Chapitre 15 : Séréna
Armand et Séréna continuèrent de converser paisiblement, en échangeant sur les mœurs de leurs mondes respectifs. Lorsque Charlie les rejoignit, ils s’étaient assis sur un rocher. La tension initiale qu’il y avait entre eux s’était légèrement apaisée.
- ... Non, sérieusement ? disait Armand d’un air incrédule. Vous jouez à vous battre avec des épées en mousse ?
- Non mais bien sûr, dit comme ça, ça semble totalement ridicule, répondit Séréna d’un ton mi-gênée, mi-amusée. Beaucoup de Terriens nous considèrent comme excentriques. Exactement comme vous le faites actuellement. Ne niez pas, je le vois dans vos yeux.
– Je ne me le permettrais jamais, se justifia-t-il en levant les bras, mais ses yeux pétillaient.
– C’est un moyen comme un autre d’évacuer la pression, essaya-t-elle d’expliquer tout en ayant l’impression de s’enfoncer davantage. La vie dans mon pays est malheureusement plutôt stressante et difficile, surtout ces derniers temps. Pour tous les passionnés de mondes imaginaires comme moi, nous sommes nombreux, c’est un moyen de s’évader du quotidien. En plus, on ne fait pas que se taper dessus avec de fausses armes. Il y a souvent une intrigue politique et/ou diplomatique, et pour ma part, c’est plutôt cet aspect du jeu qui m’intéresse.
– Quelle drôle d’idée, s’étonna le Prince. Que ne donnerai-je pas pour ne jamais prendre part aux intrigues politiques et diplomatiques de mon Royaume.
– Charlie ! s’exclama Séréna, heureuse de cette diversion bienvenue. Tu as pu te reposer ? Comment te sens-tu ?
– Mieux, merci, répondit la Guetteuse. À présent, que sera notre prochain mouvement ?
Séréna lança un regard reconnaissant à Charlie. L’attitude directe de la Centralienne lui permettait d’arrêter de se ridiculiser devant le Prince. Pourquoi diable avait-elle eu l’idée saugrenue de lui parler de sa passion pour les Jeux de Rôles Grandeur Nature ?
Pendant que Séréna pansait les plaies de Charlie, elle lui avait raconté tous les événements de la nuit précédente, depuis l’attaque du Rêveur Noir, jusqu’à leur rencontre dans le bosquet.
- Malheureusement, nous ne disposons pas de beaucoup d’options, répondit Armand qui avait retrouvé une expression grave. Vous restes il des cristaux de proclipsion pour envoyer un message ?
- Hélas non, reconnut Charlie en secouant la tête. Dans ma tentative ratée pour secourir Tamara, les Corrompus m’ont confisqué toutes mes affaires. Quand j’ai eu l’opportunité de m’enfuir, je n’ai pas eu le temps de les récupérer.
- Tu ne peux pas simplement nous proclipser ? demanda Séréna avec curiosité. Un petit coup de téléportation et hop, c’est dans la poche.
- Ça n’est pas si facile qu’il n’y paraît, expliqua Charlie, l’air grave. Je dispose seulement d’une réserve de magie limitée. Une jauge qui s’épuise vite avec la proclipsion. En plus, nous sommes trois, c’est un effort supplémentaire lorsque l’on n’est pas seul. Mettons que je nous transporte à trois Lunes d’ici, mais que j’ai besoin de reconstituer mon pouvoir. Astrid nous repèrera et ils nous tomberont dessus avec les Barghest.
- Et si tu m’apprends ? insista Séréna. J’ai bien réussi une fois après-tout.
- Tu as surtout eu un énorme coup de chance, répliqua Charlie avec un demi-sourire. La maîtrise de la proclipsion demande du temps et un minimum de contrôle.
La Tisseuse de Rêve eut une moue de déception. Mais, elle devait se rendre à l’évidence, Charlie était la voix de la raison.
- J’ai récupéré suffisamment de puissance magique pour nous ramener auprès de Tamara et assurer une diversion si nécessaire. annonça la Guetteuse. Astrid est accompagnée de deux douzaines de Rêveurs Corrompus et d’une dizaine de soldats Septentrionaux. En les attirant ailleurs, nous pourrions récupérer mes affaires. Avec tout le nécessaire pour envoyer un message à Centralia.
- Les Septentrionaux, j’en fais mon affaire, dit Armand avec détermination. En revanche, il faudrait parvenir à attirer les Corrompus ailleurs.
- C’est un début de plan, admit Séréna. Mais, je vous préviens, il est hors de question que je parte d’ici sans Tamara.
Pendant quelques instants, personne ne dit rien. Chacun réfléchissant à la meilleure diversion possible pour appâter leurs ennemis loin de Tamara. Charlie, elle, regardait fixement Séréna.
- Ce pouvoir que tu as utilisé hier soir pour vous proclipser ici ? D’où vient-il ?
- Je l’ignore, répondit la jeune femme.
- Je connais bien l’essence de ta magie des Rêves. Quand Tamara, Damien et vous rêvez ensemble... C’est comme une symphonie. Vos pouvoirs s’accordent entre eux, ils sont complémentaires, et ils ont une signature très significative. Mais, ce que j’ai perçu hier soir était... particulier. Ni vraiment de la magie des Rêves, ni de la magie Centralienne. Comme une subtile alliance de ces deux pouvoirs. C’est totalement inédit dans l’histoire de Centralia et de Terra. Pardonne-moi cette question, mais qui sont tes parents Séréna ?
- Je l’ignore, répondit-elle encore et son visage se ferma. J’ai été découverte devant la porte d’un établissement de Protection de l’Enfance. J’avais juste quelques heures. Personne ne s’est jamais manifesté pour venir me chercher.
La Rêveuse releva la tête, dans son regard une lueur de défi. Comme pour dire,je ne veux pas de votre pitié. Parce que c’était bien souvent ce qu’elle lisait dans les yeux des rares personnes auxquelles elle avait conté son histoire. Peut-être en décela-t-elle sur le visage de Charlie. En revanche, l’expression d’Armand en était dépourvue, il la regardait avec une intensité qui la mit mal à l’aise.
- Donc, tu ignores d’où tu viens ? demanda la Guetteuse. Alors, tu pourrais parfaitement avoir du sang de Centralien dans les veines.
- C’est impossible, l’interrompit Armand. Sa voix avait le tranchant d’une lame. Si un enfant de cette nature était venu au monde, nous le saurions.
- Sauf votre respect, Votre Altesse, il y a visiblement beaucoup de choses que nous ignorons dans cette histoire, répondit Charlie sans se départir de son calme. Je ne suis pas dans les secrets de la couronne. Cependant, je ne doute pas un instant que si la royauté avait été informée de l’existence d’un enfant mi-Centralien, mi-Terranéen, il aurait déjà été mis en sécurité depuis bien longtemps au Palais ou à l’académie de Magie. Enzo, Lénaïc et moi essayons depuis des mois déjà d’alerter les supérieurs de notre Ordre quant aux pouvoirs exceptionnels de nos Rêveurs, mais nos rapports restent lettre morte.
- Vous accusez votre hiérarchie ? interrogea Armand, soupçonneux.
- Non, assura la Guetteuse. Eldric Luminar, le guide de l’Ordre des Guetteurs, est un grand Mage, fidèle à la couronne. Sigrid, en revanche, possède des pouvoirs considérables... Peut-être a-t-elle fait en sorte que l’enfant du Rêveur et de la Guetteuse demeure dans l’ombre.
- Euh... excusez-moi, mais ça vous dérangerait de m’inclure dans cette conversation ? demanda Séréna agacée ? De quel enfant parlez-vous ?
- Il s’agit d’une Prophétie, expliqua Armand. À propos d’un enfant qui aurait à la fois du sang du Monde Central et de Terra dans les veines et qui posséderait des pouvoirs considérables.
Le regard d’avertissement que le Prince lança à Charlie n’échappa pas à la Rêveuse.
- Si vous êtes réellement celle dont parle cette prédiction, Séréna, poursuivit la Guetteuse. Vous possédez un pouvoir inédit dont personne ne connaît ni la portée ni la puissance.
– C’est ridicule ! répondit la Terranéenne en levant les yeux au ciel. Une prophétie, et puis quoi encore, bientôt, vous allez me dire que je suis une élue, comme Anakin Skywalker ou Harry Potter ?
Elle fanfaronnait pour dissimuler son trouble. Cette révélation la chamboulait plus qu’elle ne voulait le reconnaître. Quant à Armand et Charlie, ils cillèrent et se regardèrent avec une lueur d’incompréhension dans le regard. Séréna aurait presque eu envie d’en rire si la situation n’avait pas été aussi grave.
- Laissez tomber, reprit-elle. Admettons que mon pouvoir soit un mélange de Magie Centralienne et Terrienne. Qu’est-ce que ça change ? De toute manière, je ne maîtrise rien. À l’instant où je lui ai lâché la bride, sous le coup de la terreur, je nous ai transportés ici Armand et moi par pure maladresse.
- À ta place, je n’en serais pas si certaine, répondit Charlie. La manière que tu as de contenir ton pouvoir pour qu’on ressente à peine sa présence est remarquable. C’est une chance, car si tu avais laissé libre cours à ta magie, Astrid et ses sbires vous auraient retrouvés le Prince et toi. Ensuite, elle vous aurait livrés au Rêveur Noir.
- Alors peut-être que notre salut réside en vous, Séréna, reprit le Prince en la regardant fixement. Vous avez résisté au Rêveur Noir, votre Magie des Rêves est extrêmement puissante et un autre pouvoir, dont nous ignorons l’origine, coule dans vos veines. C’est probablement cette magie, l’antidote à la Corruption. Qu’en pensez-vous Guetteuse ?
- C’est possible, répondit-elle, ses yeux allant successivement de la Rêveuse au Prince. Mais, c’est vous qui...
- Très bien, l’interrompit Armand. Alors voilà ce que nous allons faire...
Quelques heures plus tard, Séréna resserrait sa prise sur la dague qu’Armand lui avait confiée, « au cas où » ... Charlie l’avait briefée sur le terrain qui entourait la brèche dans laquelle Tamara était retenue. La Guetteuse l’avait proclipsée à environ un kilomètre de la zone. Pas trop proche pour éviter qu’Astrid et son escorte repèrent sa proclipsion. L’endroit grouillait de sentinelles et la Rêveuse, dissimulée dans un renfoncement rocheux, attendait le signal pour sortir de sa cachette.
Charlie et Armand devaient faire diversion pour attirer les sbires de Sigrid loin de leur camp de base : les bords de la faille où Tamara enfouissait ses peurs les plus sombres. La Guetteuse lui avait expliqué que sur chaque Lune de Tisseurs de Rêves se trouvait un endroit où le Rêveur dissimulait ses peurs et ses cauchemars qu’il n’était pas en mesure d’affronter. Sur l’Astre de Tamara, ce lieu de terreur avait la forme d’une brèche profondément creusée dans le sol. L’amie de Séréna était retenue à l’intérieur. La faille était bordée par de nombreux rochers dont les pointes étaient aiguisées comme des rasoirs. Ils offraient cependant de nombreux endroits où se dissimuler, c’était ainsi que Charlie était parvenue à fuir.
Soudain, Séréna ressentit l’émergence d’un pouvoir. Il ressemblait beaucoup à celui qu’elle avait perçu en Lénaïc, mais subtilement différent. Elle comprit qu’il s’agissait du déploiement de la Magie de Charlie. C’était le signal. Elle compta trois minutes, son cœur battait la chamade. Une fois le temps écoulé, en dépit de ses jambes flageolantes, elle se força à se lever et à courir droit vers le nord.
Elle lutta contre le désir d’aller le plus vite possible, imposant à son corps de ralentir ses foulées, car elle devait garder de l’énergie pour ce qu’il lui restait encore à accomplir. Si jamais le plan tournait mal, Charlie lui avait assuré qu’elle se proclipserait auprès d’elle en un clin d’œil pour la récupérer et les ramener le Prince et elle en lieu sûr. Mais, que se passerait-il si Astrid et ses soldats prenaient le dessus sur Armand et la Guetteuse ? Séréna frissonna et s’empressa de chasser cette pensée, car elle venait de repérer un rocher à la forme significative. Elle ralentit l’allure et contourna prudemment l’amas rocheux.
La brèche apparut comme Charlie le lui avait assuré. Sur le bord opposé à celui où elle se trouvait, elle aperçut ce qui pouvait ressembler à un campement. Personne à l’horizon. La jeune femme se remit à courir. Arrivée au bord de la faille, elle lutta contre le vertige et la nausée. À une trentaine de mètres en dessous du sol, dans une anfractuosité fermée par des barreaux, se trouvait Tamara. Le sang de Séréna ne fit qu’un tour. Elle distinguait la silhouette de son amie étendue sur le sol, prostrée. L’espace était si exigu que Tam ne pouvait même pas étendre ses jambes.
Séréna ferma les yeux. Comme lorsqu’elle avait fait apparaître le nécessaire à pansements, elle permit à sa Magie des Rêves de jaillir d’elle. Jusqu’à ce moment précis, elle n’avait pas réalisé les efforts qu’elle devait déployer pour étouffer son pouvoir. Ce fut à peine plus difficile que lorsqu’elle se trouvait encore sur sa Lune, ignorant si cette facilité était normale ou le fruit de ses facultés soi-disant exceptionnelles. Elle tissa son rêve et un escalier apparut accroché à la paroi rocheuse jusqu’à la cellule dans laquelle Tamara était retenue prisonnière. Séréna s’assura une dernière fois, du mieux qu’elle pût, qu’elle était parfaitement seule à la surface avant de s’élancer dans l’escalier pour rejoindre son amie. Un peu avant d’atteindre le cachot, elle tissa un nouveau rêve pour qu’une grande plate-forme apparaisse devant les barreaux. Inutile de prendre des risques supplémentaires en risquant de tomber dans le vide. Elle rejoignit enfin la geôle et se jeta à genoux devant la grille :
- Tamara ! C’est moi, Séréna. Je suis venue te sortir de là. Tu m’entends ? Tam ?
Son amie remua faiblement et ouvrit les yeux. La Rêveuse ne put réprimer un mouvement de recul. Les pupilles de Tamara, habituellement couleur noisette, étaient désormais presque entièrement noires. Séréna ressentit la magie ténébreuse qui cernait Tamara, sensiblement la même que le Rêveur Noir avait essayé de déployer contre elle.
En découvrant son amie ainsi, une colère froide s’empara de la Tisseuse de Rêves. Ceux qui avaient tant fait souffrir son amie allaient le payer très cher. Mais, pour l’heure, elle devait délivrer Tamara, remonter à la surface, et envoyer un signal à Charlie à l’aide de la magie. La Guetteuse devait les proclipser en lieu sûr. Ensuite, soutenue par le pouvoir de Séréna, elle essaierait de rejoindre le Comptoir du Sud et de contacter Centralia pour demander de l’aide en espérant que leurs poursuivants ne les retrouveraient pas avant l’arrivée des renforts.
Alors qu’elle allait tisser un nouveau rêve pour faire disparaître les barreaux du sinistre cachot, la jeune femme sentit un picotement dans la nuque, un avertissement. Tout son corps se raidit, et se couvrit de chair de poule. La présence qu’elle ressentait juste derrière elle semblait voilée de ténèbres et mortellement dangereuse. Une voix lui susurra à l’oreille :
- Mon supérieur m’avait prévenu que tu allais venir, Séréna Kellerwick, dit Astrid d’un ton aussi froid que la glace. Je serais récompensée pour ta capture et celle de cette pauvre fille faible que tu appelles ton amie.
Séréna déglutit, et se força à se retourner lentement. Astrid était grande et mince. Sa peau couleur ébène paraissait absorber la lumière, ses cheveux noirs étaient tressés, mais ce qui frappa la Rêveuse, ce furent ses yeux : deux puits de ténèbres insondables.
Merde !
La Rêveuse rassembla son pouvoir, mais la Corrompue fut plus rapide. Elle déploya son cauchemar avant que Séréna ait pu achever de tisser son rêve. La plate-forme, le cachot, Tamara, tout disparut autour d’elle et la jeune femme se retrouva piégée dans les ténèbres, cernée par des monstres d’ombre prêts à bondir sur elle. Des chaînes qui semblaient être constituées d’obscurité l’entravèrent. Séréna ne ressentait plus le pouvoir de Charlie, elle était seule pour affronter son ennemie. Cette dernière se mit à rire, un rire sans joie, sans éclat, qui n’avait plus rien d’humain.
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