Hypnerotomachia (3/3)

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La voix d'Ottilia exprimait plus de lassitude que de quoi que ce soit d’autre. Elle était plus grande que son ex d’une tête, avait des cheveux très noirs coupés courts et un visage pâle marqué par une moue hautaine. À côté d’Evelyne, elle ressemblait à une fille bien correcte à côté d’une clocharde en pleine gueule de bois. Ses vêtements noirs avaient des airs modestes tout en offrant une allure d’originalité, avec une veste à la texture du cuir, une jupe noire ornée de motifs discrets et des bottes couleur de jais. Son torse était décoré d’une foule de pins colorés représentant diverses licences de jeux vidéos et son épaule droite était paré d’une peluche représentant Arkhè le chaton structurel du cosmos présocratique, l’animal de compagnie de l’héroïne dans « Mon entéléchie de romance par antipéristase ». C’était un style qu’Evelyne lui aurait envié, si qui que ce soit d’autre qu’Ottilia avait eu la prestance nécessaire pour bien le porter.

« Ça va pas super, depuis un moment maintenant.

- Ah.

- Je ne m’attendais vraiment pas à te retrouver dans le monde éveillé.

- Moi non plus. »

Elle roula des yeux.

« Il faut qu’on parle ! reprit Evelyne avec fermeté. Et on peut pas laisser passer cette occasion.

- Je ne suis pas vraiment de cet avis… On peut très bien vivre sans se parler…

- Ottilia ! Tu m’as pourri presque toutes mes nuits depuis au moins un mois ! D’où tu fais apparaitre une grenade dans un bâtiment où tu n’as pas mis les pieds ? D’où tu téléportes des unités de cavalerie de nulle part ? Et je parle pas de la fois où tu avais des canons qui se rechargeaient en quelques secondes, ou des phalanges qui stoppent des éléphants à la seule force de leurs sarisses ! Et puis la putain d’attaque au napalm directement dans ma face !

- De quoi tu parles ?

- Non, tu peux pas jouer les ignorantes.

- Evelyne, je… »

Ottilia se mordait la joue pour ne pas grimacer. Evelyne résistait à l’envie de la saisir par les épaules et de la secouer pour qu’elle réponde.

« Tu parles des dernières nuits ?

- Oui !

- Oh. Oh… C’est gênant.

- Quoi ? Pourquoi ? »

Un nouveau soupir.

« Bon, Evelyne, j’aurai vraiment préféré ne pas avoir à te l’annoncer comme ça. En fait j’aurai préféré ne pas te l’annoncer du tout pour être honnête. Moi je voulais juste faire ma vie tranquille de mon côté.

- Tu sais bien qu’on peut pas.

- Si. Le mois dernier j’ai payé pour la séparation de notre domaine onirique. On a passé quoi, une année entière quasiment à se faire la guerre sans cesse pour un bout de terrain imaginaire ? Au début je dis pas, c’était marrant, mais au bout d’un moment c’était lassant, et je voyais bien que quoi qu’il arrive aucune d’entre nous ne parviendrait à reconquérir notre jardin onirique. Comme je suis pas une pute, j’ai payé pour la séparation et je t’ai laissé l’intégralité du domaine. Maintenant j’ai créé mon propre jardin de mon côté et j’espère y rêver tranquille. »

Evelyne commença à balbutier des choses, se tut, réessaya de dire quelque chose, et au final elle baissa la tête pendant une seconde, la releva et s’écria :

« Tu te fous de moi ?

- Hm… non ?

- C’est pas possible ! On a bataillé la nuit dernière ! Et toutes les nuits encore avant ! C'était toi ! Ton visage ! Tes tactiques ! Je l’ai quand même pas… »

La voix d’Evelyne mourut lentement. Elle sentit un picotement derrière ses yeux. Elle n’arrivait plus à parler.

« Oh. fit Ottilia. Oh, ma pauvre… Ma pauvre… C’est gênant. »

Elle se frotta les yeux avec deux doigts en prenant une grande inspiration.

« Écoute Evelyne… je sais pas quoi te dire à part peut-être… oublie-moi… ? Ça sonne cliché hein, mais c’est le mieux pour toi comme pour moi. Maintenant, salut. J’ai à faire. Passe une bonne journée. »

Et dans un claquement de talons, elle fit volte face pour s’éloigner. Evelyne ne lui retourna pas ses salutations. La tête baissée, le visage crispé, elle était mutique.

Dans un mouvement à la mollesse atterrante, elle leva la tête vers les nuages du firmament. Elle émit un soupir lourd. Un poids lui compressait le thorax comme si elle allait s’étrangler. Le désespoir peut-être ? Elle déglutit. Remua vaguement ses épaules. Serra les poings.

Et elle se remit en route pour rentrer chez elle.

Les fifres et les tambourins faisaient vibrer l’air. Les voix fusaient de ci et de là. Les armures rutilantes brillaient au soleil dans la verdoyante campagne, et Evelyne était excitée comme une puce.

Titillant son destrier avec de féroces coups d’éperons, elle prit la tête de la formation des cavaliers lourds et s’élança, oriflamme au vent et clairon aux lèvres. Le tonitruement virulent de l’instrument la gorgeait de ferveur, et une centaine de lances se dressèrent contre l’ennemi. Les destriers bardés d’acier lustré augmentaient progressivement la cadence. Leurs sabots martelaient le sol comme le tempo d’une musique qui se faisait de plus en plus frénétique. Les cris du clairon devenaient de plus en plus enjoués. L’esprit d’Evelyne était de plus en plus embrasé. L'excitation allait croissante comme un galop furieux.

En face, la ligne de lansquenets d’Ottilia n’arrivait pas à manœuvrer suffisamment vite. Ils avaient été flanqués alors que leurs lances étaient déjà en position. De là où elle chargeait, Evelyne ne voyait aucun obstacle, uniquement une centaine d’Ottilias incapables de riposter ou de fuir. Il y eut choc, il y eut piétinement, il y eut des frappes violentes de lances d’arçon jusqu’à ce que celles-ci se brisent et que l’on dégaine épées, masses d’armes et becs de corbin. Le clairon vint à bout du fifre et du tambourin qui partirent en déroute sous les railleries et les quolibets.

Puis un craquement sourd résonna dans l’air. Un fracas déchirant qui subjuguait tout le reste. Evelyne sentit la panique soulever son cœur presque immédiatement dès qu’elle reconnut le son caractéristique d’une artillerie de campagne. Fin de claironner ! Son cheval effrayé par le bruit trébucha et la fit choir. Des dizaines de gendarmes à cheval furent fauchés par des boulets de canons, déchirés et emportés dans le vent comme des fétus de paille. Des fétus de paille bardés d’acier, mais des fétus de paille tout de même.

Tombée au sol, le visage dans la boue et le sang, Evelyne réalisa que son adversaire avait sacrifié à dessein une colonne de lansquenets pour lui tendre un piège et l’oblitérer avec les coups de butoir de son artillerie. À coup de couleuvrine, ses cavaliers lourds se faisaient à présent hacher menus, et ceux qui tombaient dans le chaos de la charge étaient piétinés par des sabots ou égorgés par des lansquenets. C’était une horreur.

Et puis Evelyne fut assise, démoralisée, au pied d’un feu de camp. Le ciel bleu s’était fait remplacer par un firmament noir crépusculaire. AU pied d’un arbre biscornu, elle était assise, dans son armure, à contempler son feu de camp d’un regard triste. Autour d’elle, elle se voyait, mais elle était seule. C’était son visage reproduit sur une centaine de soldats qui l’entouraient avec un silence respectueux et morose. Leurs piques et leurs hallebardes baissées. Leurs regards fuyants. Ils paraissaient attendre quelque chose.

« Qu’est-ce que je fous, bon sang. »

Evelyne se prit la tête entre les mains.

« Qu’es-ce que j’ai foutu pendant un putain de mois de ma vie ! »

La bise fraîche et le chant des cigales lui répondirent. Elle se ramassa bientôt sur elle même, prenant ses genoux entre ses bras.

« Je suis presque sûre que je ne l’aime plus, pourtant. J'en suis... presque... certaine. J’ai juste besoin d’elle pour avoir un ennemi. Sinon, qu’est-ce que je vais faire ? »

Elle leva les yeux vers ses cohortes de soldats anonymes qui baissaient la tête. Dans la nuit, leurs visages étaient flous et sombres, mais elle était presque sûre de voir de la résignation sur leurs sombres faciès, comme s’ils savaient que leur raison d’être même était compromise.

« La guerre en songe. C’est plus que ce que je fais : c’est ce que je suis. Je ne me vois pas revenir à notre jardin ; avec les haies fleuries, les fontaines et les bosquets d’arbres fruitiers… quel intérêt toute seule ? Quel intérêt tout court ? »

Comme elle disait cela, elle vit poindre au loin les lumières de petits feu-follets entre les arbres d’une vaste forêt sombre. Elle et ses hommes étaient dans une clairière visiblement. Elle voulut changer de position et se rendit compte qu’elle avait un luth posé sur les genoux. Dans la réalité elle ne savait absolument pas en jouer, mais elle le prit dans ses mains et, instinctivement, commença à l’accorder.

Elle prit une longue inspiration et commença à jouer, un air lugubre d’abord, puis qui gagna petit à petit en énergie. D’autres instruments invisibles s’ajoutèrent les uns après les autres à sa mélodie. Nul besoin de voir l’orchestre pour que sa symphonie se fasse entendre. Elle essaya plusieurs airs qu’elle connaissait et se fixa finalement sur un qu’elle trouvait étrangement adapté : « Es schlägt ein fremder Fink im Land ». Des voix entonnèrent les paroles de la chanson. Des voix d’hommes. C’étaient ses lansquenets et ses gendarmes, mais leurs visages n’étaient plus les mêmes. Il y en avait des barbus et des moustachus, des grands et des petits, avec des tenues baroques ou bariolées pour certains, des livrées sinistrement monochromes pour d’autres.

Ils avaient changé les paroles. Evelyne se surprit à les découvrir au fur et à mesure que ses soldats chantaient. C’était une chanson douce amère jusque dans le moindre de ses accords, avec des accents de sarcasme et de joie. C’était une chanson sur la vie de soldat, sur les atrocités de la guerre, mais les soldats en faisaient un chant sur l’aventure, la victoire, l’échec, la mort, et le renouveau. Toujours avec un air d’ironie presque déplacée.

Evelyne se leva. Certains hommes souriaient. Elle est vit dans un coin qui échangeaient des blagues. D’autres qui se chamaillaient. Elle eut un sourire en coin.

Une lumière, plus vive que celle des feu-follets, creva le ciel. C’était une colonne de feu, et dans l’éclair ignescent fut révélée une silhouette colossale au milieu du ciel nocturne.

« Un dragon… » dit Evelyne d’un air désabusé.

Un hallebardier s’approcha et lança d’une voix rauque :

« Il est plus proche que prévu. Demain sera une journée difficile. J’espère que nous n’arrivons pas trop tard. »

Evelyne hocha la tête, dissimulant bien mal son sourire.

« Il nous faut espérer que la garnison de la cité n’a pas encore cédé face à l’armée des gobelins, dit-elle, mais s’ils ont un dragon, je doute que l’armée royale ait la moindre chance.

- Alors tout reposera sur nous.

- Ce n’est pas pour me déplaire. »

Elle porta une main à son épée.

« Soyez prêts. Demain je m’attends à une bataille d’ampleur, et à une victoire de même. Nous les écraserons sans pitié.

- Assurément, Dame Condottiere. »

Evelyne était désormais gonflée de fierté et d’assurance. Son rictus était maintenant supplanté par un sourire confiant.

C’était enfin arrivé. Comment appellerait-on ça ? Hypnephantasiomachie peut-être ?

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