Chapitre 8 : Erik
La diversion générée par la disparition de Séréna et d’Armand permit aux Centraliens de reprendre l’avantage. Le Rêveur Noir avait disparu peu après le Prince et la Rêveuse, jugeant certainement que les soldats du Monde Central ne représentaient pas des cibles prioritaires. Pour rejoindre la Princesse prisonnière ou traquer les deux fuyards ? Erik Syfen n’aurait su le dire.
Ils venaient d’achever les derniers Corrompus, et il avait ordonné à ses hommes encore debout de soigner les blessés et de compter les morts. Quant à lui, il s’était approché du corps inanimé du Guetteur. Une vilaine blessure barrait le torse de Lénaïc, qui perdait beaucoup de sang.
Le capitaine était un solide guerrier et la magie coulait dans ses veines, comme dans celles de tous les habitants de son royaume. L’arcane du Vent était son allié, il avait plus pour habitude de le déchaîner contre ses ennemis, mais il possédait également une maîtrise rudimentaire de l’arcane de l’Âme, celui des guérisseurs.
Il fit appel à son pouvoir et les berges de l’entaille commencèrent à se refermer lentement. Erik transpirait sous l’effort. Ses soins laisseraient une cicatrice au Guetteur qui souffrirait certainement de sa blessure pendant encore quelques jours, mais c’était le mieux qu’il pouvait faire pour lui.
Ses pouvoirs étaient loin d’être aussi efficaces que ceux d’un spécialiste de la magie de l’Âme. Il faudrait cependant s’en contenter. Lénaïc toussa et cracha du sang en reprenant connaissance. Le capitaine l’aida à s’asseoir et le mage regarda autour de lui en proie à la panique.
- Séréna ! Où-est-elle ? Le Rêveur Noir ! Il ne l’a pas...?
- Du calme p’tit Rouquin, lui répondit Erik. Ta copine et mon Prince ont réussi à fuir.
- S’enfuir ? poursuivit Lénaïc dont l’inquiétude ne faiblissait pas. Mais où donc ?
- Tu étais inconscient. Le type en noir, il a capturé la Princesse et l’a confiée à un Corrompu qui a pris la poudre d’escampette comme un lâche, nous croulions sous le nombre, personne n’a pu se détacher pour le poursuivre. J’ai dit à Armand de fuir avec la Rêveuse, les gars et moi, on était prêts à se sacrifier pour leur permettre d’y parvenir, mais ta copine, elle a lancé un sort de proclipsion sur elle et le Prince. Ils ont disparu depuis, en revanche ç’a eu l’avantage de distraire suffisamment nos ennemis pour nous permettre de prendre le dessus sur eux.
Le capitaine serra les poings à l’évocation de ce souvenir. Trop de soldats étaient tombés au combat aujourd’hui. Qu’avait-il bien pu arriver à Éloïse pour qu’elle ne puisse pas les proclipser ? À présent, elle était entre les mains de Sigrid et du Rêveur Noir. Sa Princesse... Une colère bouillonnante se répandit dans ses veines. Toutefois, il se maîtrisa. Il devait garder la tête froide. Les enjeux étaient trop importants.
- Tu es un Guetteur, reprit-il. J’espère que tu vas pouvoir retrouver la trace de ta Tisseuse de Rêves, j’aimerais avoir au moins une bonne nouvelle à annoncer à Sa Majesté la Reine.
- J’ai failli à ma mission, se désola Lenaïc, la déception perçant nettement dans sa voix. Je n’ai vraiment pas été à la hauteur...
- Alors, on est deux p’tits Rouquin, rétorqua le capitaine d’un ton dur. J’ai été incapable de protéger la Princesse et maintenant, elle est aux mains de l’ennemi et mon Prince, mon ami, est perdu quelque part avec cette fille qui semble être le dernier espoir du Royaume. Mais, ça n’est pas le moment de se laisser gagner par le désespoir. Nous devons prévenir le Palais de ce qui vient de se passer, à défaut de bonne nouvelle, je voudrais pouvoir dire à notre souveraine que je sais au moins à peu près où se trouve sa progéniture.
Lénaïc hocha la tête et en dépit de la douleur qui parcourait son corps, il se releva. Chaque Guetteur entretenait un lien particulier avec le Tisseur de Rêve dont il avait la charge, lui permettant de discerner où se trouvait son esprit, que ce soit sur Terra ou sur une Lune du Monde Central. Mais, Lenaïc ne perçut rien d’autre que du vent et des ténèbres autour de sa protégée. Il eut beau insister, il lui était impossible de la retrouver.
- Je... Je n’arrive pas à la localiser... C’est comme si quelqu’un ou quelque chose m’en empêchait. C’est parfaitement incompréhensible. Comme cette histoire de proclipsion. Séréna est Terranéenne, c’est la magie des Rêves qui coule dans ses veines. Elle est incapable de faire appel aux arcanes.
- Je sais ce que j’ai vu p’tit Rouquin, répondit sèchement Erik. Je sais bien que vous autres les mages, nous considérez, nous, les guerriers, comme des imbéciles à cause des coups qu’on a pris sur la tête, mais je sais encore reconnaître une proclipsion quand j’en vois une. Le pouvoir émanait de la fille, j’en suis certain, qui plus est, le Prince... Il ne peut pas... Enfin... Tu sais bien.
L’impossibilité pour le Prince Armand de faire appel à la Magie n’était un secret pour personne à Centralia. Lénaïc était toujours dubitatif, mais il pouvait seulement se rendre à l’évidence.
- Je ne voulais pas vous manquer de respect, dit-il, soucieux de ne pas provoquer le capitaine. C’est juste que la situation est de plus en plus étrange. Plus tôt dans la soirée, Séréna est parvenue à briser l’illusion produite à l’aide de l’arcane de l’Esprit qui masque les Guetteurs et l’horizon par-delà leur Lune aux Tisseurs de Rêves. C’est encore Séréna qui m’a entraîné avec elle sur Terra à son réveil lorsque je l’ai aidée à échapper au Rêveur Noir. Sa Magie des Rêves dépasse tout ce que nous connaissons. À présent, je ne parviens pas à retrouver sa trace, et si elle peut se proclipser, c’est assurément de la magie Centralienne.
- Tu veux dire qu’elle serait issue des deux mondes à la fois ? Erik fronça les sourcils. Je croyais que c’était interdit.
- Ça l’est. À ma connaissance, Séréna n’a pas de sang Centralien dans les veines, expliqua Lenaïc. Mais... Les faits sont là.
- Capitaine Syfen ? interrompit un des soldats. Nous avons six hommes morts et trois blessés graves. Nous autres n’avons que des égratignures.
- Merde, jura Erik. Il faut stabiliser les blessés et bouger rapidement d’ici, avant que des renforts ennemis ne débarquent. Ensuite seulement, nous ferons notre rapport à la Reine. P’tit Rouquin, puisque tu ne peux pas retrouver ta Rêveuse, peux-tu au moins nous aider ?
- Je m’appelle Lénaïc, répondit froidement le Guetteur. Bien entendu, je vais vous aider à soigner les blessés.
Si le jeune magicien ne pouvait se guérir lui-même, il ne rencontra aucune difficulté à refermer les blessures les plus sérieuses des soldats de la troupe d’élite à l’aide de l’arcane de l’Âme. La Terre était son arcane de prédilection, mais il se défendait bien dans la maîtrise de l’arcane de l’Âme. Bien mieux que l’ensemble des autres soldats. Tous étaient mortifiés à l’idée d’abandonner les corps de leurs camarades tombés au combat, mais ils étaient pris par le temps. En l’absence de Séréna pour Rêver à la lumière du soleil, la nuit avait repris ses droits sur la Lune.
Le groupe s’enfonça ensuite sous le couvert de la forêt, toujours sur le qui-vive. Lénaïc leur servait de guide, car il connaissait parfaitement la topographie de cette partie des songes de Séréna. Le bruit de la mer diminua au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient de la côte. Ils progressaient lentement, à l’affût de tout danger, mais l’on entendait plus que le bruissement des feuilles dans les grands arbres.
Hormis cela, le silence était complet, l’obscurité se faisant plus dense au fur et à mesure de leur avancée, confirmant au Guetteur que la Rêveuse n’était plus dans les parages. C’était sa magie des Rêves qui donnait vie à cet endroit et son absence laissait un vide inquiétant. Elle se trouvait donc soit trop loin pour faire appel à son pouvoir, soit... Lénaïc s’efforçait de ne pas penser à l’autre option. Il se répétait que le Prince était avec elle et qu’il la protégerait.
Une fois qu’ils eurent atteint le cœur de la palmeraie, il avait recouvré suffisamment de magie pour établir autour d’eux un bouclier qui masquerait le bruit de leurs voix et de leurs corps à d’éventuels intrus. Erik sortit alors de sa besace un objet sphérique : un orbe de communication. Cet artefact permettait de communiquer sur de longues distances de manière plus simple qu’un rouleau de parchemin qu’on envoyait d’un point vers un autre avec l’aide de la magie, comme il avait dû procéder depuis Terra.
- Je l’avais emporté pour le cas où ça tournerait mal, expliqua sombrement le capitaine. Je crois que j’ai bien fait, mais je regrette de ne pas en avoir pris un pour Armand. Je n’ai pas pensé que nous pourrions être séparés ainsi.
Il fit usage de sa magie du vent pour faire souffler un courant chaud qui souleva l’orbe dans les airs. La sphère s’illumina et des voix en sortirent.
Lenaïc ignora ce qui fut le plus éprouvant, entre annoncer à la Reine Estrella et à ses plus proches conseillers la disparition des deux héritiers Royaux ainsi que de la Tisseuse de Rêves. Ou le ton glacé de la Souveraine lorsqu’elle exigea d’eux qu’ils retrouvent les ravisseurs de la Princesse, car la localisation de Séréna et du Prince semblait impossible à déterminer dans l’immédiat.
Par ailleurs, elle promit de leur envoyer des renforts, mais les informa que cela risquait de prendre du temps. L’artefact perdit son éclat et retomba dans la main tendue d’Erik. Ce dernier eut un rictus dur et annonça :
- Allez soldats, nous avons nos ordres. Le Prince et la Tisseuse de Rêve ne vont pouvoir compter que sur eux-mêmes. Nous, en attendant les renforts, allons traquer du Corrompu.
Lénaïc sentait le poids de cette nouvelle mission peser sur ses épaules. Jamais il ne se serait risqué à désobéir à un ordre direct de sa Reine. Mais, l’inquiétude quant au sort de Séréna, sa protégée, demeurait constante dans son esprit.
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