CHAPITRE 46.4 * JAMES
J.L.C
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D’un regard souverain, j’embrasse l’étendue du club en contrebas. D’ici, je capte l’instant où l’inconnu devient spectacle : les invités affluent, prunelles écarquillées, happés par l’atmosphère envoûtante et les illusions brillamment orchestrées par Victoria. Bienvenue en enfer… ou au paradis, selon les affinités. Moi, mon Eden, je viens juste de l’abandonner entre quatre murs, et je défierais n’importe quel intrus d’y prétendre à ma place. J’aime cette femme, de tout mon cœur, de toute mon âme. Assez pour vouloir la protéger de tout et de tous, même de moi si nécessaire. Que personne ne se méprenne : elle n’est pas à prendre. Elle est mienne. Ouais, je sais faudrait que j’arrête de me croire actionnaire majoritaire de son cœur. Elle n’est pas ma propriété, juste mon obsession. Au mieux, j’ai un trône d’honneur. Au pire, un siège éjectable.
Au détour de la loge VIP, je m’élance dans les escaliers, chaque marche avalée d’un pas vif, fluide, mécanique. Mieux vaut ne pas traîner… Si je ralentis, je risque de rebrousser chemin, d’ignorer le monde et de kidnapper ma Perséphone, sans le moindre scrupule. En vrai, Hadès n’a pas demandé la permission. Facile, il pouvait dormir tranquille sans se réveiller le matin suivant avec un procès pour enlèvement.
Au rez-de-chaussée, les murmures émerveillés piqués d’admiration s’entrelacent aux rires, joyeux, stupéfaits. Rien n’a été laissé au hasard. Les jeux d’ombres épousent les reliefs des murs, les miroirs sur pied captent des éclats furtifs, les tentures s’alanguissent sous la lueur tremblante des chandeliers. Tout, dans cet espace, vibre de l’aura céleste et profane qu’elle a conçue. Ça confirme ce que je savais déjà : elle a fait un travail d’exception. La vraie question est : a-t-elle seulement un jour raté quelque chose ? Elle ne s’appelle pas Victoria pour rien.
En fendant la foule, j’aperçois des anges drapés de blanc, auréolés de lumière, parés d’ailes, qui se mêlent aux démons, de rouge ou de noir vêtus, avec leur maquillage outrancier, leurs atours gothiques et leurs airs ténébreux. Les silhouettes se couvrent d’ambiguïté, les costumes oscillent entre sensualité et mystère, entre l’art de séduire ou celui de corrompre. Innocence et subversion. Dans le doute, je vais éviter de signer quoi que ce soit ce soir. Sauf si c’est elle qui tend la plume. Après tout, si je dois brûler, autant que ce soit entre ses mains, ses reins, les deux.
Le hall d’accueil, baigné de halos stroboscopiques, grouille de fêtards tandis que le crépitement du flash fige les premiers arrivants sous l’objectif avide du photographe. La soirée est officiellement lancée. Le rideau s’ouvre sur un monde où l’interdit s’orne de faste. Moi, je quitte l’épicentre de la nuit à venir avec une sensation diffuse au creux du ventre et un sacré pincement au cœur. Mon portable entre les doigts pèse plus lourd que d’habitude.
Je contacte ma sœur. Quelques sonneries, une réponse immédiate, une phrase brève et l’affaire est réglée : Isla vient me récupérer directement ici. Je balaie la rue du regard. Un gars, adossé à un mur, fume tranquillement sa clope. Parfait.
— Hey, je peux t’en taxer une ? demandè-je, souriant.
Il me tend le paquet et je m’allume une cigarette, laissant la fumée remplir mes poumons. En attendant, je zyeute les réseaux sociaux. Mon attention accroche illico une story, postée il y a environ une heure : Victoria et Nina, en pleine séance maquillage, immortalisent chaque geste pour une vidéo promotionnelle.
Plus j’y réfléchis, plus je me dis qu’il est fort probable que ses copines me soumettent à une armada de tests camouflés dont j’ignorerai l’existence jusqu’à me vautrer lamentablement dedans… En vrai, je flippe déjà. Je n’ai aucune idée de ce que les filles se confient entre elles. Mais je parie qu’à huis clos, elles sont du genre à pirater les non-dits façon code secret, à dégoupiller des grenades à la moindre incartade, à déballer des dossiers telles des détectives privés en quête de brèches. Perso, j’ai pléthore de failles, un véritable champ de mines extrapersonnelles… Reste plus qu’à prier qu’elles ne viendront pas mettre des bâtons dans les roues de ma relation avec Vi. Comme Mati, ce putain de facteur de bordel dans l’équation. Bon sang, lui, c’est carrément une brique jetée dans la mare de nos retrouvailles. Mais, il n’est pas le seul fautif… Entre mon talent pour m’autosaboter, mes accès de violence, mon passé de toxico, mon instabilité sentimentale, je me tire moi-même une balle dans le pied. Rien d’étonnant si je deviens un terrain de jeu pour ses proches. Le risque ? Pas grand-chose… ma dignité pour commencer et, accessoirement, mon couple.
Si couple, il y a. Merde, va falloir que je lui… Quoi ? Demande ? Propose ? Négocie ? Bordel, ça me vrille la tête. J’ai déjà connu l’engagement. Ce truc qui t’entraîne, te fait plonger dans un bourbier où chaque pas peut présager une erreur à venir. Sauf qu’avec Victoria, c’est pas du tout la même histoire. Je l’ai rencontrée il y a un an, idéalisée pendant des mois, goûté au plaisir d’être avec elle, à elle, en elle, dix jours durant, avant d’endurer la douleur de l’absence et du manque chaque semaine qui a suivi. Au bout du compte, j’ai brisé mon rêve, trahi sa confiance, perdu son affection, mon intégrité, ma raison, souillé son image, pleuré son fantôme, pour finalement la retrouver à peine 48 h plus tôt. Comment lui réclamer de remettre ce qui reste de nous entre mes mains, alors que j’ai tout foutu en l’air la première fois ?
Bon sang, si je me plante, je ne pourrais pas m’en relever. Le fardeau du passé me pèse encore, mais je suis prêt à tout pour faire en sorte qu’il n’écrase pas l’éventuel bonheur à construire entre nous. Et dire que je ne lui ai toujours pas parlé de Connor, de Sean… Je vais devoir avancer avec mes démons, mes faiblesses, mes erreurs. Avec elle, j’ai le sentiment que ce n’est pas une question de chance, mais de décision, de volonté partagée. Comment fait-on pour choisir ? On mesure le prix à payer, bien sûr. On évalue ce qui nous attend de part et d’autre. Dans mon cas, sans elle, ce n’est que chaos et déchéance. Mais dans le sien ? Un risque, sans aucun avantage à offrir, si ce n’est ma promesse de l’aimer, voilà ce que je représente. Ça ne sera pas suffisant.
Elle va finir par m’intégrer dans un tableau d’analyses croisées, où chacun de mes mots et de mes gestes sera noté en fonction de son degré d’implication, ma passion traduite en stats émotionnelles, avec des verdicts irrévocables à la clé. Nombre de jours sans pétage de câble : en cours de calcul. Sans une goutte d’alcool : honorable, mais fragile. Sans la tentation de la drogue : un équilibre précaire. Et dire qu’après les amies, sa famille aussi me passera au microscope… Nom de dieu, je suis vraiment pas sorti de l’auberge… Mais je n’ai aucune intention de reculer. Les bourrasques, je me les prendrai en pleine poire. Nous autres Écossais, on est habitués à en baver face au mauvais climat. Gérer les intempéries de la vie fait partie de mon existence depuis perpette. Jusqu’ici, j’ai plutôt échoué piteusement, mais je tiendrai le cap cette fois. J’ai un phare qui m’éclaire désormais.
Je veux que Victoria fasse partie intégrante de ma vie, qu’elle soit mon horizon, ma folie, mon quotidien. Je veux son sourire au matin, sa peau au soir, son regard dans chaque entre-deux. Être son présent, son futur, regagner sa confiance, son amour, convaincre son entourage de ma dévotion, de mon engagement, je m’en donnerai les moyens. Mais au fond, seule Vi jugera pleinement de mon cœur.
Je broie mon mégot sous ma semelle lorsqu’une paire de pompes blanches entre dans mon champ de vision. Le nez dans mes emails, je relève la tête… et tombe droit sur l’expression fermée de Mati, toute en angles durs et hostilité contenue.
— Faut qu’on parle.
Ah, mon gars… Si c’est une discussion que tu cherches, j’espère que tu comprends le langage des jointures sur les mâchoires. Mes poings ont tout un discours à te balancer en pleine tronche. Merde… non. Que prêche le manuel de survie relationnelle ? Chapitre 1 : ne pas transformer ce connard en punching-ball pour préserver toutes mes chances avec Victoria.
Je verrouille mon self-control aussi solidement que mon écran, glisse mon téléphone dans ma poche, lève mon menton. L’adrénaline monte d’un cran lorsque Mati, taillé comme un verdict en attente de ma réaction, se plante devant moi, dents serrées. S’il croit que je vais m’excuser ou me défiler, il se fourre le doigt dans l’œil.
— T’as quelque chose à dire ? lancè-je, sans masquer mon agacement.
Un rictus amer lui barre le visage, un de ceux qui en disent long sur l’orage qui gronde à l’intérieur.
— T’as jamais appris que ceux qui flirtent avec le feu finissent toujours par se cramer ?
— Continue à souffler sur les braises, et on verra qui part en fumée.
Il ricane.
Tiens, ma conscience vient de dégainer une banderole lumineuse « Fais pas le con ! » en plein milieu de mon crâne. Trop tard, l’instinct de destruction me chatouille déjà les phalanges. Je ravale l’animosité qui menace d’éclater sur sa gueule. Discipline, bordel. Ce type pense vraiment pouvoir débarquer ici et me donner des leçons ?
— Crache le morceau. Fais-moi rêver.
Son corps parle avant lui. Un pas en avant. L’électricité de sa rancœur slalome jusqu’à moi.
— Victoria. T’es un mec trop instable pour elle.
Ses mots sifflent comme une allumette qu’on gratte sur ma patience. Formidable, grand boss. T’as découvert l’eau tiède. Mati, le parangon de maîtrise. James, le bordel ambulant. Il croit que j’ai besoin d’un rappel ? Chaque putain de matin, mon miroir me le balance en pleine poire.
— T’as du mal à digérer qu’elle ne veuille pas de toi, c’est ça ? Ça pique, hein, d’être sur la touche ? persiflè-je.
Ah, le goût amer du rejet… Je compatis. Enfin, non, pas vraiment.
Son poing se ferme, hésite entre rester à sa place ou décoller. Il cogite. À tous les coups, son cerveau rame sur le ratio « se défouler/ramasser en retour ».
— Si t’étais pas réapparu dans…
— Quoi ? Tu l’aurais eu pour toi ?
Je lui coupe l’herbe sous le pied avant qu’il me ponde un mélodrame. Respire, serre les dents, ne défigure pas gueule d’ange. Déjà testé, pas validé par Victoria.
— Désolé de te l’apprendre, mais ton petit rodéo s’arrête là. Je suis revenu. Et crois-moi, j’suis pas prêt de m’en aller.
Mati tente un face-à-face mental. J’ai connu plus intimidant. Ses traits, mélange de colère et de frustration, me crient « lâche l’affaire », mais je suis sourd à ce genre de supplication.
— Vic est une amie. Je tiens à son bonheur, à sa sécurité, insiste-t-il, comme si ça lui donnait un ticket prioritaire.
Son « amitié », il peut se la carrer où je pense. Il me toise, son regard brûlant de ressentiment, mais il n’aura pas le dernier mot. On se raconte encore des conneries, ou on passe aux choses sérieuses ?
— Alors c’est pour protéger Victoria que tu t’envoies en l’air avec elle ? Original.
Un jour, ma grande gueule me jouera des tours. Pas ce soir. Ses yeux s’ouvrent sur une envie de carnage. Il bout. Ça m’amuse. C’est mal ? Tant pis.
— Contrairement à toi, je suis là pour elle, vraiment là. Si t’as l’intention de la faire souffrir encore une fois, je…
Un pas en avant, mon ombre chevauche la sienne. Vas-y, crache-la, ta menace. Qu’on rigole un peu.
— Tu peux te persuader de ce que tu veux, mais t’as perdu d’avance.
Elle ne sera jamais à lui. Il en est conscient. Moi aussi. Comment ? Je n’en sais foutrement rien !
Je tourne les talons, prêt à le planter là, lui et sa rancœur assassine. Raz le-bol des connards qui croient pouvoir jouer les rois du monde. Un pas, deux, et puis… non. C’est plus fort que moi. Le diable sur mon épaule me souffle à quel point ce serait dommage de ne pas clouer le cercueil. Quelqu’un m’arrête ? Non ? OK. Alors je pivote, sourire en coin. J’ai un cadeau du karma à livrer en mains propres.
— Au lieu de fourrer ton nez dans la vie des autres, t’aurais pas des bombes à désamorcer chez toi ? On convie ta brune à notre petite mise au point ?
Une ombre passe dans son regard, furtive, mais suffisante pour m’indiquer que j’ai visé en plein dans le mille. Son visage se ferme. Il accuse le coup. Jackpot.
— C’est la dernière fois que je te le dis. Laisse Leslie en dehors de ça, gronde-t-il d’un ton glacé.
C’est indéniable : son attachement pour Leslie lui brûle la peau. Un sourire me titille les lèvres. Ce type est accro à Madame Cuir et sarcasme. Raison de plus pour qu’il prenne ses distances avec ma femme.
— Joli rôle que tu t’es donné. Jouer les anges gardiens auprès de Victoria. Par contre, je peux pas m’empêcher de me demander : protecteur ou opportuniste ? Peut-être que t’as juste trouvé un moyen détourné de compenser celle qui t’échappe.
Raidissement instinctif, crispation nerveuse. J’ai touché une corde sensible. Nickel, c’est le moment idéal pour lui envoyer ses quatre vérités.
— Victoria est assez grande pour décider de sa vie. Si ça te dérange, c’est ton problème, pas le nôtre. En attendant, pose-toi les bonnes questions : tu la défends elle ou tu tentes de colmater tes cicatrices ?
Y’a rien de plus jouissif que d’observer un homme se débattre dans sa propre hypocrisie, suffoquer sous le poids de ses contradictions. Son masque glisse… Voyons jusqu’où il va tomber.
— Et si tu veux mon avis, te servir de Victoria pour atteindre sa copine, c’est vraiment un coup bas de ta part.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles ! vocifère le crétin, le regard noir.
Toujours le même refrain. Nier en bloc. Souvent le dernier refuge des coupables. La panique, ça se lit à des kilomètres.
— Oh, mais si. Sacrifier une amitié parce que t’es incapable de garder ta queue dans ton froc, c’est pas franchement un exploit. Il n’y a pas que mon impulsivité qui fait des dégâts, ton manque de contrôle aussi. Ton sens moral est passé où au fait ?
Je le fixe, à un doigt d’en découdre, tandis qu’il fulmine. Observez-le ce chevalier blanc qui vacille. À croire que l’armure était en toc.
— Victoria est unique, mais Leslie… elle est à la portée de n’importe quel gars qui cherche juste à s’amuser. Des filles comme elle, tu n’as que l’embarras du choix, lâche-t-il, fielleux. Fais-toi plaisir, ramasse ce qui traîne et dégage, au lieu de t’attaquer à une femme de sa trempe. T’as pas les épaules.
Son venin est dosé au millimètre. Un geyser de colère comprime ma gorge. Ce connard a vraiment osé ? À court d’arguments ou à court de neurones ? Lentement, j’inhale à fond, freine mon instinct primaire, endigue le brasier. Qui tente-t-il de persuader ? Moi ou lui ?
Soudain, une voix féminine rugit derrière lui, tranchante comme un coup de tonnerre :
— Pardon ?!
À peine ai-je le temps de réagir qu’une mini tornade déboule entre nous, prend position face à Mati. Leslie.
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