Chapitre 9 : Séréna
Séréna s’était de nouveau trouvée prise dans un tourbillon d’images et de sensations diffuses. Mais, cette fois-ci, elle avait clairement senti le pouvoir jaillir d’elle. Comme un torrent furieux, l’eau les avait cernés et les entrainait sans qu’elle puisse rien contrôler.
Ce pouvoir était totalement différent de sa magie des Rêves. Elle l’avait senti enfler dans sa poitrine lorsqu’elle s’était retrouvée acculée par le Rêveur Noir et que la terreur avait saisi son cœur. Les runes étaient apparues et sans qu’elle maîtrise quoi que ce soit, le bouclier d’eau s’était matérialisé. Puis, le Prince l’avait touché et ils s’étaient brusquement retrouvés emportés loin du tumulte de l’affrontement.
La jeune femme avait grandi dans une contrée épargnée par la guerre depuis de longues années. En tant qu’infirmière, elle avait déjà eu à faire face à la mort, mais jamais dans un tel déchaînement de violence. Elle avait vu les soldats Centraliens tomber sous les coups des Corrompus et des Barghests, leur sang rougissant le sable blanc de la plage.
Elle n’avait pu qu’observer, impuissante, figée par la terreur, l’Homme en Noir terrasser Lénaïc, neutraliser la Princesse puis s’avancer impitoyablement vers elle. Elle avait retrouvé juste suffisamment de bon sens pour fuir à toutes jambes. Mais, le Rêveur Noir l’avait aisément rattrapée en tissant un cauchemar autour d’elle. Ses jambes comme engluées dans une substance visqueuse avaient arrêté net sa progression.
Toute cette histoire n’avait rien d’un jeu ou d’un simple rêve, elle l’avait compris à ce moment précis. Incapable de riposter ou de courir, elle avait reculé jusqu’à ce que son dos heurte durement un arbre à l’orée de la forêt, et elle avait regardé son tourmenteur approcher, paralysée par la peur. L’intervention du Prince l’avait sortie de son apathie. C’est à cet instant que cette magie mystérieuse s’était manifestée en elle.
L’eau qui menaçait de rentrer dans sa bouche et son nez disparut soudainement et Séréna chuta lourdement sur de l’herbe sèche, le Prince non loin d’elle. Ce dernier se releva prestement, l’épée au clair, prêt à faire face à leur nouvel environnement. Mais, la plaine dans laquelle ils avaient atterri était déserte. Il se tourna vers la jeune femme, son visage dur, Armand réagit par la colère :
- Qu’avez-vous fait ?
- Je ne sais pas, répondit Séréna, en se relevant lentement, encore sous le choc. J’ai senti ce pouvoir monter en moi. Je ne comprends pas ce qui a pu se passer.
- Je vais vous le dire, le Prince criait presque, tout était parfaitement sous contrôle, Dame Kellerwick ! Vous avez tout gâché et fait preuve d’imprudence en jouant avec des forces que vous ne comprenez pas !
Séréna se remettait progressivement de sa frayeur. Mais, elle n’était pas disposée à se laisser parler ainsi. Toutes ces années passées dans différents foyers de l’assistance publique lui avaient appris à ne jamais montrer le moindre signe de faiblesse et enseigné l’art de la réplique cinglante.
- Non, mais il va se calmer et vite le Faramir du pauvre ! Moi j’avais rien demandé à personne ! J’étais tranquille devant ma télé en train de regarder un film ! Je m’endors peinard, et là ce type avec sa cape de Seigneur Noir des Sith fait irruption dans mon rêve en essayant de m’entrainer dans le puits de mes cauchemars ! Il y a encore quelques heures, j’ignorais totalement que je possédais un quelconque pouvoir. Alors, vous allez baisser d’un ton immédiatement, Altesse !
- Ça, c’est typique de vous autres Terranéens ! On vous laisse matérialiser vos rêves dans le ciel de notre monde et à présent, vous allez être les artisans de notre perte ! répliqua Armand, de plus en plus gagné par la colère. Et, j’ignore qui est ce Faramir, mais dans votre bouche cela sonne comme une insulte, comme tout le reste d’ailleurs ! Je suis un Prince de la Maison Honorwind et vous me devez le respect !
- Oh, mille excuses...votre Grâce! rétorqua la jeune femme en insistant sarcastiquement sur les deux derniers mots. Je ne suis pas une citoyenne de votre Centralia. Je suis un pur produit Terrien, ou Terranéen comme vous nous appelez. En conséquence, je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous ! Quand bien même, vous seriez le Roi Charles III en personne, ça me ferait une belle jambe !
- Vous avez une bien drôle de manière de parler des souverains qui vous gouvernent, Dame Kellerwick, lâcha-t-il méprisant. Ou bien ce Charles III est-il si faible qu’il laisse ses sujets aussi mal lui parler ?
- Oh, mais Charles III n’est pas mon roi. Les souverains de mon pays, on leur a coupé la tête, il y a déjà plus de deux-cents ans. Et, je ne suis pas une « Dame », cessez donc de m’appeler ainsi.
- Comme vous voudrez... Kellerwick, répondit-il dans un sarcasme à peine voilé.
Cette fois, elle était vraiment en colère. Le rouge lui monta aux joues en même temps que son sang ne faisait qu’un tour.
- Vous êtes l’homme le plus détestable et le plus arrogant que j’ai jamais rencontré.
- Alors c’est parfait puisque vous êtes la femme la plus coléreuse qui ait jamais croisé mon chemin !
Elle lui répondit d’aller se faire voir dans un endroit peu recommandable et Armand allait répliquer lorsqu’il s’immobilisa en observant un point qui semblait se trouver derrière Séréna. Emportée par ses émotions, cette dernière ne l’interpréta pas de la bonne manière.
- Quoi ? Vous êtes déjà à court de réplique ? Quel petit joueur...
- Ne vous inquiétez pas pour moi Kellerwick, je pourrais jouer à ce jeu toute la journée et vous finiriez par perdre. Mais, vous faites souvent léviter des cailloux ? Parce que je croyais qu’on en était encore qu’à la joute verbale, mais pas au point de faire appel à la violence.
Séréna détacha enfin ses yeux du Prince pour regarder autour d’elle et, en effet, de petites pierres flottaient dans les airs en l’encadrant, tel un essaim prêt à fuser en direction du jeune homme.
- C’est... C’est moi qui fais ça ? demanda-t-elle, surprise.
Elle ferma les yeux et effectivement, elle pouvait ressentir comme un mince fil entre elle et chaque objet en lévitation. Elle expira lentement et libéra la tension de ses épaules : les pierres retombèrent au sol. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, le Prince la regardait avec un rictus amer.
- Ce qui est certain, c’est que ça ne peut être de mon fait, il inspira profondément. Écoutez... Je ne voulais pas réagir ainsi. Je n’avais pas prévu que la situation puisse dégénérer à ce point. Si nous voulons survivre, il va falloir nous entraider, pas nous déchirer. Alors, je suis désolé.
Il avait prononcé ces derniers mots en ayant l’air d’avoir avalé un aliment particulièrement répugnant.
- Je serais tentée de vous croire, si me présenter des excuses, n’avait pas l’air de vous arracher la bouche...
- Je fais un effort là. Vous pourriez aussi y mettre du vôtre.
Cela lui faisait du mal de l’admettre, mais elle devait reconnaître que ce Prince, aussi agaçant qu’arrogant, avait raison. Ils étaient suffisamment dans le pétrin pour ne pas aggraver davantage les choses en se disputant. Elle le considéra un moment avant de répondre.
- Comme vous voudrez... Votre Altesse.
- Appelez-moi Armand, on ne va pas s’embarrasser du protocole ici.
Son ton condescendant raviva sa colère, mais elle se maîtrisa et demanda :
- À ce propos, quel est donc cet « ici » ?
- C’est ce que nous allons tâcher de découvrir.
- Nous sommes loin de Centralia n’est-ce pas ?
- Très loin, soupira Armand. Ce n’est assurément plus votre Lune. C’est un autre endroit, un endroit que nous devons comprendre si nous voulons retrouver notre chemin, mes soldats et ma sœur.
La nuit était bien avancée, mais la plaine dans laquelle ils se trouvaient était baignée par la lumière des Lunes qui les cernaient. Le paysage n’aurait pas pu être plus différent de la plage depuis laquelle Séréna les avait transportés, le Prince et elle. L’endroit était désert et silencieux. Des collines pelées au loin étaient le seul relief visible. L’herbe sèche crissait sous leur pas. Un peu plus loin, un bosquet se dressait suffisamment dense pour les cacher et repérer toute nouvelle menace.
Les feuilles des arbres étaient aussi sèches que l’herbe sous leurs pieds. Une fois à l’abri sous le couvert des branchages, Armand sortit d’une bourse à sa ceinture, une carte, un sextant et une boussole. Séréna fut surprise qu’un si petit contenant puisse détenir autant d’objets. Pourtant, elle n’osa pas poser davantage de questions au Prince, car il s’était enfermé dans un silence renfrogné.
La jeune femme se demandait si les excuses qu’il lui avait faites tenaient vraiment de l’amende honorable ou simplement une façade pour qu’elle coopère plus facilement avec lui. Certes, elle s’était montrée grossière, mais il n’avait pas été en reste non plus. Elle avait besoin de prendre ses distances. D’un moment seule avec elle-même pour maîtriser les battements de son cœur et apaiser sa respiration toujours saccadée.
- Restez près de moi, exigea fermement le Prince. Ce n’est pas parce que tout est calme en apparence que le danger est écarté.
Séréna ravala une réplique cinglante en passant mentalement en revue toutes les insultes dont elle avait envie de l’accabler. Cependant, Armand avait certainement raison, l’admettre lui donnait l’impression d’avaler des couleuvres. Elle entreprit d’observer les arbres qui les entouraient. Leurs branches étaient basses, il lui serait facile d’y grimper, et ainsi de prendre la distance dont elle avait besoin sans s’éloigner de son compagnon morose.
Séréna commença à gravir les premières branches et le Prince ne fit rien pour l’arrêter. Ses yeux allaient de la carte qu’il tenait entre ses mains aux Lunes et aux étoiles qui parsemaient le ciel. Nul doute qu’il essayait de savoir où ils avaient atterri. La jeune femme poursuivit son ascension et s’installa à mi-hauteur sur une branche assez solide pour soutenir son poids. Elle respira profondément à plusieurs reprises en essayant de rétablir le calme en elle.
Il était arrivé trop de choses en trop peu de temps. De violentes émotions contradictoires se bousculaient en elle, menaçant de la submerger. Dans sa poitrine et dans ses veines, là où elle avait senti ses pouvoirs surgir et jaillir d’elle comme un torrent furieux, ne subsistait plus que le néant et les ténèbres de la peur. Comme si ce sentiment maintenait sa magie en laisse.
La magie... Sa magie... Séréna peinait encore à y croire. Si Lenaïc ne s’était pas payé sa tête, elle était une Tisseuse de Rêves, une Rêveuse privilégiée capable de matérialiser son univers onirique, elle en avait le tournis rien qu’à cette pensée. Elle qui s’était battue depuis son enfance pour exister, pour compter, ce vœu qu’elle n’avait jamais osé formuler à voix haute allait-il se réaliser ?
Elle s’était toujours perçue comme une personne banale, ordinaire et peu digne d’intérêt. Même si elle avait toujours aspiré à plus que son existence morose. Lorsqu’elle avait ressenti sa magie des Rêves jusqu’au plus profond de son être alors qu’elle s’était trouvée sur cette plage, sa plage, elle avait encore peiné à croire en une telle singularité.
La jeune femme leva les yeux vers le ciel. Aucune représentation artistique, aucun des nombreux films qu’elle avait vus n’aurait pu préparer son esprit à un tel spectacle. Partout, comme incrustées dans la voûte Céleste, des Lunes. De toutes tailles, de toutes couleurs, certaines brillaient intensément, d’autres rayonnaient d’une lueur douce. Tantôt proches, tantôt lointaines comme des têtes d’épingles scintillantes, chacune avait sa propre identité.
Le ciel était une œuvre d’art cosmique avec les étoiles nimbées de blanc en toile de fond pour parachever le tableau. Encore plus près, si proche que Séréna pensa qu’elle pourrait seulement les toucher en tendant la main, tous les minuscules corps célestes qui flottaient paresseusement autour de la Lune sur laquelle ils se trouvaient.
Chaque astre, si petit soit-il, représentait l’univers onirique d’un habitant de la Terre. Séréna pouvait ressentir la magie qui émanait de chacun d’eux. Cette vision chassa la tempête émotionnelle qui faisait rage dans son cœur. La peur, la colère et l’incompréhension s’évanouirent lentement, laissant place à un calme bienvenu. Séréna ignorait depuis quand et pourquoi elle s’était mise à pleurer en contemplant le ballet des astres, mais elle ne chercha pas à contenir ses larmes.
Lorsqu’elle rejoignit le Prince, la détermination avait remplacé la peur dans les yeux de la Tisseuse de Rêves. Armand repliait soigneusement sa carte. Il nota immédiatement la subtile différence dans le regard de sa compagne d’infortune. Quand Séréna reprit la parole, sa voix ne tremblait pas et toute colère en avait disparu.
- Je suis navrée, dit-elle. Pour l’enlèvement de votre sœur, pour notre proclipsion accidentelle et pour tout le reste. Je vous promets de vous apporter mon aide, si insignifiante soit-elle, pour vous aider à la retrouver. Mais, j’ai besoin d’abord que vous répondiez à mes questions.
Armand lui désigna deux souches au centre du bosquet prêtes à les accueillir afin de pouvoir avoir cette conversation.
- Posez vos questions Séréna, répondit le Prince d’un ton résigné. J’y répondrai si je le peux.
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