Chapitre 1, partie 1 : Séréna

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La porte vitrée coulissa silencieusement, laissant apparaître un homme dont seuls les yeux fatigués étaient visibles sous son calot et son masque chirurgical. Le médecin anesthésiste réanimateur, vêtu d’une tenue de bloc d’un vert criard, poussait un brancard sur lequel était étendue une personne visiblement mal en point. Séréna Kellerwick, infirmière de son état, leva la tête de l’ordinateur devant lequel elle se trouvait. Elle était vêtue de manière semblable à la différence qu’elle ne portait pas de masque. Le bloc opératoire était étrangement calme. La fourmilière habituelle n’était plus qu’une succession de couloirs et de salles silencieuses. À l’exception d’une partie de la salle de Réveil qui se trouvait pour l’instant dissimulée à la vue de Séréna, de l’anesthésiste et de son patient par un ensemble de paravents.

Délaissant le chariot sur lequel se trouvait l’ordinateur portable, Séréna se porta à la rencontre des nouveaux arrivants. Alors qu’elle aidait le docteur à relier le patient à un scope pour surveiller le cœur, la tension artérielle et la saturation en oxygène, elle écouta attentivement la relève que lui transmit le médecin :

– Voici Monsieur Dubois, il a été admis chez nous pour une fracture du col du fémur, énonça-t-il mécaniquement et d’une voix lasse. L’intervention visant à réparer sa hanche s’est bien passée. Compte tenu de son état général et de ses antécédents, j’ai préféré lui faire une rachianesthésie plutôt qu’une anesthésie générale.

La rachianesthésie consistait à endormir uniquement les membres inférieurs et non pas à endormir entièrement le patient. Une solution moins invasive pour les personnes âgées et fragiles. Séréna hocha la tête et sourit au vieil homme.

– Bonjour Monsieur Dubois, je viens d’accueillir votre épouse. Elle est installée derrière les paravents. Je vais m’occuper de vous et ensuite, je vous emmènerais la voir.

Madame Dubois était une nouvelle victime de la maladie du sommeil qui frappait le monde depuis huit mois à présent. C’est en la trouvant inanimée que son mari s’était précipité vers le téléphone pour appeler les secours et qu’il était tombé, se brisant le col du fémur au passage. L’infirmier des urgences l’avait raconté à Séréna en la prévenant qu’elle allait recevoir le couple. Lui du côté salle de réveil post chirurgie et elle dans le service de fortune monté en catastrophe de l’autre côté des paravents, afin de pallier l’afflux de malades qui faisaient déborder les hôpitaux et les cliniques.

L’état d’urgence avait été déclaré en même temps que le plan blanc. Toutes les opérations non vitales s’étaient vues déprogrammées et c’est ainsi qu’une partie de la salle de réveil avait pu être libérée pour y installer des lits. Ce jour, Séréna, seule infirmière en poste dans cette partie du bloc opératoire, devait en même temps surveiller les patients opérés ainsi qu’une dizaine de comateux incapables de sortir de leur état de sommeil.

La jeune infirmière ne comptait plus ses heures, quant à l’anesthésiste, il était là depuis la veille et serait encore de garde jusqu’au soir. Il reprit de sa même voix lasse.

– Il a un sacré hématome, ce ne serait pas du luxe si on lui passait deux poches de sang.

– D’accord, répondit Séréna en hochant la tête. Mais, tu me les prescrit comme il faut. J’ai vraiment pas le temps de passer des heures au téléphone avec l’établissement français du sang.

– Tu sais depuis combien de temps je suis là ? soupira le médecin. Tu sais combien j’ai encore de patients qui attendent que je les endorme ? T’es toute seule ? Il n’est pas là ton mec aujourd’hui ?

– Alors d’une, c’est pas mon mec, de deux, il prend une journée de repos bien méritée après sept gardes de douze heures d’affilée. Donc oui, je suis la seule infirmière, parce que mes autres collègues sont soit malades, soit affectés ailleurs. Par conséquent, moi aussi j’ai beaucoup de boulot et contrairement à toi j’ai pas fait les dix ans d’études qui me permettent de signer les ordonnances.

Du haut de ses vingt-cinq ans, Séréna ne s’en laissait pas conter. Surtout pas par des médecins grognons. En général, il suffisait de leur répondre sur le même ton agacé et la pression redescendait.

– Ok, ok, capitula l’anesthésiste en levant les mains. C’est bon t’a gagné.

Le vieil homme avait assisté à l’échange sans dire un mot, l’air fatigué et le regard éteint. Tandis que le docteur tournait les talons pour aller s’occuper du patient suivant, Séréna regarda Monsieur Dubois en souriant.

– Allez chef, je sais qu’il fait très froid dans les salles de bloc, alors je vais vous réchauffer, surveiller que vous allez bien, vous administrer du sang pour que vous retrouviez la forme et ensuite, on ira voir Madame.

Monsieur Dubois répondit par un grognement fatigué. Ce n’était pas surprenant. Il était encore groggy de l’anesthésie. La jeune infirmière l’observa au travers du prisme de ses compétences professionnelles, certains signes ne trompaient pas : sa peau parcheminée, ses lèvres et sa bouche sèche et son rythme cardiaque rapide. Il était déshydraté. Le sang allait lui faire du bien, mais en attendant, lui procurer un apport de liquide via sa perfusion ne serait pas du luxe.

Elle lui fit un clin d’œil tout en branchant la couverture chauffante. Hélas, en découvrant l’état du cathéter veineux, Séréna grimaça. Il avait certainement dû être posé à la va-vite par les pompiers ou le Samu. Le point d’entrée était rouge et inflammatoire. Le pansement qui le maintenant en place, partiellement décollé.

– Je suis navrée Monsieur Dubois, reprit-elle d’une voix désolée. Je vais devoir vous perfuser à nouveau.

Le vieil homme gémit et voulu retirer son bras. Séréna procéda dès lors avec des gestes lents, promettant au patient qu’elle lui expliquerait ses actions à chaque étape et qu’elle se montrerait la plus douce possible. Pendant qu’elle préparait son matériel, elle continua de parler d’une voix calme et posée.

– Est-ce que vous faites des rêves Monsieur Dubois ? Pour ma part, oui. En réalité, j’ai un super pouvoir. Je suis une rêveuse lucide. Ça m’a demandé pas mal d’entraînement et d’exercices de conditionnement mentaux, mais j’arrive à contrôler mes songes. J’ai conscience d’être endormi et je maîtrise mon univers onirique.

Le patient écoutait la soignante avec attention, ne songeant même plus à essayer de retirer son bras.

– Pas plus tard que la nuit dernière, j’ai fait un rêve récurrent. Voulez-vous que je vous le partage ?

Le vieil homme opina du chef, son regard fatigué rencontrant les yeux bleu indigo de de Séréna. Cette dernière lui sourit.

– Je me trouve sur une plage de sable blanc, raconta-t-elle sa voix toujours douce. J’aime l’eau, c’est vraiment un élément dans lequel je me sens à l’aise. La mer devant moi possède trois nuances de bleu turquoise et elle est si limpide que je peux distinguer les poissons qui abondent et les coquillages de toutes les couleurs qui tapissent le fond. Le soleil se trouve à son zénith et diffuse une lumière chaude. Une brise légère souffle en ramenant l’odeur des embruns. Mes pieds s’enfoncent dans le sable humide et la mélodie du ressac sonne comme un appel à la méditation...

Alors qu’elle parlait, le temps sembla se suspendre un instant dans la salle de réveil. Monsieur Dubois retenait son souffle et même le bruit des moniteurs parut diminuer quelque peu. C’était comme si les murs blancs s’estompaient, laissant place à l’océan, au bruit des vagues et à la douce chaleur de l’astre solaire sur la nuque de Séréna. Surprise, elle secoua la tête et cet instant comme suspendu prit fin. Toutefois, l’impression de calme et de sérénité demeurait et la jeune infirmière avait tranquillement pu terminer ses soins.

Alors qu’elle se dirigeait vers l’ordinateur pour s’assurer que le docteur avait correctement effectué la prescription des poches, elle entendit Isabelle, l’aide-soignante avec qui elle travaillait en binôme, l’appeler par son prénom. Le ton de sa collègue était calme, mais après plusieurs années passées à bosser ensemble, Séréna savait reconnaître l’urgence derrière l’intonation de la voix de sa collègue.

Délaissant Monsieur Dubois, elle franchit les paravents au moment où plusieurs scopes se mettaient à sonner simultanément. De ce côté de la salle de réveil, dix lits d’hôpital étaient installés, cinq de part et d’autre, se faisant face. Les patients endormis étaient tous reliés à des machines qui surveillaient leurs paramètres vitaux.

– Ça recommence, déclara Isabelle, d’une voix rauque. Trois d’un coup.

Trois malades s’agitaient en effet. Les yeux clos, ils étaient secoués de spasmes et leurs rythmes cardiaques étaient en train de s’emballer dangereusement. Mme Dubois faisait partie du lot. Séréna inspira à fond.Pas de panique, reste professionnelle, songea-t-elle.

– Isa, tu sonnes, déclara-t-elle calmement. Je prépare les médicaments d’urgence.

L’aide-soignante se dirigea d’un pas rapide vers le bouton d’urgence et le pressa. Une alarme retentit immédiatement dans tout le bloc opératoire. Tous les soignants disponibles convergèrent vers la salle de réveil. Hélas tous savaient déjà comment les choses allaient se terminer. Encore une fois, ils y mettraient tout leur cœur et toute leur énergie, mais l’issue serait la même.

Un matin, huit mois plus tôt, plusieurs milliers de personnes ne s’étaient pas réveillées après leur nuit de sommeil. Pas mortes non, seulement profondément endormies, incapable de se réveiller. Chaque matin depuis lors, les victimes étaient de plus en plus nombreuses. Cette étrange affliction, une énigme pour la médecine, frappa simultanément tous les continents et l’ensemble de la population. Les enfants, comme les adultes, les vieux comme les jeunes. Parfois des familles entières, parfois seulement un membre isolé. Les autorités sanitaires mondiales, débordées, n’avaient pu identifier ni de patient zéro, ni de zone de départ. Et quotidiennement le nombre de victimes augmentait.

Le mystère autour de cette maladie, qui demeurait une énigme pour la médecine, s’épaissit encore lorsque les victimes se mirent à décéder par vague et sous le coup d’une grande souffrance, sans pour autant que des symptômes supplémentaires soient apparus. C’était précisément ce qui était en train de se produire.

Séréna et ses autres collègues, infirmiers anesthésistes et aides soignantes, pilotés par le médecin anesthésiste réanimateur, firent de leur mieux... Mais, c’était un combat perdu d’avance. Tandis que Séréna recouvrait le visage dénué de vie de Madame Dubois en attendant que les brancardiers ne l’emmènent vers la chambre mortuaire, elle retenait des larmes de frustration et de douleur. Elle ne pouvait pas s’effondrer maintenant. Sa garde n’était pas terminée, il restait les poches de sang à administrer, d’autres patients à réveiller et on lui avait déjà annoncé l’arrivée de trois nouveaux malades qui prendraient la place des décès du jour.

Séréna serra les poings, alors qu’elle luttait contre le sanglot qui voulait jaillir de sa gorge. Isabelle posa une main sur son épaule avec douceur.

– Vient Séréna, lui dit-elle avec empathie. On a besoin de respirer cinq minutes.

La jeune infirmière se laissa mener vers la petite salle de pause non loin de là. Il était exclu de quitter le bloc opératoire, les patients restants ne pouvaient être laissés seuls. L’aide-soignante déposa une tasse de thé fumante entre les mains de Séréna. Cette dernière avait une sainte horreur du café. Elle remercia son amie d’un signe de tête.

– On a fait tout ce qu’on a pu, reprit Isabelle d’une voix douce. Il ne faut pas que ça te ronge comme ça.

– Je sais Isa, mais ça devient de plus en plus dur de prendre de la distance. Il y a cet homme-là, juste derrière la porte. Il s’est brisé la jambe parce qu’il voulait que sa femme soit secourue et maintenant, elle est morte. Et l’anesthésiste n’a même pas eu le temps d’aller le lui annoncer. Il fallait qu’il retourne en salle d’opération. Et moi qui lui ai promis qu’il pourrait la voir une fois la transfusion terminée. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire maintenant ?

– Tu vas lui passer les poches de sang comme prévu, répondit l’aide-soignante. Et tu vas continuer de lui apporter du réconfort comme tu l’as si bien fait tout à l’heure. Je t’ai entendu, tu sais. Je sentais presque le sable chaud dans mes crocs ! Tu m’as fait voyager bien loin d’ici.

Séréna pouffa. Pour elle qui n’avait pas de famille, elle disait souvent qu’Isabelle, la plus âgée et la plus à l’écoute de toute l’équipe de la salle de réveil, était un peu comme sa “maman de substitution”.

– Et pourtant, répliqua-t-elle, l’ombre d’un sourire aux lèvres. Le seul littoral que j’ai jamais vu, c’est celui de Palavas-les-Flots. Il n’a rien de très exotique.

Les deux soignantes parvinrent à rire un peu. Le thé bu en vitesse et quelques biscuits secs leur permirent d’aller au bout de la journée. Séréna quitta la clinique un peu après vingt heures par une chaude soirée d’été. C’était la saison ou la ville de Montpellier était la plus animée. Avec la fraîcheur relative qui s’installait au coucher du soleil, Séréna avait pensé plus tôt retrouver quelques amis en terrasse autour d’une boisson fraîche et de quelques tapas, mais au final, elle n’en ressentait plus la moindre envie.

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