Chapitre 12 : Éloïse
En dépit de la douleur et de l’épuisement qui la rongeaient, la Princesse Éloïse tentait de garder la tête haute, encadrée par les deux soldats Corrompus. Ces derniers la jetèrent dans un cachot sombre et humide avant de solidement fixer ses fers au mur.
L’enchantement qui entravait sa magie était toujours actif, l’empêchant de faire appel à son pouvoir. Sans la magie, Éloïse se sentait comme sourde et aveugle. L’idiotie de son propre comportement lui donnait la nausée. Comment avait-elle pu se montrer présomptueuse au point de se persuader qu’elle pourrait lutter seule contre cette malédiction ?
Elle s’était révélée être une source de division au sein de la famille Royale au moment où celle-ci avait plus que jamais besoin de montrer un front uni. Même si elle peinait encore à se l’avouer, elle avait fait montre d’un orgueil démesuré qui l’avait amenée à se croire suffisamment forte pour tout assumer seule... Quelle folie.
Pendant des semaines, elle s’était cloîtrée dans la bibliothèque, s’évertuant à trouver un remède à l’affliction qui la touchait, tout en laissant croire à tous qu’elle cherchait un moyen de mettre fin à la guerre. Elle n’avait rien fait pour empêcher leur mère de ramener Armand du front alors qu’Éloïse savait son frère persuadé que sa place était là-bas au côté de leur père.
Armand avait toujours souffert du peu de contrôle qu’il avait sur sa vie, et du glorieux destin que l’entourage de la famille Royale s’évertuait à tracer pour lui. Elle avait laissé les mages élitistes du palais la persuader que l’absence de magie du Prince était un prétexte suffisant pour le décrier, pire, elle avait laissé un fossé se creuser entre eux.
Elle était entièrement responsable de l’échec cuisant de la mission que la Reine leur avait confiée. Coupable de la mort des membres de leur escorte et peut-être même de celle de son frère, d’Erik ainsi que de cette Tisseuse de Rêves et de son Guetteur.
Le poids de la culpabilité pesait sur sa poitrine, l’empêchant de respirer. Le peu d’assurance qu’elle avait eu face à Sigrid lui échappa.
Elle se remémora les paroles vides de sens qu’elle avait tenues face à la Sorcière, comme une façade maladroite pour dissimuler sa peur. Éloïse se laissa glisser contre un mur couvert d’humidité et des larmes commencèrent à rouler sur ses joues sans qu’elle cherche plus à les retenir.
Le Royaume allait s’effondrer. À cause d’elle. Sigrid allait gagner, car tôt ou tard, elle ne pourrait plus se battre contre la Corruption qui l’affligeait. C’était le même mal dont souffraient les Tisseurs de Rêves Corrompus. Il s’emparait de la Princesse plus lentement, car elle ne rêvait pas de la même manière que les Terranéens et qu’elle avait reçu un entraînement magique extrêmement rigoureux, mais l’issue serait la même.
Une fois qu’elle aurait succombé, Sigrid aurait une puissante Magicienne Centralienne à sa botte. Ce serait la fin du Monde Central et de Terra. Centraliens et Terranéens seraient prisonniers d’un cauchemar éternel, esclaves de cette femme maléfique.
Elle se souvenait encore de cette nuit, un peu plus d’un an auparavant. Éveillée par une puissance invisible, elle avait répondu à l’appel de la magie de la Vigie. Cette tour aussi vieille que Centralia était une source de pouvoir aussi ancienne que dangereuse.
Sa mère la Reine, la Rectrice Sylbaria, l’Archimage Maldrex, tous l’avaient prévenu à maintes reprises. La Vigie était un outil périlleux, qu’il fallait utiliser avec parcimonie. Mais, la Princesse, dans sa vanité, s’était crue plus maligne que les forces retorses du vieil édifice.
Éloïse avait développé une dépendance à la magie de la tour. Elle s’était convaincue qu’elle avait le contrôle, alors qu’insidieusement, c’était le pouvoir des vieilles pierres qui prenait l’ascendant sur elle. Au début, c’était une nuit de temps en temps, ensuite, quelques nuits par mois, puis chaque semaine et enfin tous les soirs, l’appel irrésistible de la Vigie l’attirait hors de son lit.
Elle usait de l’arcane de l’Esprit pour se dissimuler et ne pas être aperçue des gardes qui auraient pu signaler son comportement à ses parents. Elle gagnait le sommet de la vieille tour et s’immergeait dans cette puissante magie était devenue comme une drogue pour la Princesse.
Elle savait à présent que tout cela n’était qu’un piège tendu par Sigrid. Éloïse ignorait de quelle manière la Sorcière s’y était prise, mais elle avait utilisé le pouvoir de la Vigie, pour le retourner contre la Princesse.
Une nuit, neuf mois plus tôt, elle avait compris qu’elle ne maîtrisait plus la magie de la tour lorsqu’elle avait entendu une voix glacée et sinistre dans le vent. Des runes noires étaient apparues autour d’elle et rien dans son enseignement magique ne l’avait préparée à lutter contre une force aussi obscure. Une vive douleur s’était emparée d’elle et elle avait vu les glyphes apparaître autour de son poignet tel un marquage démoniaque.
Éloïse avait fui l’édifice et son dangereux pouvoir. Cependant, il était trop tard, elle était maudite et depuis l’affliction n’avait fait que progresser, sur sa peau et dans son cœur. Chaque jour davantage, elle était envahie par la douleur et les voix qui hantaient son esprit.
Dévorée par la culpabilité et honteuse de sa faiblesse, la Princesse avait fait le choix de dissimuler la vérité à sa famille et son entourage. Elle avait volontairement mis de la distance entre elle et l’homme qu’elle aimait, car elle n’avait pas eu le courage de lui avouer sa lâcheté. À présent, elle le regrettait amèrement, mais il était trop tard.
Un bruit dans un coin de la cellule attira son attention, la tirant de ses sombres réflexions. Elle discerna un mouvement dans l’obscurité. Elle n’était pas seule. Son cœur se mit à battre de manière de plus en plus désordonnée. À mesure que ses yeux s’habituaient à l’obscurité, elle distingua une silhouette aux contours humains. Quelqu’un qui la regardait.
- Princesse ? demanda une voix masculine. Vous êtes bien la Princesse Éloïse ?
- Qui êtes-vous ? Comment savez-vous qui je suis ?
- Tous les habitants du Monde Central vous connaissent, votre Altesse. Je me nomme Enzo Lamoril. Je suis le Guetteur de Damien Chaulagne, le Tisseur de Rêve de cette Lune. Comment vous ont-ils capturés ? Est-ce que Centralia est tombée ?
- Non... Non, pas encore, dit-elle avec raideur.
Éloïse plissa les yeux pour essayer de mieux voir. Alors que son regard s’adaptait aux ténèbres, elle distingua davantage son compagnon de cellule. Un homme qui lui parut grand et mince. Il portait une veste déchirée avec des broderies et des boutons en forme de lune. C’était bien un Guetteur. Il était enchaîné aux murs du cachot avec les mêmes fers que les siens, neutralisant la magie. Elle discerna des traces de ce qui pouvait ressembler à du sang sur son visage.
La Princesse ne répondit pas immédiatement. Les noms correspondaient bien à ceux donnés par le Guide Suprême Luminar, mais elle demeurait méfiante. La plupart du temps, les Guetteurs des Tisseurs de Rêves Corrompus étaient tués, parfois même avant que leurs protégés ne succombent à la malédiction. Il était étonnant que celui-là soit encore en vie.
- Pardonnez-moi cette question un peu abrupte, Enzo, demanda-t-elle méfiante. Mais, comment se fait-il que vous ne soyez pas déjà mort ?
- Eh bien, un coup de chance assurément, répondit le Guetteur avec un rire sans joie. Le Rêveur Noir me réservait un sort particulier. Par ailleurs, il voulait que Damien me tue lui-même. C’est une de ses dernières trouvailles pour ancrer encore plus rapidement ses nouvelles recrues dans la Corruption. Mais, votre arrivée a dû retarder mon exécution. J’ai tout essayé pour protéger Damien, tout ce que je connaissais. Mais, je n’étais pas prêt à cette attaque. Nous nous pensions à l’abri si loin de la ligne de front. Je vous demande pardon, votre Altesse.
Un frisson remonta le long de la colonne vertébrale de la princesse. Si toute relation était prohibée, les Guetteurs étaient en général assez attachés aux Tisseurs de Rêves dont ils avaient la charge.
- Eh bien Enzo, soupira-t-elle, nous voici compagnons d’infortune. Vous avez failli à votre mission comme j’ai failli à la mienne. Il n’y a rien à pardonner, vous avez fait de votre mieux, je ne peux pas en dire autant.
Elle retint de justesse le sanglot qui menaçait de jaillir de sa gorge.
- Princesse ! s’exclama-t-il. Vous ne pouvez pas dire cela. Vous êtes une des Magiciennes les plus puissantes que le Monde Central ait jamais connues. Si vous n’avez pas été capable de tenir tête à Sigrid, aucun Centralien ne le pourra.
- Si seulement c’était aussi simple, Éloïse partit d’un rire amer. J’ai été aveugle et vaniteuse. J’ai joué avec des forces qui me dépassaient et maintenant le Royaume est pratiquement dans une impasse... par ma faute.
La Princesse entreprit de raconter au Guetteur son arrogance vis-à-vis du pouvoir de la Vigie, et le fiasco de la mission de récupération de Séréna Kellerwick et Lénaïc Stronghold. Peu lui importait désormais que son compagnon de cellule ait en vérité été envoyé par ses ennemis pour lui soutirer des informations, Sigrid savait déjà tout ce qu’elle était en train de raconter. Elle devait reconnaître qu’il lui était infiniment plus facile d’avouer sa faiblesse à un parfait inconnu.
- ... Voilà Enzo, acheva Éloïse d’une voix lasse et désespérée. Vous savez tout à présent. J’ignore ce qu’il est advenu de mon frère, du capitaine Syfen, de Séréna Kellerwick et de Lénaïc Stronghold. Tout cela, tout ce gâchis, c’est ma faute.
Le Guetteur ne répondit pas immédiatement. La Princesse pouvait imaginer l’expression de mépris qui devait se former sur le visage de son interlocuteur. Au fond, c’était tout ce qu’elle méritait. Mais, la réponse d’Enzo ne fut pas celle qu’elle attendait.
- Ne vous fustigez pas ainsi, Princesse, reprit-il enfin. Vous êtes une victime des sombres machinations de Sigrid, comme tant d’entre nous. Depuis trop longtemps, notre nation vit dans une fausse illusion de paix. Tous, nous étions tellement sûrs de la supériorité que nous procurait la magie des arcanes Centraliennes que personne n’a su lire les signes et voir les avertissements. Cependant, votre Altesse, permettez-moi de vous dire que vous avez tort sur un point. Comme vous, je suis entravé par des chaînes qui m’empêchent de faire appel à mes pouvoirs. Mais, nous pouvons toujours percevoir celui des autres et peu avant votre arrivée, j’ai perçu le pouvoir de Séréna Kellerwick.
Ces paroles éveillèrent l’intérêt d’Éloïse. Elle ferma les yeux et se contraignit à ralentir sa respiration. Ses pouvoirs lui étaient inaccessibles et c’était comme s’il lui manquait une partie d’elle-même. Néanmoins, après un effort de concentration, elle comprit qu’elle percevait la magie autour d’elle : le pouvoir corrompu qui émanait de la Lune de Damien, tous les petits Corps Célestes d’autres Rêveurs qui avaient sombré avec lui dans la malédiction. La signature caractéristique de la magie des cauchemars qui émanaient des Tisseurs de Rêves maudits. Enzo avait raison. Elle pouvait encore sentir la magie.
- Je connais bien la signature caractéristique de la Magie des Rêves de Séréna. Comme je connais Lénaïc son Guetteur, il est mon ami. Les Lunes de nos Tisseurs de Rêves sont voisines. Je n’ai hélas pas eu le temps de le prévenir de l’attaque du Rêveur Noir, ainsi, il aurait peut-être pu retarder l’endormissement de sa protégée. Par ailleurs, je suis également sans nouvelle de Charlie, c’est mon épouse et la Guetteuse de Tamara, le dernier membre du trio. Ces trois-là nous en font voir de toutes les couleurs, tant leur magie est puissante, mais la hiérarchie ne tient aucun compte de nos rapports.
Il se passa une main dans les cheveux. Il paraissait si las et si fatigué. Le pauvre, fait prisonnier et sans nouvelle de sa femme et de son amie. Éloïse avait de la peine pour lui.
- Enfin, reprit-il d’une voix plus rauque. Tout ça pour vous dire que j’ai perçu la Magie des Rêves de Séréna, mais la nature de son pouvoir était subtilement différente. De plus, j’ai réellement perçu un sortilège de proclipsion. Mais, cette essence était... Brute et violente. Comme celle des enfants Centraliens qui apprennent à apprivoiser leurs dons. C’est de la magie arcanique qu’a utilisé la Tisseuse de Rêves, même si je sais que ça n’a pas de sens. Depuis j’ai perdu sa trace. Je pense que les Corrompus aussi. J’ai entendu le Rêveur Noir donner des ordres pour passer au peigne fin toutes les Lunes du secteur avant qu’on ne me traîne de nouveau dans cette cellule.
Les yeux d’Éloïse s’agrandirent sous l’effet de la surprise. Si la jeune Tisseuse de Rêve avait réussi à s’enfuir, peut-être que son frère et les autres y étaient parvenus également ? Auquel cas, il était possible qu’ils soient en train de pister les Corrompus qui l’avaient enlevé.
C’était une minuscule lueur d’espoir, mais Éloïse s’y accrocha de toutes les forces qu’il lui restait. Quant à la possibilité que la Rêveuse ait fait appel à de la Magie Centralienne, cela tenait du miracle, mais il n’était pas temps de s’en occuper, pas encore.
- Enzo, si ce que vous dites est exact, alors nous devons nous tenir prêts, déclara-t-elle d’une voix plus assurée. Si certains des soldats de Centralia sont en vie, tout espoir n’est pas perdu pour nous. Nous allons peut-être pouvoir nous racheter pour nos fautes. Aux dernières nouvelles, Tamara Moretti n’avait pas encore succombé à la Corruption. Ce qui veut dire qu’il y a encore un espoir pour votre femme.
- Je donnerai ma vie pour sauver celle de Charlie, répondit Enzo, le ton emprunt d’une émotion palpable. Elle est extraordinaire. C’est une Magicienne extrêmement douée. Elle aurait pu travailler à la Tour de l’Archimage, vous savez ? Elle a refusé et pris un poste de Guetteuse, seulement parce qu’elle ne voulait pas que nous soyons séparés. Je ne lui arrive pas à la cheville, mais s’il y a quelqu’un qui peut tenir tête aux Corrompus, c’est bien ma Charlie. J’espère de tout mon cœur que vous avez raison et qu’elle est encore en vie. Si jamais nous nous en sortons, je ferai une offrande au Temple de l’Esprit. Les arcanes m’en soient témoins.
Éloïse ne répondit pas. Elle se concentrait pour essayer de percevoir davantage de signatures magiques par-delà ses entraves. Tout en espérant sincèrement connaître un jour le bonheur d’aimer un être aussi fort qu’Enzo adorait sa femme. Pour cela, il lui faudrait survivre. Et, oser affronter ses propres insécurités.
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