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Le voyage jusqu'en Amérique Latine fut une épreuve de chaque instant. Les longues journées de marche à sillonner le grand canyon avaient épuisé jusqu'à la moindre parcelle de notre énergie. Chaque muscle endolori témoignait de l’âpreté du périple, chaque pas résonnait comme un défi lancé à nos corps exténués. Lorsque je m'étais lancée dans cette aventure, Ismaïl m'avait bien avertie des obstacles qui se dresseraient devant nous : la fatigue tenace, l'usure insidieuse, les humeurs vacillantes face à l'effort. Il n'avait pas eu tout à fait tort. Et pourtant,un sourire m'effleura en y repensant, tandis que mes yeux se perdaient dans la splendeur sauvage des côtes du Nicaragua, où les falaises abruptes se jetaient dans un océan indigo, et où les vagues écumeuses semblaient murmurer les secrets des navigateurs d'antan. Ismaïl, inflexible dans sa détermination, avait décrété que nous poserions nos valises qu'à destination. J'admirais sa ténacité, cet engagement inébranlable qui nous poussait à avancer malgré la lassitude. Sans lui, jamais je n'aurais osé franchir ce voile invisible entre le rêve et la réalité. Jamais je n'aurai eu le courage de repousser mes limites, d'embrasser l'inattendu, de m'abandonner aux rencontres inespérées qui jalonnaient notre route.
À ce moment-là, je n'étais plus l'auteure de romance, désabusée par la vie, prise au piège entre les lignes fiévreuses de ses protagonistes. Non. J vivais enfin l'histoire que je n'avais jamais osé écrire. Chaque pas ancré dans ces contrées mirifiques dépassait en intensité les plus beaux univers de fantasy. J'avais osé réapprendre à vivre bien au-delà des pages lisses et rassurantes de ces recueils de bien-être que j'avais tant compulsés lorsque mon monde s'était écroulé, m'enfermant dans l'étreinte pernicieux de la dépression.
Et plus j'avançais dans cette aventure, plus le poids qui pesait sur mes épaules se dissolvait, s'effritant en volutes légères que le vent emportait. À chaque respiration, à chaque rire échangé avec Ismaïl, je me sentais plus légère.
Lorsque nous atteignîmes enfin Maracaibo, au nord du Vénézuela, mon âme tressaillit. à nouveau. Nous n'étions qu'à la moitié de notre voyage et il me semblait avoir vidé mille fois le réservoir de mes émotions. La jauge du bonheur débordait, impalpable, éclatante. Mes yeux s'embuèrent de larmes salées, mais cette fois, elles n'étaient ni regrets ni douleurs passées .Elles étaient l'écho vibrant d'une liberté retrouvée.
*
Assise à la terrasse du balcon de sa chambre d'hôtel, Fanny corna la page sur laquelle elle venait de s'abandonner, puis glissa son regard vers le fleuve qui s'étirait devant elle, miroir mouvant sous la nuit étoilée. Malgré la pénombre, le Nil scintillait à la lueur des felouques glissant lentement sur l'eau, leurs lanternes projetant des reflets tremblotants sur la berge. Plus bas, l'écho d'une musique aux sonorités orientales s'élevait de la salle de réception où son équipe avait décidé de passer la soirée, savourant l'instant présent — comme l'avait si bien martelé Simon Perrochet d'un ton faussement désinvolte.
Fanny savait que son collègue du département commercial l'avait sciemment provoqué, il rêvait de la mettre dans tous ses états, espérant la voir réagir. Mais ce soir, elle n'avait ni l'envie ni la force. Elle avait décliné leur invitation, préférant se réfugier dans les pages d'un roman qui la fascinait un peu plus à chaque chapitre. En refermant son livre, une évidence s'imposa : elle comprit enfin ce qui avait poussé l'auteure à fuir. Et dans cette fuite, elle devinait des échos troublants de sa propre existence.
Tout semblait s’effondrer autour d'elle. Elle ne frôlait pas la dépression, mais elle sentait que les murs qu'elle avait patiemment et ardemment érigés se fissuraient, s'écroulaient, la laissant démunie, incapable de savoir comment les reconstruire.
Elle serra le livre entre ses doigts, ferma les paupières et inspira lentement. Ce livre était sa thérapie, tout autant que son récit l'avait été pour l'auteure.
*
Le lendemain matin, Fanny était sans équivoque la première à savourer son petit déjeuner dans la salle de restaurant. Cela faisait déjà plus d'un heure qu'elle avait envoyé des dizaines de rappels à ses collègues qui paressaient, assommés par leur escapade nocturne.
Alexis fut le premier à la rejoindre. son costume impeccable comme toujours, constrastait avec la fatigue qui alourdissait ses traits. Il s'installa face à elle, se servant un café noir avant de lever les yeux vers sa collaboratrice.
— Toujours aussi matinale, Fanny. À croire que les voyages n'ont pas d'effet sur vous.
Fanny haussa un sourcil en reposant sa tasse de thé.
— Contrairement à vous trois, je n'ai pas eu besoin de récupérer d'une virée nocturne.
Alexis esquissa un sourire en se massant la nuque.
— Disons que certains apprécient l'immersion culturelle.
— Bien sûr, ironisa-t-elle. Simon et Julien dorment encore ?
— Très probablement. À moins qu'ils ne soient en train de négocier un marché parallèle avec un vendeur de babouches dans une ruelle...
Elle secoua la tête en souriant à cette hypothèse, puis, après un instant d'hésitation, elle osa lui poser la question qui lui brûlait les lèvres.
— Je croyais que vous ne deviez pas venir.
Il haussa légèrement un sourcil avant de répliquer :
— Et moi, je croyais que vous aviez décliné cette mission au départ.
Fanny tiqua légèrement. Il n'avait pas tort.
— J'ai changé d'avis.
— Moi aussi.
Son ton était calme, posé, mais son regard la scrutait avec cette acuité qui la mettait toujours mal à l'aise. Elle détourna son regard, fixant distraitement la vaisselle que le serveur empilait sur un chariot à quelques tables de là.
Un silence s'installa, juste troublé par le bruit des couverts et les conversations des clients matinaux. Finalement, Alexis rompit ce moment embarrassant et spécula, d'un ton plus léger sur les excuses des deux compères du service commercial.
— On parie combien que Simon va débarquer dans dix minutes avec une excuse improbable pour justifier son retard ?
Fanny plissa les yeux, réfléchissant.
— Je dirai qu'il va croiser une égyptienne belle et plantureuse
Alexis étouffa un rire.
— Très probable. Mais je mise sur une histoire abracadabrante impliquant un employé de l'hôtel et un malentendu avec le service de nettoyage.
Fanny prit un air faussement sceptique.
— Tu lui prêtes trop d'imagination, il n'est pas aussi propre qu'il en a l'air.
— Propre dans quel sens ?
— Les deux, répondit-elle en haussant les épaules, l'air innocent.
Ils échangèrent un regard complice avant que son directeur ne secoue la tête, amusé.
— Alors attendons et voyons qui de nous deux a raison.
Comme pour ponctuer leur pari, un bruit de pas précipités se fit entendre à l'entrée du restaurant. Quelques secondes plus tard, Simon apparut, essoufflé, sa chemine légèrement froissée et colorée au niveau du col. Du rouge à lèvres.
— Ne me demandez pas...souffla-t-il en s'asseyant en face d'eux.
Fanny échangea un regard complice avec Alexis avant d'afficher un sourire en coin.
— Oh mais si. Raconte-nous, Simon.
Et pour la première fois depuis des semaines, la jeune trentenaire se surprit à voir quelques rayons de soleil illuminer son existence.
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