CHAPITRE 35.5 * JAMES

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J.L.C


♪♫… ♪♫




Mentalement épuisé et incapable de poursuivre cette conversation, de répondre à ses baisers ou de soutenir son regard, je me dégage de son étreinte. Bien que l'éloigner me déchire le cœur, j'ai besoin de respirer, de revenir à moi-même, de fermer les paupières sur le monde quelques secondes. Je ne souhaite pas qu'elle se sente rejetée, pourtant, je ne peux ignorer la confusion que j'y lis dans ses yeux ni cette frustration qui s’invite dans la courbe de ses lèvres lorsque je me détourne. Hélas, la violence de mes émotions me contraint à la distance.


Un long souffle échappe de mes poumons. Je me retire dans un mouvement fluide, puis m’effondre à moitié sur moi-même, mes genoux pliés, mes coudes prisonniers de mes jambes, mes mains accrochées à ma nuque. Mon regard tombe sur l'obscurité de mes pensées, le temps d'endiguer cette tempête intérieure qui, déjà, m’écarte de la seule femme susceptible de chasser mes ténèbres. Paradoxal, néanmoins nécessaire. Là, tout de suite, je n’arrive pas à faire taire la voix qui me martèle que je ne suis qu'une pauvre merde. Une rengaine familière.


L'ambiance chute drastiquement, frise le cercle polaire. Malgré le soleil automnal, ma peau frissonne, engourdie par ce vide oppressant. L’air lui-même paraît déserté de toute douceur, réduit à une inertie morne et impassible. Je récupère ma veste, laissée à l’abandon sur l’herbe, et la revêts avec la hâte d’un homme cherchant un refuge sous l'averse. Sauf que ce n'est pas de l'eau qui pleut sur moi à cet instant, mais des idées noires, tranchantes comme des éclats de verre.


Je remarque alors Victoria, assise à un mètre de moi, immobile, pâle silhouette fragile, recroquevillée dans une posture qui trahit sa tension, l’inquiétude, la perte de repères. Cette image me brise le cœur.


Au même moment, mes yeux accrochent son téléphone gisant dans sa paume. La surface lumineuse miroite, une vibration subtile émane de l'appareil, un appel entrant s'affiche. Entièrement absorbée par mes mouvements, elle n'en tient pas compte. Son regard, rivé sur moi, porte l'éclat trouble de l'incertitude et de l'attente. Je l'apostrophe :


— Tu devrais répondre.


Ses prunelles chutent vers l'interface, son pouce effleure machinalement l’écran avant de céder. À peine la ligne ouverte, son dos se raidit, ses épaules se redressent. Sa voix éraillée, à mille lieues de son assurance habituelle, trébuche sur les premiers sons. Elle s’éclaircit discrètement la gorge, tente de retrouver contenance, puis plonge dans une discussion animée. Le boulot. Mati.


Je lui laisse un minimum d'intimité, offrant au paysage le poids de mon attention. Mon oreille, elle, reste en alerte. Victoria égrène des mots-clés : les préparatifs de la fête de ce soir. Elle s'applique à sonner neutre, mais le rythme n'est pas naturel et les silences entre ses phrases la trahissent. Des infimes tremblements, un souffle à contretemps, une dissonance dans les réponses, on croirait qu'elle lutte pour garder le fil, qu'elle se débat entre deux mondes — celui qu'impose l'appel, et celui de mon retrait.


Tels des nuages noirs amassés sous un ciel d'orage, mes pensées s'entrechoquent. Je dois me ressaisir. Je refuse de gâcher ce moment. Pas après tant de jours et de mois à ruminer, espérer, nourrir ce rêve fou de retrouver une place à ses côtés. J'ai affronté mes démons pour en arriver jusqu'ici, et voilà que je m'incline à nouveau devant eux, me vautrant dans mes états d’âme comme un pauvre imbécile. Hors de question de permettre à mes crises de contaminer ce qui pourrait être notre chance, de me laisser ensevelir par un passé obsolète qui ne devrait plus avoir voix au chapitre dans ma vie. Maudit soit Amy ! Je veux avancer, je suis déterminé à le faire, mais, putain, cette volonté se brise dès que je me heurte à la réalité de mon esprit égaré et mon cœur torpillé. Le ressac de mes souvenirs m'entraîne sans cesse en arrière, me plonge dans des tourments dont je ne parviens pas à me débarrasser, encore moins d'un claquement de doigts.


Je ferme les yeux un instant, m'efforce de trouver l'équilibre. Malheureusement, au fond de moi, certains fardeaux m'accompagneront toujours, je le sais. Ce vide, ce poids fait partie de ma vie, de ce que je suis devenu. Aucune solution facile, rien de miraculeux. Pourtant, rien n'y fait... Je me réprouve de ne pas être l'homme que Victoria espère et mérite. Je suis trop abîmé, trop imparfait.


Du coin de l'œil, je l'avise. Elle a raccroché son appel, mais tapote son interface d'un rythme pressé avant de se lever, résolue. Elle esquisse quelques pas, main sur sa hanche, concentrée sur l'écran de son téléphone. D’un geste, elle remet une mèche de cheveux derrière son oreille, puis compose un autre numéro. Mon regard capte immédiatement le mordillement de ses lèvres, un tic révélateur de son état de stress. Son timbre, lorsqu’elle parle, a changé. Les quelques éclats de voix qu’elle laisse filtrer sont empreints d’inquiétude : quelque chose ne va pas au boulot.


— Non, pas la peine. Dis-leur simplement de couper l'entrée aux invités non confirmés. Si quelqu'un essaie de rentrer sans RSVP, qu'ils refusent, je ne veux pas de mauvaises surprises ce soir.


Dos à moi, accaparée par sa conversation, je m'octroie un pur moment d'égarement. Mes yeux suivent la courbe de ses boucles blondes qui cascadent sur son T-shirt blanc. Plus bas, sa splendide chute de reins, mise en valeur par son jean qui épouse parfaitement son fessier galbé. Voilà une vision dangereusement réconfortante qui réussit l'exploit de me distraire et de m'émoustiller. Pas compliqué, ni même glorieux. Le désir, je maîtrise. Tangible, vrai, immédiat, il a le pouvoir de remplacer mon sentiment d'impuissance par son exact opposé, de quoi me rendre acteur de la situation. Je suis conscient de l'artifice de la chose, de la superficialité de cette distraction, mais, pour l’instant, ce sursis me raccroche au présent.


Je m'affale confortablement dans l'herbe, m'étire, bois une gorgée de bière, savoure la fraîcheur et le goût mordant du houblon sur ma langue. Quelques raisins, une tranche de saucisson, les samossas me font de l'œil.


Vi revient près de moi, sans mot dire, s'installe en tailleur, expédie son téléphone dans son sac à dos. Elle est belle, d’une beauté traversée d’ombres, de préoccupations tues. La tâche de briser la glace m'incombe puisque je suis seul responsable de l'écart que j'ai creusé.


— Tout va bien ? C'était le boulot ?


— Ouais.


Elle esquive, attrape la barquette de pois chiche et grignote sans conviction. Tentative avortée. Échec cuisant. J'ai tout fichu en l'air. Plan B.


Je tends une main pour saisir les beignets, agite la boîte vers elle, un prétexte à autre chose.


— T’en veux un ?


Mon sourire cherche une réponse. Elle accepte mon offrande d'un hochement de tête. J'attaque une nouvelle tranche de saumon tandis que la distance, telle une brume, s’étend entre nous. Quelle carte abattre pour renverser la tendance ? Le talon est plein d'options. Un trait d'humour, peut-être, pour dissiper le nuage d'embarras, ou moins la fendre un peu ? Une banalité trompeuse ? Une ouverture griffée d'un clin d'œil tacite ? Un geste tendre, une caresse furtive, signe muet que je suis là pour elle ? Ou alors, quelque chose de plus osé pour raviver la flamme vacillante, si tant est qu'elle soit toujours allumée ? Mais non, je réfrène l'élan. Je n'ai que peu d'atouts dans ma manche et l'un d'eux m’apparaît essentiel, indispensable : m'excuser.


— Vi, je suis désolé.


Victoria semble surprise, l'incompréhension fait battre ses cils. Elle finit de mâcher, abandonne ses légumes sur le tote bag, puis fouille les tréfonds de son sac à dos en quête de... mouchoirs.


— Pourquoi ? La souffrance n’a pas besoin d’être justifiée. Laisse-toi le droit d’être vulnérable.


— Je ne voulais pas te repousser.


— Je sais.


Elle lisse un pli inexistant sur son pantalon, raisonne, puis s'exprime avec douceur :


— On apprend à se connaître, James, à s'apprivoiser, se jauger. Des silences, des faux pas, des hésitations, des... moments comme celui-ci, il y en aura d’autres. De ton côté et du mien. Dévoiler ses failles, ce n’est jamais facile. Évoquer nos blessures, livrer nos doutes, nos peines, ouvrir notre... cœur, ça requiert du courage, de la confiance, de l'acceptation, et surtout une infinie patience, un regard qui ne juge pas.


Touché par sa bienveillance, bien qu'un peu gêné, je ploie la nuque et fixe les brins d'herbe entre nous. Si je suis honnête avec moi-même, l'homme que j'ai incarné l'été dernier, ce rôle que je me suis donné, n'aurait pas tenu la route.


— Tu as mon soutien, je te l'ai déjà dit. Mon écoute. Mon épaule, si nécessaire, poursuit-elle.


Tôt ou tard, je n'aurais eu d'autre choix que tomber le masque. Continuer à jouer la comédie, à dissimuler une part de moi, aurait été une impasse, une erreur. Pire, le jour où Victoria aurait tout découvert, les dégâts auraient été irréparables. Ni excuse, ni retour en arrière. Le pardon ? Surement hors de portée.


— Je comprendrais si tu préfères la solitude, te retirer dans ta bulle. À dire vrai, je fonctionne beaucoup ainsi. Chacun a son jardin secret, sa façon de faire face aux aléas de la vie, ses moyens à lui pour reprendre pied.


Ses doigts s'immiscent soudain entre mes mèches. Sa main s’aventure, douce, à la lisière de mon crâne. Je perçois l'intention derrière cette intervention et, instinctivement, mon regard remonte vers le sien. Nos pupilles s'aimantent, se fondent l'une dans l'autre.


— Parfois, je pleurerai, parfois je hurlerai, t'insulterai, m'effondrerai en silence. Mais ça ne voudra pas dire que je n'ai pas besoin de toi, souffle-t-elle.


Pas plus que je ne pourrais me passer d’elle...


— Je ne trouverai pas toujours la bonne approche. Il m’arrivera de me tromper, de ne pas avoir les bons mots, les bons gestes. Avec le temps, j’apprendrai à te lire, à décrypter ce que tu attends de moi. Si c’est de l'espace, je saurais m'effacer.


Elle inspire légèrement, son regard ancré au mien.


— Tout ce que je te demande, c’est de ne pas me fermer la porte.


Ses paroles me frappent en plein cœur, me pressent d’agir, de montrer ce que je ressens. Pas de mensonge, pas d’esquive. Je n’avais pas réalisé à quel point j'espérais qu'enfin quelqu'un franchisse le seuil de mon âme. À quel point j'ai besoin moi aussi d'être vu et entendu. Victoria compte sur moi pour lui accorder une chance, je l'aime déjà assez pour lui offrir bien plus : tout mon être, quoique ce dernier vaille.


Je consens à sa requête par les mots et par les gestes, ramenant son corps gracieux contre le mien, embrassant délicatement sa tempe avant de la blottir dans mes bras.

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