CHAPITRE 35.4 * JAMES
J.L.C
♪♫… ♪♫
Ma vie de célibataire s'est écrite en mosaïque d'expériences, où mes appétits se sont abreuvés à toutes les sources du plaisir. Sous l'emprise de la drogue, j'ai franchi des limites dont je voudrais effacer jusqu'au souvenir. Motivé par une quête insatiable de sensations fortes pour combler le vide en moi, j'ai multiplié les excès, poursuivi l'intempérance l'érigeant en crédo, parfois au point de dégrader mes partenaires de les réduire en réceptacles pour mes démons. Victoria n'avait pas tort ce matin ni hier, lorsqu'elle jugeait mon rapport à la luxure comme une addiction. J'ai souvent troqué la passion contre la conquête, l'étreinte contre la froideur de l'assouvissement. Mais je connais la puissance et le langage ultime de la sexualité : quand l'amour forge chaque contact en offrande, chaque frisson en serment, dès lors, il ne s'agit plus de satisfaire une pulsion, mais d’honorer l'être aimé dans toute sa vérité.
Avec Victoria, la brèche se refermera, j'en suis persuadé. La pureté, l'authenticité, sans perversion. Mon cœur ne désire qu'elle, mon âme n'appelle que la sienne et mon corps n'a jamais été aussi heureux, apaisé et repu que dans ses bras. Mon eldorado a un nom, un parfum, une chaleur. Victoria est ma terre, je n’ai ni la force ni l’envie de la laisser être foulée par d’autres et je n’éprouve aucun scrupule à la réclamer jalousement.
Alors que, jusqu'à présent, mon précieux trésor reposait paisiblement contre moi, son souffle sur ma nuque, ses doigts parmi mes mèches, une vibration subtile déstabilise sa quiétude. Ses caresses se figent, sa respiration se suspend, sa silhouette se détache et ses mains descendent le long de mes membres jusqu'à atteindre mes phalanges. Voilà qu'elle me fixe avec une intensité palpable, sourcils froncés. Son regard lourd et perçant sonde mes pensées les plus profondes. Que voit-elle en moi, derrière mon armure ? Devine-t-elle l’ampleur du chaos sous ma peau ? Oui, j'en ai la sensation. Mon cœur s’emballe. Une ligne invisible vient de se tendre entre nous, prête à se briser sous le poids de l’intuition.
Sa paume, douce et délicate, atterrit sur ma joue, infusant une tendresse qui fait bouillir mes veines. Ai-je seulement le droit de m’appuyer sur elle ?
— Il parait que mes émotions se lisent aussi clairement qu'un livre ouvert, murmure-t-elle. Toi, en revanche, tu es bien plus indéchiffrable et complexe, et pourtant, je sens que quelque chose te travaille.
Ses prunelles fouillent les miennes, sans commander de réponses, juste avec cette compréhension instinctive de ceux qui savent attendre. Certaines confessions ont besoin de silence avant d’exister, comme si elles réclamaient d’être expiées pour être enfin admises.
— Je suis bourré de défauts, Vi, et je suis amoureux de toi. Ce sentiment... je ne l'ai plus ressenti depuis longtemps. Peut-être même que je ne l'ai jamais vécu avec une telle intensité, une telle certitude. C'est...
J'hésite. Dois-je lui dire ce que j'ai sur le cœur ? Dois-je lui dire que j'exige l'exclusivité ? Loin d'être une simple préférence ou un caprice, c'est une obsession, un impératif viscéral que rien ni personne ne touche ce qui est mien. Ma jalousie, telle une bête insatiable s'abreuve d'insécurités, se greffe à moi comme une seconde peau. Comment l'avertir que, malgré les promesses d'amour, même celles qu'elle n'a pas encore formulées, une part de moi refuse d’accorder une confiance totale à une femme sans conditions ? Les souvenirs de trahison m'assaillent. La peur me bride. Mon passé, tout sauf exempt de noirceur, d'excès, de désillusions, me suit à la trace, empoisonne chaque pas.
— Je t'ai parlé de la drogue, évoqué brièvement... Amy. C'est la dernière relation longue que j'ai eue et... ça remonte à plus de deux ans maintenant. Depuis, je n'ai pas vraiment ressenti de lien profond, de vraie connexion. Juste des... aventures sans substance, au hasard des rencontres.
Je suis conscient d'être en train de lui brosser le portrait d'un mec tout sauf stable, tout sauf ce qu'elle convoite et mérite.
Victoria ne me quitte pas des yeux. Elle attend, silencieuse, sans chercher à m’extorquer la vérité, mais prête à la recevoir si je décide de la lui livrer.
— Mon passé n'a rien d'innocent. J’ai commis des actes qui pourraient te choquer, d’autres te répugner ou te révolter. Moi-même, parfois, je me dégoûte.
Les images affluent. Des nuits où le plaisir n’avait rien de plus qu’un goût de domination. Des corps entre mes mains, anonymes, interchangeables. Trop de sexe, trop d’alcool, trop de poudre. J’ai empoché sans donner, consommé sans me soucier. À cause d'Amy… Elle a semé les graines du doute dans mon esprit, et, désormais, les ronces du mépris et de la méfiance ont pris racine, profondes et lancinantes, enchevêtrées autour de mon âme, leurs épines s’enfonçant jusqu’à mon cœur.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là, exactement ? demande Victoria d'un ton suspicieux.
Je baisse la tête un instant. La honte me ronge. Quatre ans avec elle, à tenir le rôle du cocu de service, sans jamais affronter les tromperies, les mensonges, les manipulations. Le comble ? L'aveuglement volontaire. J'étais une victime consentante. Amy me plantait des couteaux dans le dos et je ne réagissais pas. Pas par indifférence, mais par un besoin insensé de croire que je méritais ce qui m'arrivait. La douleur, je l'ai cherchée, nourrie, accueillie. Elle semblait si dérisoire comparée à ce qu'avait vécu Malva après la mort de Connor. Un peu de souffrance en plus pour compenser celle que je n’avais pas pu empêcher...
— James… quand tu m'annonces ce... genre de choses, tu... tu veux que je devine ? Que j’imagine le pire ?
Merde... bien évidemment que j'allais finir par l'effrayer... Je redresse le menton, croise son regard perçant. Elle ne détourne pas les yeux. J’ai tenté de jouer la carte de la transparence, mais je n’ai pas anticipé à quel point mes propres mots pourraient sonner suspects.
— Ce que je m'efforce de te dire, c’est que… je ne suis pas un homme irréprochable, Victoria. J’ai traversé des périodes où je n’étais pas fier de moi, ni en accord avec ma conscience. J’ai emprunté des chemins peu reluisants et fait des choix discutables. Il y a eu des circonstances, certes, mais certaines situations que je n’oserais pas t’infliger, ni même te laisser entrevoir, m'ont marqué de honte et de remords. Je... je ne suis pas prêt à les raviver. Je suis désolé...
— James…
Sa voix s'adoucit, mais demeure teintée de prudence, suspendue à l'attente.
— Tu regrettes tes décisions ?
Je soupire.
— Oui. Certaines plus que d'autres
— Et tu prendrais les mêmes aujourd’hui ?
Aucune hésitation.
— Non.
À refaire, jamais je n'aurais donné suite à ma liaison avec Amy. J'aurais repoussé ses avances. Au départ, elle et moi, ce n'était rien d'autre que du sexe sans attaches, rien de sérieux, rien de significatif. Elle m'avait séduit sans efforts : un tempérament sulfureux, une silhouette taillée pour la tentation, cette insolence propre aux femmes qui savent qu’elles règnent sur le désir. Elle me faisait rire, charmait mon corps, brouillait mes pensées. Elle incarnait à la perfection ce que j’aimais alors : la légèreté, l’instantané.
La mort de Connor a tout balayé. Plus de repères. Plus d’équilibre. Chaque jour, je luttais contre une douleur impossible à calmer, une culpabilité qui me rongeait les os, l'impression d'avoir une dette à payer. Celle de ma vie. Les ténèbres ont suivi : la drogue, l'overdose, la désintox. Quand j’ai émergé de ce trou noir, Amy m’a tendu la main. Elle m’a rattrapé à la sortie du gouffre. Mais elle n'a été qu'une autre chute déguisée en secours.
Avec le recul, je réalise surtout à quel point elle a exploité mes failles, sculpté mes hésitations à son avantage, manipulé mes espoirs, nourri mes faiblesses, façonné mes peurs pour mieux me retenir. J'étais vulnérable, prêt à me raccrocher à n'importe quoi, à n'importe qui, pour donner un semblant de sens à ce qui me restait. Et elle… elle a su se faufiler dans cet espace béant. J’ai projeté sur elle un avenir dont je me croyais privé, me persuadant que, si le James d’avant était perdu, alors un autre pourrait exister à travers elle. Une supercherie de plus. Pas la sienne. La mienne. Si le destin n'était pas ce juge cruel, c'est mon nom qui serait gravé sur une pierre tombale, pas le sien. Connor aurait dû voir Sean grandir.
Dans le silence, je remarque que Victoria me scrute, ses paumes, à plat sur mon torse, immobiles mais, brûlantes. Elle analyse, déconstruit, pèse mes non-dits. Je devine sans mal ses pensées. Elle essaie de matérialiser mes écarts, de donner un visage à mes erreurs, une forme à ce passé que je lui peins en ombres et en remords. Les mots que j’ai choisis stagnent encore dans l’air : choquer, répugner, révolter, dégouter. Durs, brutaux, ils ne travestissent pourtant rien de la vérité. Au contraire, ils en effleurent à peine la surface. Compte tenu de la tempête qui agite son regard, il est trop tard pour reculer.
— James... Tu parles comme si tu avais franchi un point de non-retour… Est-ce le cas ? As-tu dépassé une ligne morale ? Fais du mal à quelqu'un ?
Si j'ai fait du mal à quelqu'un ? Oui. À tout mon entourage. Mes proches, en les plongeant dans la tourmente. Ces filles que j'ai avilies pour assouvir mes pulsions. Les mecs que j’ai tabassés pour libérer ma hargne, sans raison valable, juste pour évacuer ma rage. Moi-même, en m'acharnant à me bousiller sans jamais tenter de me relever. À Connor, moi qui respire et lui, à jamais figé dans l'absence. À Sean, en n’étant qu’un fantôme dans sa vie, incapable de prendre la place qui m’incombe. À Malva, qui porte seule un deuil qu'on devrait affronter ensemble. À toi Vi, en t’entraînant dans mes ténèbres alors que tu mérites la lumière.
Une ligne morale ? Ça dépend laquelle. J’en ai effacé tant, une à une, que je ne saurais plus dire où elles se situaient.
— J’ai blessé des gens, consciemment ou non, par égoïsme, par colère, par fuite, par rancune.
J’ai laissé derrière moi des plaies ouvertes, infligées dans l’aveuglement ou le mépris et surtout le goût âcre du sabotage.
— Oui, mais tu ne cherches pas à détruire pour le plaisir, pas vrai ?
Suis-je masochiste ? Quand cogner abrège la désillusion. Quand posséder est plus facile que ressentir. Oui. Quand le chagrin déborde et qu’il n’y a plus d’issue. Quand l’angoisse m’étrangle et qu’il ne me reste que mes propres griffes pour lacérer l’étouffement. Oui.
— Ce n'est pas la souffrance des autres qui dicte mes actions...
— C'est la tienne, finit-elle par murmurer, telle une évidence trop longtemps tue.
Ses iris s'attardent sur moi comme si elle sondait les cendres encore fumantes.
C'est pathétique... Avoir laissé ma douleur être la boussole de mes choix. Suivre la trajectoire de mes ruines plutôt que de rebâtir mon identité sur les décombres.
— Et maintenant ? souffle-t-elle.
Le ton désespéré de sa voix me noue les entrailles.
— Maintenant ? Je veux que ça s'arrête. J'ai besoin de me pardonner, mais Vi, je n'y arrive pas. J'ai beau lutter, me convaincre, prier de toutes mes forces, mon passé revient me hanter sans cesse. Même... même quand je suis… avec toi.
Même quand je me perds en elle, me noie dans la chaleur de sa peau, l’ombre de mes fautes, intraitable et jalouse, veille au seuil de ma conscience. L'euphorie d'un orgasme arraché à l'oubli est vite supplantée par le ressac amer de la culpabilité.
Victoria encadre mes joues de ses paumes et pose son front contre le mien. Elle ne devrait pas me toucher. Elle ne devrait pas m'aimer. Paralysé, par son contact, je n'ai même pas la force de la repousser.
Chaque étincelle de joie finit toujours par s’effacer, raturée trop vite par mes propres mains.
— J’ai toujours cette impression d’être un imposteur, d’usurper un bonheur qui ne m’appartient plus.
Cette mélancolie chevillée au corps qui m'accompagne, une pénitence indélébile, gravée dans chaque souffle, chaque battement de mon cœur, je ne sais pas comment m'en départir. Ce poids dans l’âme qui me tire vers le bas, encore et encore, me retient captif à jamais.
— Mon Dieu, James, pourquoi tu...
Sa voix se brise. Sa bouche se pose délicatement sur la mienne. Le sel d'une larme chatouille ma langue.
— Pourquoi tu te cramponnes autant à la souffrance ? Pourquoi tu refuses d'accepter que tu mérites d'être heureux ? Tu te rabaisses comme si tu étais un monstre.
Ses suppliques fendent mon armure, s'insinuent dans la brèche de mes certitudes. Dieu que j'ai envie de la suivre. Pourtant, je ne peux pas, elle ne comprend pas — comment pourrait-elle ? On ne se débarrasse pas du passé comme d’un vêtement trop usé. Il s’accroche à la peau, s’infiltre dans chaque pore, élime chaque espoir.
Ses lèvres effleurent les miennes encore une fois, un baiser si léger qu’il pourrait n’être qu’un souffle. Là, devant la femme pour qui je brûlerai ciel et terre, je me sens nu, vulnérable, exécrable, terrifié, incapable de trouver les mots qui l'apaiseraient et coincé entre le désir de croire en un avenir avec elle et la conviction que je suis irrécupérable.
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