CHAPITRE 43.1 * JAMES
RAGE
J.L.C
♪♫ ... ♪♫
La déflagration est immédiate, brutale, dévastatrice, une grenade dégoupillée au creux de mes tripes. La femme que j’aime, avec un autre. Mon sang ne fait qu’un tour, se glace puis se met à bouillir. Impossible. Et pourtant, elle est là. Avec lui. L’onde de choc est totale, un cataclysme qui balaye toute raison, toute retenue. Un spectre se lève des cendres du passé. Amy, ce foutu jour. Son sourire mielleux, leurs corps pressés, ma place volée. Tout ce que je gardais sous un contrôle déjà précaire jaillit en moi sauvage, acerbe, insatiable. Mes démons, mes peurs me gangrènent de l’intérieur. Mais cette fois, c’est pire. C’est Victoria… qui fait de moi le même homme qu’hier, avec cet enfoiré.
Je le fixe, ce type, cette raclure qui l’a eue dans son lit et qui, à en juger par son assurance, croit pouvoir réitérer l’expérience. Ses mains… Il y a moins de deux secondes, elles s’attardaient sur ses hanches, effleuraient sa peau douce et parfumée. De quel droit, bordel ? Il se tient là, campé contre elle, comme si elle lui appartenait. Et elle… putain, elle…
Mon esprit décroche. Plus de réflexion. Juste l’instinct brut. Un ordre muet qui traverse mes nerfs, envoie mon corps au front. L’adrénaline explose, me propulse en avant. La rage acide me dévore la gorge.
Mati, de dos, capte sûrement mon mouvement, car il amorce un quart de tour. Trop tard. Mon poing trouve sa cible, s’écrase contre son plexus solaire dans un choc sec et brutal. Un coup né du chaos, ancré dans la certitude, calculé, précis, forgé dans des heures d’entraînement. Je vise le cœur de la situation, là où tout se joue. La frappe atteint le centre de sa respiration, retire ce souffle qui nourrit sa putain d’arrogance.
L’impact le fait vaciller sur ses jambes, son corps se plie légèrement. Il grimace, cherche à se redresser, mais la douleur au thorax ralentit sa réaction. Allez, essaie de respirer après ça, crétin. Maintenant, la droite qui t’attend va te couper l’envie de sourire !
Il se remet sur pied, me toise froidement. Rien d’autre. Aucune riposte, pas un mot. Juste son regard qui plonge dans le mien, impassible. Ce silence m’exaspère, alimente ma rage au lieu de l’éteindre. Je serre les dents, prêt à cogner, à lui faire ravaler ses airs de superhéros à la « même pas mal ». J’ai encore de quoi lui montrer ce que c’est que d’être brisé.
Mais, une main se referme sur mon bras, s’enroule sur mon biceps. Le contact, infime, mais inébranlable, m’arrête net.
Victoria.
Une tentative d’enrayer ma folie. De m’ancrer dans la raison. Mon esprit, dans un coin reculé, me supplie d’abdiquer. Pour elle. Pour l'image qu'elle aura de moi. Pourtant, même si sa douceur vient heurter la froideur hivernale de ma furie, elle n’est que passagère. Mon corps reste une bête en cage, m’ordonnant de sauter à la gorge de ce type.
Instinctivement, je me dégage, secouant son emprise comme on chasse une brûlure. Mon regard se pose sur elle, un instant, le temps de capter cette impression d’évidence. Pas de surprise, pas d’effroi. Juste une tension sous-jacente, une acuité silencieuse, une certitude glacée. Comme si elle avait anticipé mon comportement. Quoi, j’ai un panneau « accès de violence imminents » collé sur le front ? Oui.
Je la dévisage, la scrute de haut en bas, avale chaque centimètre de sa silhouette avec une précision presque clinique. La voilà, sa parure d'ombre et de lumière digne de la déesse des Enfers.
La robe en semi-transparence épouse ses courbes de manière sensuelle et audacieuse — non insolente et sexy. À travers l’étoffe diaphane, parsemée de sequins et de broderies qui scintillent à chaque mouvement, la douceur de sa peau se devine comme une promesse de volupté. Son apparence est hypnotique. L'échancrure vertigineuse, qui s'élève jusqu'au haut de sa cuisse, laisse entrevoir des secrets inaccessibles. Ce vêtement semble moulé à même son corps. Chaque détail accentue sa beauté naturelle, tout en cachant juste ce qu'il faut. Ça me rend fou de désir. Cette démone avait raison, elle est foutrement belle, encore plus époustouflante que dans mes fantasmes. Et merde, je n'ai qu'une envie : déchirer ce bout de tissu, d’autant plus en ayant vu ce bâtard poser ses sales pattes dessus !
Et puis, je remonte vers visage. Elle est... diablement calme, presque distante. Pas hystérique ou larmoyante ou mesquine comme...
Victoria n'est pas Amy !
Mais je n’ai pas le luxe de m’attarder sur elle. Pas maintenant. Quand je ne serai pas occupé à vouloir massacrer quelqu’un. En l'occurrence, Monsieur le grand patron de mes deux. Plus tard. Je m'arrache à sa vision, me campe dos à leur folie.
Faut croire que je suis encore plus con que prévu : j’ai vraiment gobé que la meilleure amie et le patron entretenaient autre chose qu’un jeu de dominance malsain. Pas plus tard qu’il y a dix minutes, ces deux-là se jaugeaient en chiens de faïence sur le parvis du club, mais le souffle capiteux de la passion serpentait autour d’eux. J’aurais mis ma main à couper qu’ils finiraient soit par s’étriper comme des bêtes, soit par s’envoyer en l’air avant mon retour, au choix. Peut-être même dans cet ordre. Mais je ne m’attendais certainement pas à me retrouver face à ce connard sur le point de baiser ma copine ! Ce qui me scie ? Pas qu’il ait osé, non. Mais que je sois là, témoin impuissant, devant ce merdier.
J’ai baissé ma garde un instant, persuadé que Victoria était à moi, que je n’avais rien à craindre. Quel abruti ! Je me suis laissé bercer par cette illusion qu’on s’était compris, que l’équilibre entre nous était là pour durer. Mais putain, je me suis juste fait rouler comme un bleu envoyé en première ligne.
Victoria m’interpelle. Doucement. Trop doucement. Son ton est calme, millimétré. Elle marche sur des braises parce qu'elle sait qu'une étincelle me transformera en feu de forêt. Je ne réponds pas. Si je parle, je nous condamne. Un bruit infime déchire le silence. À peine un froissement, mais suffisant pour réveiller chaque nerf. Sa robe frôle l’air. Un pas, un autre. Elle est là. Si proche que je pourrais la happer. Un parfum, un effluve. Chaud, floral, trouble. Sa peau, son odeur. Difficile de respirer sans perdre pied.
— James…
Mon prénom tombe entre nous, à mi-voix, et cette proximité m’écrase autant qu’elle m’apaise. Comment je dois réagir à ça ? Je suis censé ignorer ce qu’elle fait à mon cœur, ou jouer le jeu comme un idiot ? Impossible de remuer. Mes muscles sont aussi bétonnés que mes principes. Ou mes principes sont aussi broyés que mon corps, ça dépend du point de vue. J’ai le regard vissé au vide, incapable de me reconnecter à l’instant. Parce que si je me retourne… si je croise ses yeux d'ambre, je suis fini, un foutu volcan prêt à dégueuler ma rancœur.
Victoria attend. Une seconde, peut-être deux. Puis elle bouge. Lentement, elle se glisse devant moi, m'impose sa présence, m’oblige à la voir. Et putain… c’est trop. Trop de détresse, trop d’intensité, trop d’elle.
Ses traits sont ravagés, son chagrin me fracasse avec plus de force qu’un poing en plein visage. Son visage, marqué par la douleur, est une beauté déchue, sauvage, qui me prive de tout souffle. Je pourrais m’y perdre, m’y raccrocher. Je devrais la détester. Mais, non, j'ai envie de l'aimer.
Par réflexe, je fais volte-face pour fuir sa vision, pour m'empêcher de m'effondrer. Comme si ignorer l’évidence allait suffire à étouffer ce chaos en moi. Alors, je me focalise sur... lui.
Mati est calé sur son bureau, jambes et bras croisés. L’attitude du type qui possède le monde, comme un putain de roi qui prend son pied. Il se fout de ma gueule, là ? Je viens de le frapper, et le type, il s'en carre. Son air supérieur me donne des envies de meurtres. L’éclater, le pulvériser, lui démolir sa sale tronche de minable devient une question de survie mentale. J’ai l’image de sa face sous mes poings et cette obsession m’empoisonne l’esprit. Ce n’est pas juste de l’orgueil, c’est plus sombre, primitif. Un besoin viscéral de vengeance. Ce type va payer. Régler cette histoire ici et maintenant est la seule issue. Il voulait en découdre, non ? Parfait. Il va en avoir pour son compte, et bien plus encore. Qu’importe si j’ai l’avantage ou pas. J’ai l’habitude de cogner et, sobre, mes coups ne ratent jamais leur cible. J’ai appris à frapper droit. Et ce minable va vite saisir à quel point je suis précis.
— T’avais l’air de vouloir jouer les durs tout à l’heure. Dimanche, t’as cherché aussi. Je t’en prie, le ring est ouvert.
Le connard esquisse un rictus carnassier, les mains glissées dans ses poches, comme si je venais de lui faire la meilleure proposition de la journée. Pas un brin surpris, bien campé sur son orgueil, il incline légèrement le menton, prêt à relever le défi. On verra combien de temps cette confiance tient le choc.
Mais avant qu’il ne puisse répondre, Victoria s’interpose. Ses yeux, grands ouverts, lancent des éclairs.
— Vous êtes prêt à vous battre pour quoi, au juste ? Pour prouver qui est le plus idiot des deux ?
— Je ne ferais qu’accéder à une requête tentante, lâche gueule d’ange d’une voix doucereuse, provocante.
Mes muscles se contractent, ma nuque se détend.
— Tu ne vas pas aimer ce qui va suivre.
Dans le quart d’heure, il sera méconnaissable.
Pourtant, il ne bouge même pas. Toujours ce même foutu calme, cette absence totale de réaction. Ni colère ni défi. Il attend, planté tel un bloc de marbre impénétrable. Ce sang-froid, cette indifférence, ça me rend dingue. Peut-être qu’il se croit au-dessus de tout, ou qu’il prend son pied à me voir me vautrer dans ma propre folie, uniquement pour savourer sa maîtrise olympienne. Ou peut-être que je le sous-estime. Et si, en réalité, c’était moi l’intrus, le pion en trop dans l'échiquier de leur romance ?
— Juste un ami, vraiment ?
Je crache ces mots pareils à des balles enflammées, pleines de rancœur.
Cette excuse à la con résonne dans ma tête comme une insulte. Bordel, si seulement j’avais su voir plus loin que le bout de mon nez. Si j’avais percuté dès le départ… quand il m’a balancé « qu’il la baisait », par exemple ! Pas au passé. Non, une affirmation sèche, définitive, d'une clarté inouïe et surtout, au présent. C'était pas un détour, juste... un constat factuel et édifiant qu’il m’a placardé sous les yeux.
Je n’ai pas cherché d’explications, j’ai encaissé. J’aurais dû confronter Mati ou Victoria, l’un ou l’autre, peu importe. Ou mieux, leur coller un détecteur de mensonges, histoire de leur arracher la vérité au lieu de m'infliger leur petit spectacle en direct.
— Si tu m’avais laissé une seconde de plus, il aurait compris tout seul, lâche-t-elle en me fixant.
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