CHAPITRE 32.3 * VICTORIA

9 minutes de lecture

V.R.S.de.SC

♪♫ ... ♪♫

Je n’aspire qu’à la quiétude, à cette bulle d’intimité et de sérénité qui m’a fait défaut quelques instants plus tôt. Mes mots échouent à traduire mon besoin. Je n’ai que l’abîme de mes prunelles pour témoigner de mon chaos intérieur. Ses bras me resserrent plus étroitement, sa paume gambade vers ma nuque, ses doigts pétrissent mes cervicales, m’extorquant un soupir. J’ai bien peur qu’il ait trouvé mon point faible. Ou plutôt, qu’il le connaisse déjà par cœur. Nos fronts s'aimantent tandis que ma main s'égare dans le désordre soyeux de ses mèches caramel.

Je me redresse doucement. Nos ventres se frôlent, nos sexes aussi, mais je suis dépouillée de toute énergie. Avide d'étirer ce vertige d'immobilité, une ivresse languide m’enlace et je m'abandonne à cette fringale de répit. La suite a retrouvé son calme, un silence feutré nous borde.

— Je ne veux pas quitter cette chambre. Je… je préfère rester ici. Avec toi.

Une vie entière à prôner l’indépendance et il suffit d'un lit douillet, d'une chaleur addictive pour que l'idée de partir m'empoigne d'une violence muette.

Un hochement de tête, empreint de tendresse, précède sa voix, grave et posée.

— Je sais, Vi. Moi aussi. Mais, tu as tes engagements. Et moi… les miens.

Je soupire à nouveau, cette fois de dépit. Ses paroles s'écrasent contre la muraille de la réalité, ne laissant aucune échappatoire à l'illusion. Si seulement la vie pouvait se calquer sur le script d’une romance hollywoodienne, où chaque drame se résout en moins de deux heures… Hélas, pour nous, pas de raccourci féérique, de tour de passe-passe, de formule magique, encore moins de « nez qui frétille » pour arranger tous nos problèmes. Juste la cruelle arithmétique du tangible.

— Tu es... attendu aujourd’hui ? demandè-je timidement.

Mes mots trébuchent, brimés par cette incertitude face à ce tournant : d’Édimbourg à Toulouse, mon Écossais bascule de l'évanescence du souvenir à la clarté du présent. Deviendrais-je son port d’attache ?

— Pas vraiment. J'ai accumulé du retard, quelques dossiers à rattraper et des rendez-vous à planifier pour...

Il s’interrompt, esquisse un sourire furtif.

— Faudra que je te parle de cet aspect de ma vie. Le boulot va beaucoup m’accaparer dans les semaines à venir.

— Est-ce que ça te conduira à quitter Toulouse ? hasardè-je, tiraillée entre curiosité et anxiété.

Je dois savoir. Rien que d’imaginer qu’il puisse partir, même provisoirement, me laisse un goût d'amertume au fond de la gorge. J’espère qu’il n’y aura rien d’irrévocable dans sa réponse. L’attachement a ce don cruel de rendre les distances insupportables.

— Oui. Mais uniquement des déplacements journaliers pour le moment.

Son explication me rassure. Tant mieux. Je le veux près de moi. Aussi longtemps que je pourrais tendre la main et le toucher, tout ira bien.

Sans même y penser, mes doigts vont et viennent sur son cuir chevelu. J'ai une envie instinctive de me lier à lui, de jeter l’ancre dans le lagon de ses yeux. Telle une marque indélébile, ses mots, eux, s’impriment dans mon esprit : James ne s'en ira pas.

— Tes cours reprennent bientôt ?

Bien que légère, voire distraite, sa voix masque à peine son intérêt.

— Lundi prochain.

Il acquiesce, songeur, jusqu'à ce que son regard s'affûte. Je reconnais cette lueur dans ses pupilles. Il mijote quelque chose.

— T’as des plans pour ce week-end ?

Mon cœur caracole, aussitôt tempéré par mon hésitation. Entre le désir de lui offrir une réaction satisfaisante et la volonté d’être honnête, ma langue flanche. Les prochains jours, je les passerai dans l'Aude, avec ma famille, pour la Toussaint. Sauf que, désormais, à l'aube de nos retrouvailles, ce retour aux racines me pèse.

— Je serai chez mes parents. Je... je rentre dimanche.

Absorbé par mes paroles, James me caresse les coudes, mais baisse la tête un instant. Il entrouvre les lèvres, amorce une réplique, puis les scelle aussi sec. On le croirait pris dans un courant contraire.

— Rien n’est définitif, indiquè-je.

J'espère, sans vraiment l'avouer, qu'il capte mon sous-entendu. L’idée d’une escapade soudaine avec lui me grise. Ses yeux trahissent l’intensité de son raisonnement silencieux. Faites qu’il pose la question !

— Je me demandais… ça te dirait de… sortir avec moi ?

« Sortir avec moi ». Pourquoi cette formulation me fait craquer ?

— Je pourrais t’emmener quelque part. Où tu voudras. Si ça te tente, bien sûr, complète-t-il.

Happée par cet appel auquel je ne peux résister, mes intentions se dévoilent d'elles-mêmes.

— Samedi ou dimanche ?

— Eh bien... tu reviens dimanche, non ?

— Je peux avancer mon retour.

Une chaleur nerveuse, mais ô combien révélatrice, m'envahit. Je viens de remodeler mon week-end sur un coup de tête, juste pour lui. Un choix instinctif, immédiat. Mon cœur a tranché avant même que mon cerveau n’ait son mot à dire. Je dois être folle… Oui, de lui.

À son expression mi-amusé, mi-attendrie, James savoure la spontanéité de mes paroles. Mon corps frémit sous la griffure qu'il prodigue le long de mes cervicales jusqu’à mes reins. Sa poitrine gonfle, il exhale longuement et son air canaille réchauffe mes veines.

— Où est-ce que tu m’emmènerais ? m’informè-je, à la fois intriguée et excitée.

— Tu veux bouger ?

Mes doigts effleurent sa tempe, puis sa pommette et son menton. Je suis trop près de lui pour ne pas sentir son souffle sur mon visage, et ça me rend un peu… fébrile.

— Pourquoi pas. Tant qu'on reste dans un périmètre raisonnable... Disons, trois heures de route.

Ses iris azuréens m’étudient, ses lèvres tressautent d’un sourire espiègle qui déclenche une petite secousse dans mon ventre. L’envoûtement de son regard m’embarque déjà vers des horizons paradisiaques.

— T'as cours lundi ?

En vérité, mon emploi du temps change constamment. Il varie d’une semaine à l’autre. Impossible de le retenir.

— Il faut que je vérifie mon agenda pour être sûre. A priori, j’ai maths et…peut-être un séminaire sur l’évolution des systèmes scolaires.

Pendant qu'il entrelace nos doigts et embrasse mes phalanges, il émet ce son de gorge caractéristique qui me plait tant, celui qui marque son assentiment.

— J’ai aussi un entretien à honorer lundi après-midi, annonce-t-il distraitement, les yeux dans le vague. Rien d'officiel, juste une... visite chez un fournisseur dans le Gers. Je peux décaler.

Telle une brume légère, ses mots dérivent doucement, mais dans le creux de ses mouvements, une intensité discrète m'écluse et me galvanise. La chaleur de son souffle, le contact de sa peau, le frisson subtil dans mes nerfs, tout se distille en moi, me repliant dans son orbite. Mes pensées s'éclaircissent, se rétrécissent à son monde tandis que mes tensions s'estompent une à une, la conversation balayant les nuages de mes émotions.

Il est prêt à annuler ses plans pour moi ? L'écho de son élan m'atteint. Je lui emboîte le pas et réponds en miroir. Un cours manqué, ce n'est pas la mer à boire. Nina m’aidera à rattraper.

Son sourire s'imprime et le mien fleurit en retour. Il enroule ses bras autour de ma taille. Ses mains épousent mes courbes avant de trouver leur place sur mes hanches. J'effleure à mon tour la rondeur de son torse, la perfection de ses muscles cisaillés. Le contraste de nos chaleurs l'une contre l'autre attise une envie irrépressible. Mes lèvres s’égarent sur son épaule, glissent jusqu'à la ligne de sa mâchoire. Le miel de sa peau, la rugosité de sa barbe, l'odeur douce du savon au pastel, m'envoûtent.

— Et si on étendait la distance à... trois heures d’avion ?

Je relève la tête précipitamment.

— Sérieusement ?

— Oui.

Mon esprit s’emballe, s’éparpille, danse entre les possibilités. J’ai l’impression d’être Alice, attirée par le lapin blanc dans son terrier, sans savoir de quoi demain sera fait. Tout dans cet instant me pousse à me laisser porter, à me libérer des chaînes de la routine. Un voyage exotique, hors de la monotonie de mon quotidien, une réécriture de ma réalité à quelques heures de destination, un ailleurs, un souffle nouveau, c’est une échappée belle à laquelle la tentation m’encourage, mais la prudence me soustrait. Je ne suis pas du genre à filer à l'improviste à l'étranger sans planifier le tout des mois à l'avance...

La voix de James me tire de mes pensées.

— L’Italie, tu connais ?

Une simple question, et pourtant, son invitation sent l’aventure, l’imprévu, l’impulsion. Sa proposition est d’une spontanéité désarmante. Mon cœur rate un battement.

— Oui, j’ai visité quelques villes. Mais, tu rigoles, n’est-ce pas ?

Je l’observe plus attentivement, cherchant dans ses yeux une piste, un indice sur sa franchise. Je n'y décèle rien d'autre que la tranquillité de sa certitude. Une décharge d’adrénaline parcourt à nouveau mon dos.

— Non, je suis sérieux. Il y a des vols directs vers Milan, Rome et Naples depuis Toulouse.

Je n’arrive pas à décoller mon regard du sien.

— Tu as Venise aussi, fais-je remarquer, un peu pour moi-même.

Les ponts suspendus, le clapotis de l'eau salée, les ballades en gondoles, l'écho des histoires d'amour d'antan... Cette ville incarne ce côté intemporel, magique… un rêve romantique.

— Venise, c’est trop serré niveau délai, m’informe-t-il calmement.

Pas faux. Par contre... comment se fait-il qu'il en sache autant sur les plans de vol ?

— Je n’ai jamais eu l’occasion de visiter l’Italie. T’es allé où, toi ?

Sa demande se perd dans le tourbillon de mes souvenirs. Où ? Ma mémoire me ramène là-bas : le Colisée, le Panthéon et le Forum, la chapelle Sixtine, les ruelles du Trastevere, les jardins de la Villa Borghese... Et comment oublier les saveurs : gelatos crémeux, pizzas croustillantes, pasta carbonara, maritozzo, saltimbocca, un verre de spritz frais sous le soleil. Ma cousine Lauriane, nos frères respectifs Paul, Bastien et moi, on s'est régalé.

Oh, sans mentionner, ma cascade improvisée sur les marches de la Piazza di Spagna suivie d'un petit tour aux urgences. Un pavé malicieux et une jolie cicatrice en prime.

Je replie mon genou vers lui.

— Tiens, regarde. Voilà un souvenir de Rome, désignè-je en exhibant l’entaille en forme de goutte qui marque ma rotule.

James caresse du pouce cette trace d’imperfection qui raconte une autre facette de mon voyage. Je plonge mes bras derrière sa nuque et poursuis :

— Une année sur deux, ma famille part en vacances à Taormina. Ma grand-mère Angelina était sicilienne de souche. On y a hérité d'une propriété qui s'étend sur plusieurs hectares de vignes, un petit coin de paradis. Si tu veux tout savoir, Cassandra, la fiancée de Gabriel, vient de là-bas aussi.

— C’est là qu’ils se sont rencontrés ?

— Oui. Chaque été, mon frère et elle se retrouvaient, flirtaient, puis fatalement se séparaient. Jusqu'à ce qu'un jour, ils décident de ne plus jamais se quitter. Cassandra a emménagé avec lui à Montpellier l'année dernière et, en juillet prochain, ils vont se marier puis s'installer en Italie. Gabriel souhaite développer le domaine tandis que Cassi prévoit d'ouvrir une maison d’hôte. Les touristes en Sicile, c'est pas ce qui manque.

— Moi qui croyais que les relations à distance n’avaient jamais de happy end, murmure-t-il en arquant un sourcil. Mais... maintenant, je suis curieux : tu parles italien ?

Je souris puis acquiesce.

— Bien sûr. Et parfaitement. J'ai un talent particulier pour les langues.

— Tu en maitrises combien ?

Le temps de faire le compte...

— Couramment ? Quatre. Mais je peux tenir une conversation de base dans cinq autres.

James écarquille les yeux, clairement stupéfait par ma réponse.

— Putain ! OK, euh... laisse-moi deviner. Le français et l'anglais, évidemment. L’italien et sans doute le portugais. Mais après ?

— L’espagnol, mais c’était cadeau, rétorquè-je en lui lançant un regard malicieux. L’occitan, le dialecte régional. Quand on grandit dans un village de l'arrière-pays, on l'apprend dès l'enfance, surtout pour discuter avec les anciens. Je l’ai étudié au collège, tout comme le latin. Au lycée, j’ai expérimenté l’allemand, mais ça n’a pas été une franche réussite. Puis à la fac, j'ai opté pour l’arabe et le mandarin. Avec plus de succès pour le premier que le second.

— Je suis super impressionné, mais, au fond, pas étonné... Si je te dis que t'es exceptionnelle, tu acceptes le compliment ?

Malgré moi, je me love un peu plus contre lui à mesure que ses doigts patinent lentement dans mon dos.

— Si jamais tu cherches à passer ton quota de neuf à dix, tu sais où me trouver. Je serais ravi de t'initier aux rudiments du gaélique, mo leannan.

Bien, dans ce cas, j'espère qu'il appréciera l'effort :

Aye, tapadh... leibh...

Son regard brille d’amusement.

— Tu peux dire « leat », me corrige-t-il. « Leibh » c'est réservé au vouvoiement. Si tu veux vraiment me faire plaisir, glisse un « mo luaidh » ou « mo dhuine » à la fin.

J'arque un sourcil, mi-intriguée, mi-sceptique. Faut toujours se méfier avec les langues étrangères pour ne pas se retrouver à clamer des âneries. J'ai pas envie de faire rire la galerie à mes dépens.

— Qu’est-ce que ça signifie exactement ?

Ses mains continuent de papillonner sur ma peau, chaque geste venant accentuer ses propos. Ses lèvres se rapprochent de mon oreille, sa voix s’adoucit.

— Je te le révélerai lors de notre première leçon intitulée « L'art de séduire un Highlander ».

Annotations

Vous aimez lire D D.MELO ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0