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Depuis son retour d'Égypte, Fanny avait la sensation de n'avoir qu'effleurer l'inconnu sans lui tendre une main solide et assurée, ni même lui avoir adressé un dernier regard.

L'Égypte l'avait laissée avec une sensation étrange, un écho persistant de lieux et de visages qui restaient en suspens dans son esprit. Le retour à Paris fut rude, un décalage entre le vacarme de la ville et le silence apaisant de son âme, comme si elle ne savait plus exactement où était sa place. Son quotidien bien ficelé l'attendait, mais il lui paraissait presque irréel, comme une toile déconstruite de Dali, un labyrinthe où l'on s'égare à trouver la sortie.

Son téléphone vibra. Un message de Romain s'afficha :

"Je suis arrivé à Paris, à 19h, café de la paix ?"

Un sourire involontaire se dessina sur ses lèvres. Romain, toujours là quand il le fallait. Il savait, mieux que quiconque, la manière dont son esprit pouvait s'égarer dans les confins de ses réflexions, et surtout comment, parfois, il suffisait d'un bon café et de quelques mots rassurants pour l'apaiser. C'était l'occasion de passer du temps avec lui, avant ses prochaines escapades à travers l'Afrique, celles qui l'éloignaient d'eux durant des mois, les privant de sa bonne humeur et de son optimisme à toute épreuve. Depuis son retour dans la maison des Coste, Fanny ressentait les liens fraternels se renouer, rayonner à nouveau comme par le passé, ces liens indéfectibles qui les avaient unis dans la joie comme dans la douleur. Si Samuel avait joué son rôle de protecteur, Romain avait toujours su les faire rire, et rendre les situations les plus orageuses en arc-en-ciel lumineux.

Elle répondit rapidement, retrouvant la spontanéité de son enfance.

"Bien sûr, je te rejoins tout à l'heure."

La journée fila à toute allure, avec la promesse d'une soirée pleine de liesse.

À 18 heures, le café de la paix était plus calme qu'à son habitude, un peu à l'écart des touristes qui envahissaient d'ordinaire le quartier. Romain était déjà là, assis à une table près de la fenêtre, un café à la main. Fanny l'observait de l'autre côté de la rue, en attendant que le feu passe au vert. Sa barbe de plusieurs jours lui conférait un air de baroudeur. Lorsqu'elle passa la porte du café, il la salua d'un geste large de la main et se leva pour la prendre dans ses bras, une étreinte qu'elle accueillit avec félicité, un geste anodin qui lui avait tant manqué, que seul Romain avait toujours su lui offrir. Et Lucas...

— Salut toi ! Ça va ?

Elle prit place en face de lui, ôtant sa gabardine anthracite avec un sourire rasséréné flottant sur ses lèvres.

— Ça va... Pas mal, même.

— Je vois ça. T'as l'air, je ne sais pas, plus... sereine. Il s'est passé quelque chose ? T'as rencontré quelqu'un, termina-t-il en ouvrant grand la bouche comme s'il venait de viser dans le mille.

— Mais arrête avec ça. Il n'y a personne dans ma vie ! s'offusqua-t-elle avec amusement.

— T'es sûre ? minauda-t-il.

— Je pense que je le saurai, non ?

— T'as pas tort, conclut-il tout en se lovant plus confortablement dans son fauteuil. Alors ?

Fanny hésita, ne sachant nullement par où commencer. Tout s'emmêlait dans son esprit mais au bout d'un instant, elle finit par lâcher :

— Je suis partie...en...Égypte...

Romain, partagé entre l'émotion et l'incompréhension de la situation la fixa avec intérêt. Il arqua un sourcil puis un autre, avalant une gorgée de café. Lentement. Il entreprit de rétorquer mais la surprise fut telle qu'il se ravisa. À deux reprises.

Face à cette moquerie déguisée, Fanny s'expliqua et raconta son séjour de quelques jours en terre pharaonique, le séminaire et son escapade dans le centre-ville. Elle voulut en dire plus mais se ravisa de peur de dévoiler son jeu, d'abattre toutes ses cartes. Tant qu'elle n'aurait pas finalisé ses petits secrets, elle se devait de garder ce mystère intact dans la geôle bien gardée de son subconscient. Romain l'avait écoutée cependant, son attitude enthousiaste avait laissé place à des émotions contraires. D'ordinaire plus souple, plus doux, plus léger, il changea d'attitude, se positionnant en grand frère, prêt à donner écho à des sentiments, des sensations que Fanny semblait vouloir s'interdire.

— Un voyage d'affaires. Sérieusement ! Tu n'as jamais voyagé et cette petite escapade pour le travail n'était qu'un leurre. Tu ne prends pas de risque. Même ta fuite vers Paris était maîtrisée. T'as un filet de sécurité pour toutes les situations. Mais tu t'es oubliée, tu as oublié de vivre. Tu m'a parlé de "voyage" mais tu n'en as même pas éprouvé son essence. Tu dois ressentir le monde, Fanny, à travers tes cinq sens, fouler les terres des civilisations oubliées, t'émerveiller de ce que le temps a conservé, érodé, annihilé et parfois embelli. Le voyage n'est pas une fin en soi, c'est le début d'une ascension pour ton âme, c'est à ce moment précis que tu sais pourquoi tu es là, dans ce monde.

Fanny scruta son frère avec un intérêt particulier. D'aussi loin, Romain n'avait jamais été aussi passionné, il n'avait jamais fait d'envolée lyrique au sujet du monde, de la vie, de ses propres voyages. Ces dix années de séparation avaient sûrement creusé un fossé entre ses souvenirs et la réalité. Elle eut un pincement au coeur en repensant à tous ces moments qu'elle s'était interdits par peur de renouer avec une famille qui l'avait anéantie.

Fort heureusement, Romain n'avait jamais été rancunier, il lui envoyait régulièrement des photographies de lui en plein cœur de la jungle ou encore balayé par les chaleurs cuisantes des terres d'Afrique. Leurs échanges étaient succincts mais son attention emplissait son cœur d'une once d'amour qui lui manquait au quotidien.

Ils observèrent quelques minutes de silence. Fanny laissa voguer ses prunelles océan par-delà la baie vitrée, observant les allées et venues des passants trop pressés. Ils couraient après le temps sans se douter que le temps lui-même n'avait au fond aucune importance.

Le soleil étreignait l'horizon comme chaque soir, un rendez-vous immuable entre le jour et la nuit, entre le réel et l'imaginaire, entre notre réalité et nos désirs dissimulés. Fanny se perdit dans ce doux nuancier orangé, presque irréel, qui semblait repeindre son univers monochrome. Un soupir s'échappa de ses lèvres, discret, quasiment imperceptible. Perdue dans ses pensées, elle se demanda à nouveau pourquoi on laissait le "temps" diriger nos vies alors qu'en réalité c'était la manière dont on choisissait de le vivre qui avait le pouvoir de tout changer. Le temps, après tout, n'est qu'une succession de secondes qui s'écoulent sur le cadran de nos vies, indifférent à nos préoccupations. Il n'est que l'instrument dont nous donnons la mesure.

— J'aime bien ta vision. Je tâcherai de faire bon usage de ces belles paroles. Merci, glissa-t-elle plus doucement à l'égard de son frère.

— C'est toujours un plaisir Fifi !

— En parlant de voyage, que me vaut ce petit détour sur Paris ? rebondit-elle pour couper court à cet instant déroutant.

— Je n'ai pas le droit de faire un coucou à ma sœur adorée ?

— Romain...

— C'est bon, je capitule. Je suis passée rendre visite à quelqu'un.

— Romain..., relança-t-elle avec un intérêt tout particulier.

— Rhooo, t'es pas drôle.

— Je ne m'en suis jamais vantée. Alors ? insista-t-elle en écho aux paroles de son frère.

Ce dernier souffla, incapable de taire quoi que ce soit, et Fanny savait qu'il ne pourrait tenir face à elle. Romain n'avait jamais su tenir sa langue. Les secrets les mieux garder ne devaient jamais passer par lui. Jamais. Elle en avait déjà fait les frais et s'était toujours avisée de ne jamais réitérer l'expérience.

— Elle s'appelle Alice.

— Hum.

— On s'est rencontrés en Afrique du Sud.

— Hum.

— C'était une mission humanitaire.

— Hum.

— Tu vas arrêter avec tes "hum" ?

— Tu vas te décider à m'en dire plus ?

Leur complicité avait repris de plus belle, oscillant entre chamaillerie et conseils bienveillants. Romain abdiqua et se livra à cœur ouvert, racontant sa rencontre avec Alice dans les moindres détails, sous le regard attendri de sa sœur.

Mais ce moment si doux en fit resurgir un beaucoup plus triste. Elle revit Kate et Romain, main dans la main, un amour sincère les unissant à jamais. Jusqu'à ce que l'aiguille déraille. Un soubresaut. Léger. Mais suffisant pour les détruire. Profondément. Après Kate, Romain n'avait jamais rouvert son cœur. Il avait décidé de l'enfermer à double tour, de jeter les clés dans les oubliettes de la maison des Coste et de fuir. Et pourtant, Fanny n'avait jamais su la raison pour laquelle Romain avait décidé de rompre avec sa meilleure amie. Il l'avait mis un terme à leur idylle, sans raison apparente, laissant Kate en larmes pendant des mois. Fanny n'avait pu la consoler, ni s'attaquer à son frère, déjà parti à l'autre bout du monde. Et puis le temps avait fait son œuvre...

Lorsque Romain eut terminé son monologue romantique, Fanny esquissa un léger sourire. Ravie de la tournure que prenaient les événements, elle se réjouit pour lui cependant, l'ombre du passé planait encore aux bords de ses lèvres. Elle reprit un gorgée de café, les questions bouillonnaient dans sa tête. Elle ne pouvait plus les contenir, elle devait savoir.

— Rom', souffla-t-elle doucement, comme une invitation à la confidence. Pourquoi ?

Il avait compris. S'il s'était défilé durant toutes ces années, désormais, il devait affronter les démons du passé. Ses grands yeux noisettes s'affaissèrent, fixant sa tasse de café qu'il faisait tanguer le long de la soucoupe, comme si le marc allait lui révéler ...

— Je n'ai pas eu le choix, finit-il par murmurer.

Fanny fronça les sourcils.

— Pas le choix . Rom', on a toujours le choix.

Un sourire triste se figea sur ses lèvres. Romain se souvenait.

— Pas quand c'est ton propre père qui te retire ce droit.

Fanny sentit un léger frisson lui glacer l'échine. Elle reconnaissait que Maxime pouvait être autoritaire, il le lui avait déjà prouvé par le passé, cependant, elle était loin de penser que Romain en avait fait les frais, bien avant elle.

— Il m'a mis au pied du mur.

— Que voulait-il ? s'impatienta-t-elle, inquiète de la manière dont Maxime pouvait faire pression sur leur vie, à elle, à Romain. Et peut-être aux autres...

— Il a exigé que je mette fin à ma relation avec Kate au quel cas...il la briserait. Elle, sa famille...son avenir.

Sous le choc, Fanny porta une main à sa bouche. Une larme s'échappa, brûlante de la haine qu'elle portait pour son père.

— Il savait où frapper. Je l'aim...je l'aimais, alors j'ai pas eu d'autres solutions, continua-t-il.

Il lâcha un rire amer.

— Et au final, j'ai quand même tout détruit. J'ai détruit notre amour. J'ai détruit ses rêves. J'ai détruit la seule chose qui comptait...

Fanny réalisa à quel point Romain avait du être fort pour affronter leur père sans lui porter une haine vindicative, cette même haine qu'elle brandissait fièrement à l'égard de Maxime Coste. Il les avait détruit tous les deux. Et plus que jamais, elle devait rétablir l'ordre dans le bazar que le patriarche avait semé dans leur vie. Elle devait l'affronter. Il était temps.

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