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Fanny conclut la conversation avec un sourire sincère. Son interlocuteur lui tendit sa carte de visite d'un geste fluide, presque complice, comme une porte entrouverte sur une opportunité encore insoupçonnée. Ils avaient partagé un moment riche, à évoquer ce projet qui lui tenait à cœur, l'essence de ses récentes réflexions, celles nées lors de son échange informel avec Alexis, celles qu'elle ne lui avait pourtant pas confiées. Ce fut une discussion passionnée, naturelle, dont elle ressortait à la fois exaltée et pensive.
Alexis, qui avait suivi l'échange de loin, attendit le départ de cet invité mystérieux pour se glisser aux côtés de sa collaboratrice. Il ne tarda pas à l'interroger, une curiosité non dissimulée dans le regard.
— Alors ? De quoi s'agissait-il ?
Fanny haussa les épaules, esquissant un sourire énigmatique.
— Un échange intéressant.
— Intéressant comment ?
— Cela reste encore à définir...
Elle avait sciemment décidé de dissimuler la teneur de sa conversation. Par prudence, certes, mais surtout parce qu'elle n'était pas prête à avouer ce qu'elle avait tenté d'amorcer. C'était encore fragile, incertain. Une lueur à peine esquissée qu'elle préférait garder pour elle. Dans le tumulte de ses pensées, une ombre surgit. Maxime. Que penserait-il d'elle ? Serait-il fier d'elle ? Y verrait-il une audace respectable ou une inconscience insensée ?
Alexis, lui, ne chercha pas à insister. Il avait compris qu'elle ne parlait que lorsqu'elle le décidait. Et par dessus tout, il savait qu'il pouvait lui faire confiance. Dès le prmier regard, il l'avait comprit. Il l'avait vu à sa manière de gérer l'équipe, à cette rigueur implacable qui ne laissait rien transparaitre de ses doutes.
Après tout, il lui avait volé sa place. Et jamais, pas une seule fois, elle n'avait faibli devant lui. Il admirait cette ténacité et pourtant il savait qu'un jour, elle finirait pas s'épuiser. Un jour, cette force qui la portait flancherait. Et à ce moment-là, il la perdrait. Il perdrait une collaboratrice inestimable.
Les deux journées passées à arpenter les allées bondées de monde du Salon international du commerce et de l'assurance furent un véritable marathon. Entre rendez-vous stratégiques et discussions informelles, Fanny parvint à nouer des contacts solides, ramenant au siège bien plus que des promesses : de réelles opportunités de développement. Du côté de Simon, un accord tacite venait d'être scellé entre YouCare et une compagnie égyptienne. Un partenariat prometteur, fruit d'heures d'échanges, de négociation et tout cela arrosé de litres de café.
Alexis avait hâte de pouvoir faire son rapport auprès du comité de direction dès son retour en France. Une victoire. Mais à quel prix ?
*
Assise à la terrasse d'un salon de thé du quartier du vieux Caire, tout l'équipe débattait des deux journées passées ensemble à nouer des contacts et à faire rayonner l'image de YouCare à l'international. Cette première approche avait été un franc succès. Tandis que les garçons se vantaient de leurs exploits, Fanny laissa son regard dériver vers l'étroite ruelle où ils s'étaient posés. Les vieilles bâtisses en pierres s'entassaient les unes sur les autres, vestiges d'une harmonie révolue. Comme un patchwork improvisé, les devantures colorées des magasins apportaient une gaieté sans pareille, adoucissant les teintes sableuses des habitations. Les fenêtres ornées de persiennes en moucharabieh laissaient filtrer quelques rais de soleil qui perçaient dans les allées bondées du centre-ville. Fanny se laissa envelopper par la chaleur du lieu, s'enivrant des effluves de thé rouge mêlées à celle du café et des narguilés dont les volutes fruitées s'envolaient vers le ciel indigo. Malgré l'éffervescence, elle se sentait apaisée. Rien ne semblait la distraire, ni l'atteindre. Le raclement des chaises contre les pavés asymétriques la tira de sa contemplation.
— On part au souk ! lança Simon suivi de Paul. Vous venez ?
— Pas pour moi. On se rejoint à l'hôtel, répliqua Alexis sans hésitation.
— Désolée, je passe aussi. Je vais plutôt errer un peu en ville.
— Garde ton téléphone allumé, on ne sait jamais, lança Simon.
L'inquiétude soudaine de Simon surprit le groupe.
— Je veux dire... y'a des pervers partout, se reprit-il maladroitement.
Fanny haussa un sourcil, étonnée d'une telle attention de sa part. Surtout venant de Simon.
— Tu peux parler.
— Quoi t'insinues que je suis un...
— Nooooon, laissa-t-elle couler une pointe d'ironie dans lle son de sa voix. Ce n'est pas toi qui te faisais "agressé" dès le matin...
Paul et Alexis, amusés, échangèrent un fou rire. Ils n'avaient pas l'habitude de voir Fanny aussi pleine de répartie. Simon, lui, esquissa un sourire. Il l'avait bien cherché.
Impatient, Alexis fut le premier à quitter le groupe. Déposant un billet à la hâte sur la table, il s'éclipsa en quelques secondes.
Il était hors de question pour Fanny de rester une minute de plus avec les commerciaux. Elle les salua puis prit le chemin inverse à celui d'Alexis, décidant de se fondre dans la foule et s'enivrer d'un monde qu'elle rêvait de découvrir.
C'était bien la première fois que la jeune trentenaire se retrouvait seule dans un territoire étranger, de l'autre côté de la Méditerranée, loin des repères qu'elle avait longtemps solidifié. face à elle, les marchands d'épices l'invitaient à découvrir les saveurs de l'orient. Les sacs en toile de jute posés à même la rue, débordaient de mille coloris, des nuances d'ocres et de miel s'étalaient généreusement devant ses yeux émerveillés. Elle continua sa promenade détaillant chaque devanture, des vendeurs de souliers aux bijouteries de fortune. Tout un monde s'offrait à elle, un monde au goût d'aventure, un monde qui lui laissait entrevoir une issue. Alpaguée par tous, repérant avec aisance son côté occidental dans la couleur opale de sa peau parsemée d'éphélides et ses grands yeux bleus, elle détonait avec les teints ambrés des nombreuses égyptiennes qui tournoyaient autour d'elle. La vie au Caire était vivante, vibrante, avec ce brin d'excitation qui faisait battre son cœur. Elle vira à gauche pour échapper aux sollicitations des locaux et se retrouva face à un monument d'une splendeur atypique. Intriguée, elle traversa la route, évitant de se faire renverser par les motos imprudentes et les voitures impatientes, puis poussa l'immense porte en bois qui lui faisait face comme si elle s'apprêtait à pénétrer un monde fantastique.
En franchissant le seuil de la mosquée Al-Azhar, Fanny fut frappée par la clarté qui inondait la vaste cour pavée de marbre blanc. La bâtisse s'y reflétait avec une telle intensité qu'elle semblait se fondre l'une et l'autre. Loin de la tumulte de la ville, une sérénité presque irréelle régnait ici, comme si le temps s'était suspendu.
Les arcades finement ciselées encadraient le ciel azur contrastant avec les colonnades, ces immenses minarets qui se dressaient tels des sentinelles silencieuses.
Les versets du Coran, gravés en arabesques raffinées, semblaient valser sur les murs immaculés, racontant une histoire millénaire à quiconque prenait le temps de les contempler.
Fanny s'avança lentement, effleurant du bout des doigts les mosaïques finement incrustées sur les colonnes. Une brise légère s'infiltrait sous les immenses portes sculptées, portant avec elle les échos lointains d"un prière murmurée.
Autour d'elle, des alcôves à demi-ouverts abritaient des groupes de femmes perdues dans des lectures envoûtantes, bercées par des paroles qui l'intriguaient. Elle s'invita à l'ombre d'un soleil impérial, glissant ses pieds nus sur les tapis d'un rouge profond, déroulés à l'infini. Au-dessus d'elle, les lustres d'époque, projetaient une lueur dorée, baignant l'espace d'une atmosphère feutrée, presque mystique. Des centaines de livres aux ornements orientaux s'alignaient fièrement sur les bibliothèques en bois. Elle s'assit un instant le long d'un mur, scrutant les allées et venues des pèlerins aux tenues religieuses immaculées.
Bercée par ce décor apaisant, elle fut saisit par un sentiment indéfinissable. Ce lieu chargé d'histoire et de foi, lui offrait une parenthèse hors du temps. Elle fouilla dans son sac et en sortit le livre qui l'appelait à un nouveau voyage, aussi inattendu que celui qu'elle venait d'entreprendre.
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