CHAPITRE 43.2 * JAMES
J.L.C
♪♫ ... ♪♫
Quoi ? Je la dévisage. Cette putain de phrase m'éclate en pleine poire tel un uppercut glacé. Je lui jette un coup d'œil. Sa posture est droite, souveraine, son regard clair, incisif, empli d'une tension impossible à décrire. Je perçois son ton, décisif. Autoritaire. Sérieusement, elle va me faire une leçon de morale, là ? Autant me foutre une claque tout de suite, ça irait plus vite.
— Qu'est-ce que je t'avais dit, Vic ?
L'autre abruti largue sa réplique avec un air triomphal, comme si ça faisait sens.
Ah, celui-là, je vais me le faire sans regret.
— Au moins, tu pourras pas dire que je t’ai pas prévenu, grommelle-t-il, sûr de lui.
Il veut quoi ? Des remerciements ? Pourquoi ne pas marquer le coup avec un hommage frontal bien senti ?
Victoria pivote vivement dans sa direction.
— Ce n’est pas moi qui ai besoin de me convaincre, Mati.
— Parce que t'as pas eu une preuve sous les yeux, là ? balance-t-il, à mi-chemin entre découragement et énervement.
Preuve de quoi, bordel ? Elle t’a choisi, et je peux dégager ?
Ces satanés mots vibrent, se mélangent, se perdent dans le bourdonnement de ma propre respiration. Bon sang, je devrais les arrêter. Parler. Faire quelque chose. Analyser leurs insinuations, traquer le fil conducteur, mais mon cerveau refuse de fonctionner. La logique exige un effort que je ne peux plus fournir. Trop de signes que j’ai méprisés, trop de non-dits qui me pètent à la gueule maintenant. Dans l'art de l'aveuglement, je frôle toujours la perfection.
— On allait justement clore le dossier, Mati. Et tes conclusions, garde-les pour toi, merci.
L'enflure secoue la tête — désabusé ou amusé — son rire à peine soufflé.
Malgré moi, maintenant qu'elle est de dos, mon attention dérape, épouse, sculpte la courbure de sa silhouette. Un foutu aimant ce corps de déesse. Un frisson me fauche. La fermeture de sa robe, en partie ouverte, dévoile la peau lisse de son échine, dessinant un sillon délicat. La ligne de sa cambrure s’imprime sous mes rétines, fugace, mais brûlante. Bordel, la voilà la preuve du flagrant délit : elle était déjà à moitié à poil ! Tout y était : le piège, la mise en scène, le petit nœud rouge autour du coup fatal, l’arme plantée dans mon ego.
Ils brassent du vent, des paroles, peut-être des reproches, mais je ne tends plus l’oreille. Nom de Dieu... Tous ces indices que j'ai loupés, occultés, camouflés sous ma fierté... Les allusions déguisées... Les excuses bancales... Les fameuses copines en détresse... Les détails trop vagues sur les soirées trop alcoolisées... Les messages vite effacés ou les appels écourtés, téléphone systématiquement retourné sur la table.… Les disputes déclenchées sans raison, juste avant qu’elle ne disparaisse « pour prendre l’air »... Les « je t'aime » à la rescousse... Ce mauvais film ? Déjà vu. Pas de happy end.
Je relève la tête. Le vertige de leurs gestes, la façon dont ils se tiennent face à face m’écorche de l’intérieur. Elle, drapée dans cette tenue scintillante qui glisse dangereusement de ses épaules, lui avec ses airs d'ange déchu. L'image parfaite pour me hanter jusqu'à la fin de mes jours. Trop de tension. Trop de proximité. Mon estomac se tord. Le désarroi m'étouffe. Sensation inédite : l’art de suffoquer debout.
— J'avais d'autres arguments à faire falloir, Vic.
Sa voix est un murmure lascif, un venin distillé avec soin. Enfoiré ! Il ne le sait pas encore, mais son crâne est candidat au mur le plus proche.
— Je t'assure, le verdict était rendu. Il n'était pas en ta faveur, Mati, tranche-t-elle.
Non, et lui non plus, il va pas apprécier ce qui va lui tomber sur la gueule d'ici quelques minutes. Si la justice divine existe, je veux bien lui prêter mes poings en guise de messagers. Attends, elle a dit quoi ?
— Bizarre, de mon point de vue, l’affaire semblait pourtant bien engagée, révèle-t-il.
Merde, il va gagner un aller simple pour la section traumatologie.
Je fais un pas en avant, muscles déjà bandés, et l'instant d'après, m'arrête aussitôt. Victoria tressaille, son regard perçant file droit sur moi, au-dessus de son épaule nue. Elle n'a pas besoin de parler. L’avertissement danse dans l’ombre de ses cils. Juste un plissement d’yeux, une lueur glaciale à congeler l’enfer. Putain, respire, James. Un coup de trop et ce n’est plus lui que j’abîme, c’est nous. Pourtant, ma patiente en sursis crie à la révolte et mes phalanges hurlent leur envie d'impact. Je les plaque dans mes cheveux, m'y agrippe, griffe mon crâne comme si ce geste à la noix pouvait m'éclairer, me rendre un peu moins con, un peu moins enragé.
— Tu confonds l’écho et la voix.
Bingo, moi aussi... Si quelqu’un pouvait m’expliquer ce bordel en sous-titres, je suis preneur. Est-ce que c’est lui qu’elle vise ou c’est moi qu’elle dézingue en douce ?
Elle est là, entre nous deux, de profil, une ligne de faille fragile, mais impénétrable. Son regard vadrouille, glisse d’un homme à l’autre, pesant, jaugeant, tranchant. Son poing crispé sur l’encolure de sa robe, juste au-dessus de sa poitrine qui se soulève et s'abaisse à vue d'œil, déforme le tissu sous la pression. L’éclat des broderies contraste avec l’entrave qu’elles lui imposent, piégeant ses pieds dans des nœuds maladroits. Un équilibre précaire. Une tension prête à céder. Le moindre souffle de travers et tout ce cirque s’effondre. La robe. Nous. Tout. Et dire que je n'ai même pas encore ouvert la bouche... seul mon corps a vendu la mèche.
C'est bon, ça suffit ! On arrête le massacre. J’ai déjà perdu, autant économiser le peu de dignité qu’il me reste avant d’être contraint de ramasser mes tripes. C'est une scène dont je ne suis que le spectateur, pas l'acteur principal. Si on me cherche, je serai au bar, à l'Hexa plus précisément. Whisky et poudreuse me tendent les bras. Il me faudra une nana à queuter aussi. Une pour me décaper la peau, gratter Victoria jusque sous les ongles, me lessiver le crâne, poncer mon âme jusqu’à l’os. Un raclage de cœur et un vidage de couilles bien en règle. Elle a son mécano sous la main prêt à la polir, alors moi, je vais me faire dépanner ailleurs.
Rideau. Inutile d’espérer l’ovation finale, je tire ma révérence, fais un pas vers la sortie. Une fuite silencieuse, mais... ma liberté s’étrangle à la naissance. Victoria me rattrape avant que je n’évanouisse dans la brume et le vice et toutes ces merdes qui me définissent. J’aurais dû courir. Ou mieux, disparaître en une explosion de fumée.
— Ce n’est pas comme ça que ça doit finir, James. Si tu crois comprendre, alors attends au moins de savoir.
Des syllabes en apesanteur, du sable qui s’effrite entre les doigts. Elle veut que j’attende quoi, au juste ? Qu’elle m’annonce que je me suis fait doubler sous mes propres yeux ? Qu’elle clôture son petit numéro avant de m’achever comme il faut ? D’accord, je reste dans le coup. Mais j’ai plus aucune idée des règles. Je... je ne comprends pas à quoi elle joue. Comme avec Amy, l'histoire se répète. Foutu remake de merde ! Et bien sûr, j'ai toujours pas appris ma leçon.
— J'ai pris ma décision.
Je vacille. Pas besoin de me le rappeler. J’ai eu le temps d’admirer ton enthousiasme à te jeter dans ses bras !
Le présent se fracture sous le poids du passé et ma conscience s'embourbe ailleurs. La pellicule se déroule sous mon crâne. J'ai ignoré les saletés d'alarmes, gober son baratin, ses sanglots programmés pour me désarmer, son hystérie bien placée pour me faire tourner en bourrique. Le retournement de situation, son arme secrète.
— Je... Cette hist... ce truc était déjà mort et enterré avant qu'il n'arrive, Mati. Je t'ai confier mes sentiments. Ce qui vient de se passer ne les remet pas en cause.
Vi parle, mais c’est Amy qui ricoche dans mon esprit. Rien de neuf. Un enregistrement rayé que je suis condamné à réécouter. L'évidence planait juste sous mon nez, cinglante et j’ai refusé de la regarder en face. Encore et encore. Et encore aujourd'hui.
— Dommage, j’aimais bien la version alternative, déclare le bouffon.
Je me revois à ingurgiter son jeu d’inversion, ses larmes de crocodile, où le coupable devenait victime, où c’était moi qui doutais trop, qui manquais de confiance, moi qui finissais par me confondre en excuses, persuader d'être le bourreau alors que c’est elle qui me plantait le couteau dans le dos.
— Peut-être que si tu cessais de te noyer dans ton propre pétrin, tu commencerais à écrire le bon scénario.
Elle s'adresse à lui. Enfin, je crois. Mais la morsure me prend quand même, là, juste sous la peau. Parce que si ça ne m’était pas destiné, pourquoi ça résonne autant ?
— Super, merci Vic, pour le rappel en règle. Du coup, je te laisse joué à l'avocat avec ton propre diable. J'en ai eu assez avec la mienne pour ce soir.
Une pause. Un souffle.
— Si t’étais à la hauteur, mec, t’aurais pas eu besoin de me frapper pour te rassurer.
Cette fois, le connard s'adresse à moi. Sa voix fuse dans mon dos, tranchante, sans la moindre retenue. Elle me percute comme un train à grande vitesse, me déchiquette en mille morceaux. La colère vibre dans ma poitrine, comme un métal chauffé à blanc. Température actuelle : fusion nucléaire imminente. Bon sang, si je me retourne, je lui pète les dents. Un crochet du droit et l’histoire est pliée.
— Mati, tais-toi.
Victoria. Son ton est sans appel.
Pourtant… sous l’adrénaline, un goût amer. Une putain de culpabilité qui s’infiltre, vicieuse. Au fond, le connard a visé juste. Il ignore tout de moi ni de mon passé, mais il a raison sur un point. Je suis qu’un lâche. Un type instable, brisé, sans avenir, qui se planque derrière des pilules et de la poudre pour ne pas voir la pourriture qu’il est devenu. Et c’est là le problème. Elle mérite mieux. Un adulte fonctionnel. Un mec sans mode auto-destruction intégré, qui ne part pas en vrille à chaque coup de vent, capable de la protéger, de l’aimer sans la blesser. J’ai déjà ruiné ma propre vie. Elle n’aurait même pas dû poser les yeux sur moi. Un jour, je pourrais lui faire du mal. Je le sais. J’ai beau me convaincre du contraire, la vérité reste la même : je suis une bombe à retardement. Faudrait prévenir Victoria qu’elle joue avec un explosif défectueux.
Alors oui, avec toutes les merdes que je me traîne, nul doute que ce type vaut mieux que moi. Je ne le connais ni d’Eve ni d’Adam et leur relation m’est aussi étrangère que l’univers, mais je vois bien qu’il tient à elle. Je ricane, amer. Il tient à elle ? Ou il pense juste avec sa queue comme n’importe quel connard qui tombe sur un canon pareil ! Elle est… sublime, un putain de rêve éveillé, obsédant, un tourment dans chaque battement de coeur. Et lui, il en est parfaitement conscient. Ses mains n’étaient pas sur ses courbes par hasard et sa langue, en route vers sa bouche, n’allait clairement pas s’arrêter à une simple conversation de politesse. Qu’il soit son mec ou son ex, ce salaud veut la posséder, la soumettre à ses désirs. Moi aussi. Comment j’ai réagi quand j’ai vu sa nana se déhancher dans cette foutue mini-robe verte l’autre soir ? Évidemment que j’ai eu envie de me la faire ! C’est un avion de chasse, cette fille ! Sauf que moi… je ne peux plus, je n’en veux plus d’autres. Je n’ai d’yeux que pour elle, bordel. Victoria sera ma perte…
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