15

7 minutes de lecture

Un coup de massue était venu secouer la famille Coste, ébranlant une certitude qui leur semblait immuable.

— Tu le savais depuis combien de temps ?

Bérénice regarda Fanny avec toute la grâce et la gentillesse qui la caractérisait. Les enfants de Padma Coste avaient toujours été la prunelle de ses yeux. Elle les avait protégés durant toutes ces années, selon les dernières volontés de leur mère. Et cette nouvelle lui déchirait l'âme tout autant.

Maxime l'avait mise dans la confidence depuis plusieurs mois et elle en connaissait les tenants et les aboutissants. Cependant, ce n'était pas à elle de leur dire. Seul Maxime était en mesure de le leur annoncer.

Bérénice hésita un instant à répondre ; elle plongea alors un moment son regard à travers la baie vitrée du salon, admirant ce jardin dont elle avait pris soin depuis toutes ces années, une pointe de regret au fond de la gorge.

— Je ne t'en veux pas. Je sais combien Maxime est dur. J'aurai sûrement aimé l'apprendre moins violemment. Mais d'un côté, je comprends sa décision.

Bérénice se tourna vers Fanny admirant cette petite fille adorable qu'elle avait vu grandir et souffrir en même temps. Elle était à présent une femme qui savait faire preuve de sagesse.

— À sa place, j'aurai pris cette décision beaucoup plus tôt. Cette maison, c'est le tombeau de nos souvenirs. Il y a eu trop de moments de tristesse. Le bonheur nous a quitté avec maman, finit-elle le regard perdu.

Elle imaginait déjà les pièces vidées des souvenirs douloureux, prêtes à accueillir un nouveau foyer plein de vie, baigné d'amour et de sérénité. Elle l'espérait au plus profond de son cœur, voulant donner une seconde chance à cette demeure otage de la souffrance des Coste. Seule une dernière question flottait dans l'air : "Où Maxime allait-il vivre ?"

Malgré tous leurs différents, tout ce qu'il lui avait fait subir depuis des années, elle semblait s'inquiéter sincèrement pour lui.

Lorsque Lucas entra dans la pièce, elle finit par ravaler ses pensées et essuya les quelques larmes qui perlaient à la commissure de ses yeux.

— Je vais vous laisser. Vous avez du temps à rattraper.

Bérénice observa un court instant les jumeaux se faire face, dans un silence des plus religieux, avant de quitter la pièce. Elle se retourna une dernière fois, inquiète pour toute cette famille déchirée depuis des années. La vente de la maison lui paraissait être une erreur monumentale mais Maxime n'avait pas souhaité en discuter davantage. Sa décision était ferme et définitive telle une sentence à laquelle on ne pouvait se soustraire. Pourtant, elle connaissait ce qui se cachait dans les cœurs de chacun, leur force comme leur faiblesse et tous les non-dits, toute la souffrance accumulée n'allait pas se résoudre de cette manière. Cette demeure était le fief de leurs souvenirs. Bons ou mauvais, ils étaient tout simplement ce qui les caractérisait désormais, et loin d'eux, elle se demandait comment elle pourrait encore prendre soin d'eux.

Cette décision l'affectait bien plus qu'elle ne l'aurait pu imaginer. Par la force des événements, Bérénice était devenue leur mère, sans pour autant la remplacer. Elle leur avait donné l'amour d'une mère partie trop tôt et d'un père absent.

Fanny baissa le regard la première, reconnaissant ses torts. Elle n'aurait pas du partir sans prévenir. Elle se souvint encore de la manière dont elle avait quitté la demeure des Coste. Une sempiternelle dispute avec son père avait fait volé en éclats toute l'amour qui lui restait pour lui tout comme pour elle-même. Il ne voulait ni croire en elle, en ses rêves, en ses aspirations, en ses projets. La jeune fille rêvait de poésie, d'encre qui se déroule sur le papier, de textes qui apaiseraient ses maux, d'apposer sa peine, de raconter ce que le monde lui a porté, mais son père ne voyait qu'un lubie de jeune effrontée. Il ne voulait pas la comprendre mais seulement l'assurance d'une bonne assise professionnelle, alors elle avait fui vers la capitale, pensant qu'elle pourrait s'émanciper des décisions de son père mais la réalité était revenue de plein fouet et elle ne pouvait pas vivre d'amour et d'eau fraîche, pour le moins, pas dans l'immédiat.

Dans ce départ précipité, elle n'avait laissé qu'un bout de papier déchiré à la volée sur le bord de la table de chevet de son frère jumeau, Deux petits mots lourds de sens "Pardonne-moi !" Elle y avait glissé sa colère, sa peine, ses peurs, ses angoisses les plus profondes à travers son silence. Elle savait que sa fuite allait provoquer une peine incommensurable dans le cœur de ses frères et surtout dans celui de Lucas, mais si elle était restée quelques jours de plus dans cette maison, elle aurait probablement implosé, la pression psychologique de Maxime étant trop dure à supporter. Des années qu'elle y faisait face mais plus elle grandissait, et plus les remarques de son père devenaient acerbes, acides, brûlantes. Alors, elle prit la décision de fuir. Sans eux. Sans lui.

Lorsque la porte se referma derrière Bérénice, un silence pesant s’installa dans la pièce. Fanny et Lucas s’observèrent sans un mot, comme deux étrangers qui hésitent à se reconnaître.

Fanny prit une profonde inspiration, les mains tremblantes, cherchant les mots pour briser cette distance qui paraissait infranchissable.
— Lucas… je suis désolée.

Lucas haussa un sourcil, son expression oscillant entre mépris et amertume.
— Désolée ? Après tout ce temps, c’est tout ce que tu as à dire ? Désolée ?

Fanny baissa les yeux, incapable de soutenir son regard.
— Je sais que je t’ai abandonné… Je sais que j’aurais dû…

— Que tu aurais dû quoi, Fanny ? me prévenir ? me parler ? rester ?! Tu n’as rien fait de tout ça. Tu es partie comme une voleuse, sans un mot, sans une explication. Tu crois que ton "pardonne-moi" griffonné sur un bout de papier pouvait réparer ça ?

La voix de Lucas se brisa sur la fin, trahissant une douleur qu’il essayait de contenir depuis des années.

Fanny sentit les larmes lui monter aux yeux, mais elle se força à les ravaler. Elle n’avait pas le droit de pleurer. Pas ici, pas devant lui.
— J’étais perdue, Lucas. Papa m’étouffait, il… il ne croyait pas en moi, en ce que je voulais faire de ma vie. Il me voulait différente, il voulait que je sois comme lui, que je me conforme à ses attentes. J’ai fui parce que je n’en pouvais plus…

Fanny ne put terminer sa phrase, ses mots s'étranglèrent au fond de sa gorge. La douleur du passé ressurgit d'un seul coup. Elle ne pouvait lui dire la vérité, la raison pour laquelle elle était partie si précipitamment.

Lucas croisa les bras, un rire amer s’échappant de ses lèvres.
— Et nous, Fanny ? Tu y as pensé, à nous, dans ta grande fuite ? Tu crois qu’on n’était pas là, nous aussi, à subir ses remarques, sa pression, son fichu perfectionnisme ? La différence, c’est qu’on est restés. On s’est battus, ensemble. Mais toi… toi, tu nous as laissés seuls.

— J’ai fait ce que je pouvais ! explosa Fanny, sa voix tremblante de colère et de culpabilité. Tu crois que c’était facile pour moi ? Je m’en voulais tellement, Lucas… Je m’en veux encore.

— Alors pourquoi tu n’es jamais revenue ? Pourquoi tu n’as jamais essayé de recoller les morceaux ? lança-t-il, les yeux brillants.

Fanny ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son n’en sortit. La vérité était qu’elle n’avait jamais su comment revenir. Elle avait laissé la distance et le temps creuser un gouffre qu’elle se sentait incapable de franchir.

Lucas détourna le regard, passant une main dans ses cheveux, comme s’il cherchait à calmer le tumulte en lui.
— Tu sais ce qui fait le plus mal, Fanny ? Ce n’est pas que tu sois partie. C’est que tu n’aies jamais cru que tu pouvais compter sur moi.

Ces mots frappèrent Fanny en plein cœur. Elle s’approcha de lui, hésitante, mais il recula d’un pas.


— Lucas, je… Je t’ai toujours admiré. Tu étais mon pilier, mon repère. Mais j’avais tellement peur… Peur que tu ne comprennes pas, peur que tu me juges, peur que tu sois déçu de moi.

Il secoua la tête, un rictus douloureux sur le visage.


— Déçu ? Fanny, j’aurais tout fait pour toi. Tout. Mais tu ne m’as pas laissé cette chance.

Un long silence s’installa, chargé de ressentiment et de regrets. Fanny sentit le poids de ses erreurs l’écraser, mais elle savait qu’elle ne pouvait pas tout réparer d’un coup.

— Je suis là maintenant, Lucas, murmura-t-elle. Je sais que ça ne suffira jamais, mais je veux essayer. Je veux qu’on essaie.

Il la regarda, son visage fermé, mais dans ses yeux, une lueur vacillante laissait entrevoir quelque chose. Peut-être une ouverture, peut-être simplement une fatigue de ce conflit qui n’en finissait pas.

— Je ne sais pas si je suis prêt, répondit-il enfin, la voix basse.

— Je comprends, dit-elle en hochant doucement la tête. Mais je ne partirai pas cette fois.

Lucas détourna le regard et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il s’arrêta, l’ombre d’une hésitation dans ses gestes.


— Ce n’est pas en un week-end qu’on va réparer tout ça, Fanny.

Elle esquissa un sourire triste.


— Non. Mais peut-être qu’on peut commencer.

Lucas hocha la tête sans se retourner, puis disparut dans le couloir, laissant Fanny seule avec ses pensées et l’espoir ténu qu’un jour, il pourrait lui pardonner.

Annotations

Vous aimez lire Peaceful ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0