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Après avoir parcouru plus de 2500 kilomètres pour rejoindre le Pérou, je n'aurai su dire si c'était le voyage ou la destination qui m'avait le plus émue. En sillonnant les plages enchanteresses de Colombie, cerclées d'une végétation aussi luxuriante que mystique, peuplées d'une faune à couper le souffle, je m'étais laissée bercer par les murmures du vent tandis qu'Ismaïl nous guidait vers les terres sacrées, promesses d'un refuge hors du temps.
À ce moment-là, j'avais souhaité ardemment m'enfoncer dans les terres pour découvrir ce que l'Amazonie avait à m'offrir. Mais mon compagnon de voyage m'avait soufflé du bout des lèvres que la patience finissait toujours par récompenser ceux qui savaient attendre. Je n'avais saisi la portée de son message qu'après ce long périple au cœur d'un pays qui m'avait toujours fascinée. Le Pérou.
Durant mon enfance, je collectionnais les magazines "Géo" aux couvertures vert tilleul, fascinée par ses images majestueuses qui donnaient envie de s'y perdre. je me souviens d'une édition qui s'était attardée sur les mystères entourant le Machu Picchu. Les paysages verdoyants figés hors du temps m'avaient émerveillée à tel point que je n'avais plus que cela à la bouche : partir conquérir le monde.
Lors de mon douzième anniversaire, mon oncle Arthur qui connaissait mon attrait pour les civilisations antiques, et mon désir non dissimulé de devenir une archéologue de renom, m'avait ramené d'un de ses voyages une carte postale de l'une des sept merveilles du monde : un décor pyramidal tout aussi spectaculaire que celui que je m'apprêtais à voir. L'alignement mystique des pyramides de Gizeh se dessinait sur cette image en noir et blanc, vestige d'une innocence à tout jamais perdue.
J'espérais qu'Ismaïl me guiderait vers cet ultime lieu de félicité, celui-là même qui avait nourri mes espoirs d'adolescentes. J'espérais sincèrement que nous aurons le temps nécessaire. Quelques perles salées s'invitèrent à mes réflexions tandis que mon compagnon de voyage me dévisageait du coin de l'oeil, avec toute la bienveillance dont il faisait preuve depuis le début de notre aventure.
Notre premier voyage en Inde remontait déjà à plus d'un mois. Je voulais aller vers l'ouest et lui vers l'est. Son épopée était désordonnée mais je le suivais, portée par sa certitude. Il était mon guide, il m'en avait fait la promesse solennelle et je l'avais écouté sans réserve. L'inde était pour lui un point d'ancrage pour le début de cette aventure qui allait nous tenir sur plusieurs mois. Il avait eu raison. J'avais découvert une facette du monde que je n'avais vue qu'à travers l'écran de mon téléviseur, une vision probablement déformée d'une réalité plus brutale.
La misère, les mariages forcés, la mendicité, les conditions de vie et d'hygiène avaient été soigneusement maquillés derrière la magie des films Bollywoodiens qui avaient bercé mon adolescence. Je n'étais pas sans savoir que ce monde, cette arrière-boutique fermée au public existait. Mais, je pensais qu'en fermant les yeux tout disparaitrait, et je ne faisais que répéter les schémas de mes aînés.
Le cœur serré, je m'étais prise une gifle en pleine figure, un réveil sur l'avenir de l'humanité. À ce moment précis, j'avais su que notre voyage en ces terres allait durer bien plus longtemps que prévu, et je demeure encore persuadée qu'Ismaïl le savait déjà.
Le soleil étalait ses dernières palettes sur l'horizon dégagé. Un mélange de rose et d'orangé huilait cette fresque animée. De éclats d'embruns se libéraient des vagues puissantes qui, elles, s'écrasaient contre les falaises.
Le vent s'engouffrait dans ma chevelure brune, parsemée de ses reflets blanchis par les années, les emmêlant dans un ballet désordonné. Resserrant l’étoffe en laine qu'Ismaïl m'avait offert lors de notre arrêt au Guatemala, je me laissais bercer par les chuchotements d'une nature indomptée. Ici, l'Homme n'était pas maître. Il s'inclinait devant la magnificence des lieux, devant la beauté de cette création authentique, unique.
Je n'étais pas encore prête à comprendre la portée d'une évidence qui pourtant me frapper, et il me fallut encore de longs mois avant d'ouvrir les yeux pour la toute première fois. Lorsque l'horizon absorba les dernières couleurs, je rejoignis Ismaïl au coin d'un feu de camp. Les flammes, impertinentes, s'étreignaient les unes aux autres comme des amants pris d'un désir ardent.
Mes yeux glissèrent dans ceux d'Ismail, dont les pupilles s'embrasaient d'une lueur indéchiffrable. Et sans dire mot, il avait compris.
Il comprit que mon cœur était prêt.
Prêt à lâcher prise.
Prêt à affronter l'inéluctable.
J'avais vu tant de choses, tant de merveilles, tant d'exploit. Et pourtant, c'était ici, au creux de cette nuit silencieuse, que je pouvais enfin me libérer du fardeau que je portais.
Alors, j'ai laissé couler mes larmes.
Elles n'avaient plus le goût de la peur, ni du regret. Elles portaient en elles la douceur de l'acceptation.
Je pleurais jusqu'à ce que se tarisse la douleur de mes peurs.
Mais cette fois-ci, ce fut une délivrance.
J'acceptais le temps qu'il me restait.
J'acceptais que je n'étais qu'un souffle éphémère, une ombre dansante au coin du feu, un grain de sable emporté par la marée.
Et dans ce moment suspendu, pour la première fois depuis longtemps, je me sentis...en paix.
*
— Tout va bien, Fanny, demanda timidement Alexis, assis à côté de Fanny à l'arrière de l'appareil.
Cela faisait bientôt deux heures que leur avion avait décollé, et Fanny, plongée dans un monde parallèle, n'avait pas vraiment prêté attention au bruit sourd des moteurs ni à l'agonie des heures qui s'étiraient. Elle s'était enfermée dans une bulle de confort, une bulle où l'extérieur n'existait plus. Même Alexis, à ses côtés, semblait s'être évaporé.
Elle avait reprit la lecture d'Un chemin inattendu, emportée page après page dans une traversée fascinante de l'Amérique centrale jusqu'au Pérou. Son cœur avait été pris au piège des descriptions saisissantes, des tableaux vibrants aux mille éclats, qui se déroulaient devant ses yeux tels des parchemins vieux de plusieurs siècles, révélant des mondes insoupçonnés.
Elle tourna son regard indigo vers lui, une lueur d'incompréhension flottant dans ses prunelles.
— Vous... pleurez...
Machinalement, elle essuya ses joues du bout des doigts et contempla, interdite, l'éclat humide sur sa peau. Ses larmes. Elle n'avait même pas senti leur fuite. Une brèche s'était ouverte en elle, et, à présent, elle en prenait pleinement conscience.
— Ce n'est rien. Une poussière sûrement.
Alexis baissa les yeux vers le livre posé sur les genoux de sa collaboratrice, se souvenant de la dernière fois qu'il l'avait vu et de l'intérêt tout particulier que Fanny lui vouait.
— Ce livre...De quoi parle-t-il ?
Fanny referma doucement son livre, en glissant son doigt entre les pages comme pour en retnir un fragment, un souffle de ce qu'elle venait de vivre à travers les mots de l'auteure.
— De voyage.
Visiblement, elle ne souhaitait pas en dire davantage. Il tenta une toute autre approche. Il voulait la connaitre et quel meilleur endroit qu'un avion, privé de tout mouvement, pour capter l'attention de sa voisine et collègue.
— Et pour le marque-page? Finalement, avez-vous trouvé les autres coordonnées ?
— Oui.
— Et...
Fanny esquissa un bref sourire, l'air légèrement enjouée.
— Vous ne vous avouez jamais vaincu ?
— Je le devrais ?
Un nouveau sourire s'étira sur ses lèvres.
— Allez Fanny, dîtes m'en plus...Il nous reste encore plus de deux heures, et je meurs d'ennui ! D'autant plus que vous ne m'avez pas adressé la parole depuis le début du vol, si ce n'est pour me tendre votre plateau repas.
Un éclat de rire. Fanny capitula. il avait accompagné sa tirade d'une moue adorable qui faisait ressortir les deux petites fossettes nichées à la commissures de ses lèvres.
— Il y a beaucoup d'endroits exceptionnels. Ce n'est pas simplement les noms de ville mais des sites incontournables... Pas les traditionnelles zones touristiques qu'on nous vend, mais des lieux magiques. Enfin j'imagine...
Elle laissa sa phrase suspendue comme si elle réalisait l'étendue de sa réflexion. Aurait-elle un jour le courage de s'y rendre ? Ou reléguerait-elle tout simplement le marque-page au fond d'un tiroir oublié ?
Alexis, qui sentit son trouble, tenta d'approfondir la discussion.
— Quel lieu vous donnerait le plus envie, là, maintenant ? Si vous deviez choisir parmi la liste.
Surprise par cette question spontanée, elle joua le jeu. Un instant s'écoula avant qu'elle ne réponde, cherchant dans sa mémoire les divers endroits qu'elle avait repérés. Puis, un paysage déroutant s'imprima dans ses rétines. Elle revit cette immense cascade s'écrasant le long de la falaise, de ce décor verdoyant, sauvage mais paisible. Son regard s'égara un instant, happée par l'immensité de cette création.
— Les chutes de la Tugela... en Amérique du Sud.
Un ange passa. Lentement. Puis, contre toute-attente, Alexis rétorqua avec une malice non dissimulée :
— J'attends vos dates de congés avant la fin de semaine...
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