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La maison des Coste avait traversé des heures sombres. Le décès de Padma l'avait plongée dans les abysses. Maxime, lui, n'avait jamais remonté la pente. Pourtant, Il tenait à toujours montré l'image d'un homme sûr et affirmé pour mener à bien ses affaires tant professionnelles que personnelles. En tant que promoteur immobilier réputé dans la région, il se devait d'apparaître sous son meilleur jour au quotidien. En tant que père, il rêvait de voir chacun de ses enfants réussir. Quatre garçons et une fille. Cinq âmes privées de repères maternels qu'il avait tenté de guider à coup de comportement surprotecteur, la plupart du temps dictatorial. Il devait avoir le contrôle sur tout, quoi qu'il en coûte.

C'était un soir d'hiver. Toute la famille s'était réunie au coin du feu, partageant des histoires drôles dans une ambiance légère et joyeuse. Padma et Bérénice avaient préparé un plateau de chocolats chauds parfumés à la cardamome accompagnés de biscuits au miel. Son sourire bienveillant apportait chaleur et sécurité dans le foyer des Coste. Maxime contemplait sa famille avec un sentiment de plénitude absolue. Il ne pouvait être plus comblé qu'à ce moment précis. Tout correspondait à ce qu'il avait toujours souhaité. Il s'était donné les moyens d'y arriver, calculant chacune de ses actions avec minutie.

Après des études brillamment menés, il s'était fixé un objectif insensé : "devenir le leader, quel que soit le domaine". Un objectif auquel il s'attacha avec férocité jusqu'à ce que le projet de franchise immobilière s'insinue dans son esprit. Dès ce moment, il n'hésita pas à se lancer. Etudes de marché, études de faisabilité, négociations administratives, démarchages de clients potentiels, négociation d’emprunts, tout avait orchestré avec une précision chirurgicale, ne laissant aucune place au doute.

Et puis, il y a eu ce fameux été, alors que sa première agence commençait à rayonner dans son secteur, il songea à recruter. Il reçut un grand nombre de postulants et cette jeune femme aux saveurs safranées de l'orient. Son visage angélique et ses grands yeux hypnotiques l'avaient séduit en un clin d'œil. Dès lors qu'il avait posé son regard sur elle, il savait qu'il l'épouserait. Padma avait fait vibrer son âme au-delà de ses espérances et de tout ce qu'il avait connu auparavant. Elle lui avait offert une fenêtre vers des émotions inconnues.

Ce même soir d'hiver, ces émotions brillaient dans l'éclat de son regard. Des instants volés à l'éternité, que seul le destin pouvait briser. Une fois les enfants couchés, Maxime rejoignit sa femme dans le petit salon, pour savourer quelques biscuits à ses côtés. Mais un un bond cruel du destin anéantit tous ses projets, son avenir, son sourire. Padma s'effondra sous ses yeux, terrassée par une rupture d'anévrisme.

Le cœur de Maxime, lui, se figea. Puis se glaça. à jamais.

*

Par delà la fenêtre, Maxime contemplait le jardin comme s'il le redécouvrait après toutes ces années. Des images s'enchaînaient, réveillant des souvenirs de bonheur enfoui. Un léger sourire effleura ses lèvres avant de s'évanouir brutalement.

Fanny.

En pénétrant dans la salle à manger aux côtés de Kate, qui ne lâchait pas sa main, comme pour la retenir. D'une voix à peine audible, Fanny murmura un "bonjour" évitant soigneusement le regard de son père.

Leur relation, si conflictuelle, laissait flotter en permanence un malaise indéfinissable entre eux, une tension sourde que ni le temps ni la distance n'avaient apaisée. Maxime pivota légèrement vers sa fille, son regard s'égarant fugacement sur elle, avant de s'attarder sur Kate. Cette dernière resserra sa prise sur Fanny tout en esquissant un sourire de façade. Elle connaissait trop bien cet homme que le temps semblait avoir rendu invincible, indestructible face aux aléas de la vie. Elle avança vers lui,n feignant une assurance qu'elle ne possédait pas réellement. Les souvenirs de la froideur extrême de Maxime ressurgirent s'associant à toutes les fois où Fanny s'était réfugiée, en larmes, dans ses bras. Cet homme était odieux, narcissique et autoritaire, mais pour sa meilleure amie, elle n'hésita pas un seul instant à braver la tempête. Elle savait de quelle manière contrer une telle force de la nature ; en jouant sur son propre terrain. Son masque ainsi posé, elle amorça la discussion, ce qui permit à Fanny de relâcher la pression un moment.

— Monsieur Coste, c'est toujours un plaisir de vous voir.

— Kate. Comment se porte Sébastien ?

— Parfaitement bien. Il vient d'être promu notaire associé.

— Excellent, excellent. Toutes mes félicitations ! Comme quoi la chance sourit aux audacieux...

Kate hésita. Devait-elle y voir une pique déguisée ? Un sous-entendu glissé avec malice ? Sébastien était un homme droit, intègre dans son travail... Pourtant, quelque chose dans le ton de Maxime la dérangeait. Elle décida d'ignorer cette impression et profita de cette brèche pour mettre en avant son amie.

— Vous pouvez être aussi fier de votre fille, reprit-elle.

Le regard de Maxime se figea sur Fanny, un éclat indéfinissable dans ses prunelles océans.

— Ah oui ? fit-il, intrigué.

Fanny sentit son estomac se contracter. Elle comprit immédiatement où Kate voulait en venir.Elle voulut l'arrêter, mais Kate, déjà lancée, s'apprêtait à révéler une vérité qui risquait de tout briser, et pour cause Fanny ne lui avait pas raconté toute l'histoire. Elle ne pouvait pas se taire. Elle voulait montrer à Maxime que Fanny avait réussi, qu'elle s'était élevée sans lui, qu'elle n'avait plus besoin de lui.

— Fanny vient d'être promue directrice marketing de YouCare Assurances

Un silence glaçant tomba dans la pièce.

Fanny reçut une seconde gifle, non pas de Roger Hollande, mais de sa meilleure amie. Cette annonce allait détruire ce qui lui restait de considération aux yeux de son père. Elle le sentait. Elle le savait.

Une lueur d'étonnement, quasi imperceptible, brilla un instant dans les yeux de Maxime. Un battement de cil plus tard, elle avait disparu. Si elle ne le connaissait pas autant, Fanny aurait pu croire qu'il était fier d'elle. Mais non. Il ne pouvait en être autrement.

— Tiens donc ! lâcha-t-il finalement. Voilà que tu appliques enfin ce que j'ai toujours prôné... Étonnant.

Un sentiment de rage naquit immédiatement, brûlant les dernières pensées à son égard. Maxime ne changerait jamais, il resterait cet homme égocentrique jusqu'à son dernier souffle.

Les poings serrés, elle répliqua au quart de tour :

— Ma réussite je ne te la dois pas, Maxime !

Ses mots, acides, parvinrent aux oreilles de son père, légèrement troublé. Fanny venait de le défier. De le contredire. Une fois encore.

Et cela réveillait en lui des blessures profondes et inavouables. Celle du jour où elle avait quitté cette maison.

Ce jour-là, Fanny avait claqué la porte de la maison familiale sans un regard en arrière. Elle avait refusé le destin que son père lui traçait, refusé d’être un pion dans son empire. Elle avait choisi la liberté, l’indépendance, même si cela signifiait se brûler les ailes.

Maxime planta son regard dans celui de sa fille, cherchant à y lire quelque chose qui le rassurerait, une hésitation, un regret. Mais il n’y trouva qu’un feu qu’il ne lui connaissait pas, une colère froide et une détermination sans faille.

— Est-ce donc ainsi que tu me vois ? demanda-t-il, sa voix plus basse, plus traînante. Comme un obstacle sur ton chemin ?

Fanny ne répondit pas tout de suite. Sa gorge était nouée, son cœur tambourinait violemment contre sa poitrine. Un obstacle ? Non… Bien pire. Un poids, une ombre menaçante qui s’était imposée à chaque tournant de sa vie.

— Je ne te vois plus du tout, Maxime, finit-elle par lâcher.

Une lame invisible transperça l’homme. Ce n’était pas tant les mots qui le heurtaient, mais la manière dont elle les avait prononcés. Avec détachement. Comme si elle l’avait déjà rayé de sa vie.

Kate sentit la tension atteindre son paroxysme. Elle échangea un regard inquiet avec Fanny, puis se tourna vers Maxime, qui ne bougeait pas. Il semblait figé, comme si le temps autour de lui s’était suspendu.

Enfin, il se redressa, son masque glissant à nouveau sur son visage, recouvrant toute trace d’émotion. Il esquissa un sourire froid, maîtrisé.

— Eh bien, dans ce cas, il semblerait que nous n’ayons plus rien à nous dire.

Et sur ces mots, il tourna les talons, quittant la pièce d’un pas calme, mais chargé de ce poids qu’il portait depuis tant d’années.

Fanny, elle, restait figée. Elle aurait dû se sentir soulagée. Mais tout ce qu’elle ressentait, c’était un gouffre béant en elle, une fissure qui refusait de se refermer.

Kate lui pressa doucement la main.

— Tu as bien fait, murmura-t-elle.

Mais Fanny n’en était plus si sûre.

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