Chapitre 11 : Armand

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Dans le cœur d’Armand, la colère se disputait à l’inquiétude, mêlées à l’amertume du regret. Sa maigre chance de pouvoir traquer les Corrompus qui avaient emmené sa sœur s’était envolée à l’instant où la Tisseuse de Rêves les avait tous deux proclipsés au milieu de nulle part. Imaginer Éloïse, déjà affaiblie, entre les mains des sbires de Sigrid lui donnait envie de vomir. Il savait que les Tisseurs de Rêves Corrompus pouvaient tisser des cauchemars réellement terrifiants. Il en avait lui-même été victime sur le champ de bataille. Sans parler de la magie ténébreuse de la sorcière.

Il ne se pardonnerait jamais d’avoir laissé le Rêveur Noir l’arracher à lui. Il s’en voulait également d’avoir si mal réagi envers Séréna, car finalement, le fiasco de cette mission pesait entièrement sur ses épaules. S’il avait été capable d’utiliser la magie, ils ne seraient pas perdus loin de sa garde rapprochée, sans aucun moyen de contacter de l’aide.

La Tisseuse de Rêves assise non loin de lui attendait des réponses. Elle était aussi exaspérante qu’elle avait la langue bien pendue et il ne comprenait pas pourquoi son souffle paraissait se bloquer dans sa gorge dès qu’il posait les yeux sur elle.

- On a l’air d’être au milieu de la nuit ici, commença Séréna. C’était aussi le cas sur Terre quand nous en sommes partis avec Lénaïc. Mais, sur la plage, il faisait jour. Comment est-ce possible ?

- En effet, répondit le Prince soulagé, car c’était une question à laquelle il avait la réponse. Nous sommes bel et bien au milieu de la nuit. Sur votre Lune, vous avez utilisé votre magie des Rêves pour donner vie à votre Songe. Vous avez souhaité que les rayons du soleil éclairent cet endroit et c’est ce qui est arrivé. Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais vous n’avez pas réellement vu l’astre solaire briller. Vous avez seulement ressenti sa lumière.

- C’est vrai, acquiesça-t-elle après un moment. Mais, pourquoi fait-il nuit ici ? Nous ne sommes pas sur une autre Lune ? Je nous pensais très loin de Centralia.

- C’est le cas, expliqua-t-il. Nous sommes sur une Lune voisine de la vôtre. Mais, le Tisseur de Rêve à qui cet astre appartient ne Rêve pas.

- Vous êtes donc parvenu à découvrir où nous sommes ? C’est ce que vous faisiez avec votre carte et vos accessoires ?

- Oui, dit-il lentement, conscient qu’il s’aventurait sur un terrain dangereux. Mon père le Roi m’a appris il y a déjà longtemps à me repérer partout sur le Monde Central à l’aide des Lunes et des étoiles.

Alors, il déplia de nouveau sa carte qu’il tenait toujours à la main. Il se pencha vers Séréna pour mieux lui montrer la représentation du royaume. Il s’agissait d’un parchemin enchanté qui représentait le Monde Central, astre rond et plat flottant dans le vide de l’espace, issu d’une planète jadis morcelée, mais qui conservait une atmosphère grâce à un pouvoir très ancien. Tout autour flottaient les Lunes et la carte représentait leur lente révolution en temps réel. D’autres morceaux de monde flottaient autour de l’astre plus grand qui formait les terres souveraines du royaume, on les appelait des Comptoirs.

Cette carte possédait sa propre magie, grâce à la poussière de cristaux d’enchantement contenue dans son encre. Armand pouvait donc s’en servir même si lui-même ne possédait pas de pouvoir. Avec deux doigts, il agrandit la zone du quadrant au sud-ouest de Centralia et toutes les Lunes qui se trouvaient actuellement dans cette partie du royaume. La Rêveuse écarquilla les yeux devant la magie de la carte.

- Mais qui a besoin d’un smartphone avec un GPS intégré quand on a ça ? marmonna-t-elle.

- Que dites-vous ?

- Non rien, elle pouffa. Laissez tomber.

Il leva les yeux au ciel, agacé, mais poursuivit :

- Ici, c’est Centralia, dit-il en désignant une ville au centre de l’astre plat. Ma sœur nous a tout d’abord téléportés à l’extrême sud-ouest de notre terre. Puis, nous avons progressé de Lune en Lune à l’aide de sa Magie jusqu’au Comptoir du Sud. Enfin, jusqu’à votre astre, juste ici.

Il suivait le tracé de leur trajet avec son doigt. Séréna observait attentivement. Il désigna une Lune d’une taille supérieure à toutes celles qui l’entouraient.

- Votre Guetteur nous avait indiqué des repères précis pour vous retrouver plus facilement. Actuellement, nous nous trouvons sur cette Lune-ci.

Il désigna un autre astre de bonne taille, voisin proche de celui de Séréna.

- Votre pouvoir ne nous a pas emmenés très loin, constata-t-il. Juste assez pour nous mettre en sécurité.

- Alors, pouvez-vous nous ramener auprès de vos amis ? questionna la jeune femme. Lenaïc m’a dit que la Magie coulait dans les veines de tous les Centraliens.

- Eh bien, votre ami Guetteur s’est trompé, répondit-il d’une voix dure. Vous êtes tombés avec le seul citoyen de Centralia qui ne possède aucun pouvoir.

Elle pinça les lèvres et son regard se fit interrogatif. Mais, Armand n’avait aucune envie de répondre à des questions embarrassantes sur son absence de magie. Elle l’observa un moment avant de reprendre la parole.

- Ok. On se débrouillera autrement. Savez-vous à qui appartient cette Lune sur laquelle je nous ai... proclipsés accidentellement ?

Il se détesta pour le soulagement qu’il ressentit quand elle ne lui posa pas davantage de questions sur son handicap. Mais, il ne pouvait nier que c’était un poids en moins sur ses épaules que de devoir s’en justifier.

- C’est celle de votre amie, Tamara... Moretti, il me semble.

Armand essayait de se souvenir du briefing rapide du Guide Suprême Luminar, juste avant qu’il ne quitte le Palais.

- Tamara... Bien sûr, murmura Séréna. Quand j’ai senti la magie me submerger, j’étais terrorisée, je voulais fuir vers un endroit où je me sentirais en sécurité. J’imagine que mes pouvoirs n’en sont qu’à leurs balbutiements, je n’ai pas pu nous emmener bien loin et peut-être que Tamara m’a servi de guide en quelque sorte ?

- La Magie de la proclipsion fonctionne en effet, avec des repères magiques, confirma le Prince. Pour se téléporter à un endroit précis, le Mage doit, soit s’être déjà rendu là-bas, soit utiliser une balise de pouvoir qu’il pourra aisément repérer. Par exemple, un puits de Magie, un autre Magicien, ou un Rêveur particulièrement puissant.

- Mais vous avez dit que le propriétaire de cette Lune ne Rêvait pas. Alors comment a-t-elle pu me servir de repère ?

- Je vous ai dit qu’elle n’était pas en train de Rêver, répondit le Prince avec douceur. Pas qu’elle était absente de son astre.

Il était conscient que ce qu’il essayait de faire comprendre à Séréna serait difficile à entendre pour elle.

- Elle était fatiguée, se remémora-t-elle, les yeux dans le vague. Damien aussi... Cet endroit ne ressemble pas à l’univers onirique que pourrait entretenir Tamara. Cette plaine sèche et désolée, ça n’est pas elle. Si elle est ici, mais qu’elle ne Rêve pas...

Elle releva la tête, un éclat d’effroi dans le regard.

- Est-ce que le Rêveur Noir s’en est pris à elle aussi ?

- Pas lui, mais une de ses Sbires, confirma-t-il. Une Tisseuse de Rêve Corrompue qui a rejoint les rangs ennemis sous l’emprise de la malédiction dès le début de la guerre. Elle se nomme Astrid Malatesta, et d’après nos informations, votre amie Tamara ne lui a pas résisté, elle est désormais prisonnière et ne tardera plus à succomber à la malédiction.

Séréna se leva brutalement et, en proie à l’agitation, commença à faire les cents pas dans le bosquet. L’expression de son visage exprimait à la fois, la peur et la colère. Ses poings étaient serrés, son souffle, précipité.

- Et mon autre ami ? Damien Chaulagne ? interrogea-t-elle d’une voix blanche. Que savez-vous à son sujet ?

- Le Rêveur Noir s’est occupé personnellement de lui avant de s’en prendre à vous, je suis navré.

Le ton du Prince était empreint de sollicitude. Séréna s’agita encore davantage. Elle passa une main dans ses cheveux, entortilla machinalement sa queue de cheval autour de son poignet alors que son autre main était posée sur sa bouche. Elle ferma les yeux pour contenir ses larmes et Armand se surprit à nourrir l’envie de cueillir chacune d’entre elles. La détresse de Séréna le bouleversait bien plus qu’il ne voulait le reconnaître. Ou bien était-ce sa propre peur qui l’empêchait de raisonner correctement ?

- Non, non, non, se désola Séréna d’une voix éteinte. Damien... Tamara... Ils sont ma famille ! Je dois les aider, je ne peux pas les laisser entre les mains de ces Corrompus !

- Ils tiennent vos amis, comme ils tiennent ma sœur, répliqua Armand d’un ton âpre. J’ai découvert sur le chemin pour venir à votre rencontre qu’elle souffrait de la même affliction que la leur. C’est certainement à cause de ce mal qui la rongeait qu’elle n’a pas pu nous proclipser en lieu sûr. Mais, vous, Séréna, vous avez résisté à cette malédiction.

Il soupira et ses épaules s'affaissèrent légèrement.

- La magie... n’est pas mon fort, reprit-il. Cependant, ensemble, nous pourrions essayer de comprendre comment vous avez pu contrer la Corruption et peut-être tenter de sauver tout le monde : votre famille, Éloïse et les autres Rêveurs Corrompus.

Séréna cessa de faire les cents pas pour tourner son regard indigo vers lui.

- Je suis sincèrement désolée pour votre sœur, répondit-elle. Je comprends mieux à présent pourquoi le Rêveur Noir a pu la maîtriser aussi facilement. Mais, que pouvons-nous faire ?

- Nous allons essayer d’établir un plan, vous et moi, expliqua le Prince. Le jour ne se lèvera pas avant plusieurs heures. Visiblement, nos ennemis ont perdu notre trace. Nous allons en profiter pour nous reposer et recouvrer quelques forces. Surtout ne faites pas appel à votre magie, cela pourrait les remettre sur nos traces.

Il fouilla dans son sac sans fond et en sortit du pain et deux morceaux de viande séchée. Il lui tendit la moitié de ces maigres provisions et Séréna considéra la nourriture avec circonspection.

- Et... Qu’est-ce que c’est comme viande ? demanda-t-elle d’une voix légèrement inquiète.

- Du bœuf, que voulez-vous que ce soit d’autre ?! s’exclama-t-il d’un ton brusque. Ce n’est pas grand-chose, je pensais que nous partions seulement pour quelques heures. Mangez, je vous assure que ça n’est pas empoisonné.

Armand mordit à pleines dents dans son pain, comme pour lui prouver la véracité de ses paroles.

- J’imagine que vous n’avez pas l’habitude d’un repas aussi frugal, reprit-il plus doucement. J’en suis désolé.

- Ne vous inquiétez pas pour moi, le rassura la jeune femme. Quand on a goûté à la cuisine hospitalière ou à celle des PNJ en GN, on est prêt à tout.

Comme il ne comprenait pas un traître mot de ce qu’elle racontait, il ne répondit pas.

Ils partagèrent un peu d’eau d’une gourde que le Prince sortit également de sa besace. Il l’observa en silence boire et manger avec avidité. Faire appel à son pouvoir ainsi, alors qu’elle n’y était pas habituée, l’avait certainement contrainte à puiser dans ses réserves. Qui plus est, si même les Terranéens se mettaient à maîtriser les arcanes tandis que lui en était incapable, cela allait finir par devenir extrêmement frustrant.

- Pratiquer la magie est épuisant pour le corps et l’esprit, expliqua-t-il. Ainsi, il est normal que vous ayez si faim.

- Je comprends mieux, répondit-elle. J’ai encore une question.

- Allez-y, dit-il en se retenant de lever les yeux au ciel.

- Ce pouvoir que j’ai utilisé pour faire jaillir la barrière d’eau, puis nous proclipser. Je sais que ce n’était pas de la magie des Rêves. C’était différent. Qu’est-ce que c’était ?

- De la magie Arcanique. Vous avez fait appel à l’arcane de l’Eau. Ne me demandez pas comment et pourquoi cela a été possible. Je n’en ai pas la moindre idée.

- Donc ça n’est pas de la magie élémentaire, continua-t-elle sans tenir compte de la fin de sa phrase. Ou est-ce que ces Arcanes sont liés aux éléments ?

- Je ne suis pas certain que le moment soit bien choisi pour un cours de magie, répliqua-t-il d’un ton tranchant.

- Pourquoi ? Vous avez mieux à faire ? rétorqua-t-elle. Il me paraît nécessaire de comprendre ce pouvoir. Cela me permettrait peut-être de nous proclipser à nouveau.

Par les Lunes, ce qu’elle était exaspérante ! Le pire, c’est qu’elle avait raison. Inspirant profondément, il commença d’expliquer :

- La magie du Monde Central est régie par sept arcanes. Quatre élémentaires : l’Eau, le Feu, la Terre et le Vent. Deux autres sont spirituels : l’Esprit et l’Âme... L’arcane de l’Esprit permet de dépasser les limites du cerveau humain : télékinésie, manipulation, illusion...

- Ça veut dire qu’on peut lire dans les pensées ? s’enthousiasma-t-elle. Communiquer à distance ?

- Sachez que s’introduire dans l’esprit d’une personne pour discerner ses pensées, ses émotions ou rentrer dans la tête de quelqu’un pour lui parler sont considérées comme une grave violation de l’intimité d’autrui, répondit-il, agacé d’avoir été interrompu. Nous avons d’autres moyens de communication, comme les orbes ou de petits cristaux de l’Esprit qui permettent d’envoyer des messages en les proclipsant.

- Je vois, ça se tient, poursuivit-elle sans se soucier de son ton exaspéré. Et, l’arcane de l’Âme ? Et, le septième arcane ? Vous n’en avez mentionné que six.

- Je pourrais m’expliquer si vous me laissiez un peu parler, s’énerva-t-il.

Elle pinça la bouche dans une moue vexée et il ne put s’empêcher de laisser son regard errer sur ses lèvres fines. Avant de se coller une claque mentale.

- L’Âme, c’est le domaine des guérisseurs, reprit-il, s’obligeant à rester concentré. Ils soignent les maux tant physiques que mentaux. Quant au dernier arcane, celui de la Convergence, personne jusqu’à présent n’est parvenu à le maîtriser en dehors du tout premier roi de Centralia. Il se dit que pour y accéder, il faut maîtriser les six autres. Aucun magicien n’y est encore parvenu en dehors de mon ancêtre.

- C’est fascinant ! s’exclama Séréna avec enthousiasme. Et, la proclipsion comment ça marche ?

- Tout dépend de l’arcane de prédilection de la personne qui l’utilise.

- Je crois que je comprends. Quand Lénaïc nous a fait traverser, j’ai eu l’impression que la terre allait nous ensevelir. Ensuite, quand je nous ai transportés ici, c’était sur les remous d’un torrent furieux. Pensez-vous que mon arcane de prédilection soit l’eau ?

- Ça me paraît évident, répondit Armand. Ça l’a été dès que vous avez fait surgir ce bouclier aquatique. Non, ne faites pas ça !

Séréna s’interrompit, en laissant retomber ses mains alors qu’il en était certain, elle s’apprêtait à en faire jaillir de l’eau.

- Êtes-vous sourde ou tout simplement complètement inconsciente ? Je vous ai dit de ne pas faire appel à votre magie. Cela risquerait de remettre l’ennemi sur nos traces.

- Vous n’êtes qu’un rabat-joie !

Elle fit de nouveau cette moue qu’il trouvait... mignonne. Mais, bon sang, qu’est-ce qui n’allait pas chez lui ?

- Et désagréable de surcroît, continua-t-elle avec colère. Comment voulez-vous qu’on se sorte de ce pétrin si vous m’empêchez d’utiliser la magie ?

- Je voudrais juste qu’on réfléchisse avant d’agir, répliqua-t-il sur le même ton. En plus, vous allez finir par vous épuiser. Vous n’avez ni l’habitude ni l’entraînement nécessaire et cela ne nous mènera à rien si vous tombez inconsciente à cause de la fatigue.

Séréna ouvrit la bouche pour répliquer avant de se figer. Elle la referma en paraissant réfléchir intensément.

- J’ai encore une question...

- Tiens donc, fit-il sarcastique. Quelle surprise.

- Si je m’endors, que va-t-il se passer ? demanda-t-elle d’une voix mal assurée. Je vais proclipser mon esprit sur ma Lune ?

- Précisément, approuva le prince d’un ton dur. C’est bien pour ça que vous ne pouvez pas dormir...

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