authenticité. Il ne s’agit plus de statut ou de performance sociale, mais d’un instant rare, pleinement ancré dans le quotidien. Un homme qui tend la main, offre plus qu’un verre — une part de lui-même.
— Je vois. C’est.... audacieux, conclut-elle. Sur quoi se basaient vos stratégies précédentes ?
Ce simple rebond sur mes remarques me procure un véritable frisson, comme si elle connaissait le secret pour enflammer ma passion.
Je passe les minutes suivantes à lui expliquer par le menu tout ce qui a nourri ma réflexion : l’évolution des attentes, la redéfinition du luxe, le désir de démystifier l’alcool, une approche plus inclusive, accessible, l’importance de l’histoire et de l’artisanat. Victoria s'approprie chaque nuance de mes propos, enchaîne les questions avec une telle aisance qu’elle ravive l’étincelle d’enthousiasme dans mes yeux. Son regard, habité d’un intérêt sincère, m’encourage à en dire toujours plus.
— Attends, que je récapitule, conclut-elle après mon exposé. Tu aimerais que je fasse la promo de ta marque sur les réseaux, comme une sorte d’ambassadrice, c’est ça ? Mais tu as mentionné des soirées. Qu’est-ce que ça implique ?
— Que tu m’accompagnes sur certains événements où Lochranach serait distribuée. Ça peut être des dégustations exclusives chez des partenaires, des lancements ou des présentations officielles et puis, si nécessaire, des animations privées.
Un pli soucieux creuse son front tandis qu’elle s’abandonne à ses réflexions. Ses doigts traînent sur mon bras, esquissent de lentes dérives, des vagues de caresses aussi indolentes qu’essentielles.
— Je parie que, pour ce genre d’occasions, tu espères que je sorte l’attirail complet ? Robe de soirée, talons vertigineux et tout le tralala ?
Je capte immédiatement la direction de sa pensée, la petite ébauche de défi dans son regard. Elle teste les contours de l’archétype qu’on superpose sur les femmes : impeccable, apprêtée, toujours parfaitement maquillée, telle une icône figée sous les feux des projecteurs.
Tout ce que je veux moi, c’est qu’elle soit libre, fidèle à elle-même, sans fard, vernis ou apparat.
— Vi, je me fiche de la manière dont tu t’habilleras. Tant que tu restes toi, sans te sentir forcée, rien d’autre ne compte.
Si elle choisit d’enfiler un jean et un t-shirt, je ne lui refuserai rien. À ce stade, il ne s’agit pas de paraître, ni de composer un personnage, ni de servir un stratagème, mais de laisser la vérité éclore. Peu importe l’écrin si le diamant est pur.
Ses yeux cherchent les miens avant qu’elle n’assène, sans détour :
— Je préfère être claire, James : je ne suis pas ni une femme fatale ni un faire-valoir.
Du bout des doigts, je frôle sa joue, capture son menton. Son regard est une mer d’ambre qui m’avale tout entier.
— Vi… Ton authenticité et ta sincérité te rendent unique. Tu n’as pas besoin d’endosser un rôle ou de te percher sur des talons pour être impressionnante.
La femme fatale ? Un mythe, des artifices, une illusion. Mais elle ? Elle est pire. Le charme sans masque, la tentation à l’état brut. Elle attire sans effort, ensorcelle par sa franchise, son aplomb, son naturel.
— C’est ton aura qui magnétise l’attention, ta personnalité qui marque les esprits. Quant à être un faire-valoir… Ce n’est ni mon intention ni ma manière de te voir. Avec ton tempérament de feu, ta manie de tout contrôler ? Nan, clairement pas. Je…
Comment le formuler sans paraître égoïste ? Comment lui avouer que mon désir dépasse la simple tactique ?
Ma poitrine cogne, mes pensées se bousculent et mes mots s’embourbent. Bien sûr, elle serait une égérie à couper le souffle, une ambassadrice redoutable. Sa maîtrise de la vente, son sens affûté de l’organisation, sa rigueur innée : elle est taillée pour briller et tout en elle crie la réussite. Victoria serait une partenaire de choc, d’une loyauté sans faille. Son implication ne ferait aucun doute. En digne représentante, elle défendrait Lochranach et porterait nos couleurs avec autant de passion et de conviction que moi. J’en mets ma main à couper. Elle conjugue l’élégance, la force et la finesse d’esprit. Un atout de charme, certes, mais plus que tout, une équation imbattable. Mais ça ne s’arrête pas là.
Non, en vérité, elle représenterait bien plus qu’une fierté que je pourrais revendiquer. J’espère de tout cœur qu’elle devienne une alliée d’exception, un soutien précieux, une chance inouïe d’être épaulé et compris.
— Vi, je t’imagine déjà dans ce rôle, mais… ce n’est pas juste pour la marque, murmuré-je, en lissant une boucle derrière son oreille.
Un instant, mes yeux s’évadent, captifs d’un doute muet.
— Tu m’inspires en permanence, tu en as conscience ? Chaque minute passée avec toi révèle quelque chose en moi. J’aimerais que tu sois à mes côtés. Célébrer les réussites, affronter les revers. Tout partager. Ensemble.
Soudain saisi par l’émotion, je me racle la gorge pour déloger le nœud qui s’y forme. Elle prend l’initiative d’entrelacer nos doigts. Ce contact me pousse à la confidence.
— Après mon retour en Écosse, je me suis plongé corps et âme dans le travail. J’ai carburé pour atteindre mes objectifs. Je ne t’en parlais pas, c’est vrai, mais il suffisait d’un message de ta part, d’une phrase au détour d’une conversation, pour que je reparte gonflé à bloc. Rien que l’écho de ta voix me reboostait encore plus.
Portant sa paume à mes lèvres, je l’embrasse, puis dirige ma main vers sa pommette.
— J’attendais de revenir vers toi avec cette promesse de stabilité, avec un projet concret qui me ressemble. Je voulais te montrer qui j’étais, te prouver que j’avais de l’ambition, des espoirs pour… pour notre avenir.
Un soupir m’échappe, mon corps s’allège, mes yeux chavirent dans les siens. J’aimerais qu’elle soit ma flamme, mon moteur.
— Sache que, si tu acceptes de m’accompagner, de me suivre, je ne te traiterai jamais comme un accessoire.
Ses doigts viennent recouvrir les miens, les pressent sur sa joue.
— James, à propos de cette histoire d’égérie, je ne remets pas en cause ta sincérité, mais… j’ai l’impression que c’est plutôt un… prétexte, un moyen détourné de…
Elle suspend sa phrase, hésite l’espace d’un souffle, conscientisant ce qu’elle s’apprête à demander.
— Cette offre n’est pas uniquement une proposition d’affaires, pas vrai ?
— Non.
C’est nous. Pour de bon.
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